On ne reviendra pas ici sur les concepts, ou conceptions, de «littérature voyageuse» ou de «littérature monde», dont Michel Le Bris est le parrain, si ce n’est le père. Ce roman-là, Kong, suffit à démontrer que la littérature sert – aussi – à raconter des histoires. Des histoires réelles ou imaginées, se déroulant sous d’autres cieux que ceux qui nous surplombent et à d’autres époques que celles que nous hantons. Dont les personnages ne s’expriment pas forcément en français dans l’économie générale de l’intrigue, mais dont les voix sont rendues en français sans faux-fuyant ni évitement. En revanche, on peut s’interroger sur l’expression «roman monstre». Il s’agit, dans l’inconscient collectif du lecteur et du critique, d’un roman dépassant les 800 pages, et embrassant tout un pan de l’Histoire, ou créant tout un monde sui generis. Là encore, la définition est suspecte. Si l’on s’en tient au nombre de pages, Les Misérables de Victor Hugo, qui vient de paraître en un seul volume chez Folio, et qui ne compte pas moins de 1344 pages dans cette édition – en y incluant les notes, préface et dossier, certes, mais tout de même… – n’est pas un roman monstre. Mais L’Infinie Comédie de David Foster Wallace (1488 pages aux éditions de L’Olivier, août 2015), oui, selon la majorité des critiques. Où situer Kong ? Sur le rayon des romans d’aventure, à n’en pas douter. Aventure historique, politique, sociale et économique, mais surtout mentale. Il y est toutefois question d’un monstre, ou plutôt de deux monstres : un gorille, et un dictateur.

Ernest Schoedsack et Merian Cooper. Ces deux noms sont à jamais gravés dans la mémoire de tout amateur de cinéma : ils ont tourné King Kong. Ils ont inventé l’un des rares mythes modernes, basé sur l’antagonisme de la Belle et la Bête. Comme Dark Vador, et sans doute l’androïde de Metropolis, King Kong est une de nos références mythiques communes du siècle dernier. Référence cinématographique. La modernité, c’est le cinéma. Les mythes antiques – Œdipe, Prométhée… – et les mythes romantiques – Faust, Frankenstein… – ont surgi de la tradition orale ou de la littérature. King Kong, c’est une image animée. La grande force du roman de Michel Le Bris est de ne pas s’attacher seulement à la figure du mythe, mais de mettre aussi en lumière les créateurs de ce mythe. Schoedsack et Cooper, donc.

Schoedsack est caméraman, Cooper est aviateur. Ils traversent l’horreur de la première guerre mondiale et, une fois la guerre achevée, se retrouvent comme dépossédés. Que faire ? Filmer le monde. Explorer et découvrir. Rapporter des images, et les montrer. Filmer le réel, et apprendre à le mettre en scène. Par exemple : le royaume de la Reine de Saba. Rencontrer le ras avant qu’il ne devienne négus, anticiper, donner à voir ce qui adviendra. Autre exemple : les animaux sauvages. Partir, caméra au poing, sur la piste des éléphants, des tigres mangeurs d’hommes et du dragon du Komodo. Dans les années 1920-1930, la terre est encore à explorer. Ces deux-là, Schoedsack et Cooper, on ne les appelle pas «documentaristes». Ils sont des aventuriers, courant après les bailleurs de fonds pour monter leurs expéditions. Ils ont une grande idée, un objectif qui les dépasse : forger le «roman du réel». En ce qui concerne le «réel», il cogne parfois, et presque toujours. La nature est hostile, les dangers bien concrets, la caméra lourde. Pour ce qui est du «roman», l’idée fait son chemin, de film en film : on commence à prendre en compte les réactions du public, on se pose la question de la dramatisation…

Michel Le Bris, dans un tourbillon narratif, donne à voir l’itinéraire mental de ces deux aventuriers. Autour d’eux, et avec eux, tout s’affole : Hollywood devient l’usine à rêves, les aviateurs de l’US postal sont les nouveaux héros, la Pan Am est créée (Cooper est impliqué dans le surgissement de cette compagnie aérienne, mythique elle aussi), la Bourse s’effondre, des femmes journalistes risquent leur vie pour expliquer ce qu’il en est du monde, et ce qu’il va devenir. La Turquie, l’Allemagne, l’Europe de l’est, tout bouge et pose question. Les années 30 distillent un venin d’angoisse, qu’illustre sans conteste le film The Most Dangerous Game (Les Chasses du comte Zaroff), réalisé par Schoedsack. L’homme est devenu gibier. King Kong, l’année suivante, en 1933, sorti quelques jours avant l’arrivée du monstre Hitler au pouvoir, met en scène un monstre hors-norme, attendrissant et terrifiant, tandis que le monde danse sur un volcan.

Michel Le Bris nous offre le roman des années folles vues par le prisme de deux hommes à l’humanité touchante et tranchante, sûrs de leur folie et peu conscients de leur importance. Kong remet sur les rails de la recherche formelle et de l’émotion partagée les notions de création à l’ère du cinéma – qui passe, dans ces années-là, du muet au parlant – et de vérité symbolique. Dans la production littéraire française ambiante, Kong est bien un roman monstre, entendons par là qu’il «montre» le monde du début du siècle dernier, et suit au plus près l’itinéraire de deux créateurs modernes. Bigger than life. Un roman qui parle du cinéma, bien mieux que le cinéma ne parle des romans…

Michel Le Bris, Kong, Grasset, 16 août 2017, 879 pages