Dans William Shakespeare, Victor Hugo écrit : «Certaines théories sociales, très-distinctes du socialisme tel que nous le comprenons et le voulons, se sont fourvoyées. Écartons tout ce qui ressemble au couvent, à la caserne, à l’encellulement, à l’alignement.» Le chef de la «France insoumise» a beau le citer à tout bout de champ, Hugo se dit socialiste, oui, mais ce qu’il entend par là ressemble bien plus à notre social-démocratie qu’à cette espèce d’absolutisme où le collectif écrase la personne, cette «félicité uniquement composée d’obéissance», dont le poète voyait d’ailleurs l’origine chez Joseph de Maistre plutôt que dans les Lumières et les «principes de 89».

«Donner une nouvelle façon au mal, ce n’est point une bonne besogne. Recommencer la vieille servitude est inepte. Que les peuples d’Europe prennent garde à un despotisme refait à neuf dont ils auraient un peu fourni les matériaux.» Prophétique, Hugo met en garde contre la «concentration chinoise» qui pourrait inspirer ce nouveau despotisme, il évoque le moujik russe, habitué au fouet : on le sait, c’est des rangs de cette paysannerie récemment atomisée que devaient sortir les terroristes nihilistes qui mettraient à la fin du siècle la Russie à feu et à sang, amoureux de la mort seule à même de leur rendre le collectif perdu ; du nihilisme sortirait ensuite le bolchévisme.

Jean-Luc Mélenchon est la figure nouvelle de ce socialisme de caserne. Sa veste d’ouvrier couvreur signifie enrôlement, mise au pas, je l’ai écrit dans un précédent article. Chose pas si nouvelle : une partie de ceux qui auraient tout à perdre dans cet ordre nouveau s’enthousiasme et s’apprête à lui accorder ses suffrages. La misère du Venezuela ne suffit pas, la Corée du Nord ne suffit pas, la Chine continuant d’écraser le Tibet et tuant ses ouvriers ne suffit pas. Le totalitarisme est au contraire redevenu cool. On le savait du reste avec l’islamisme et ses nombreux complices, mais on ignorait que la coolitude, qui n’est pas à une infamie près, pût connaître ce genre de régression.

L’abolition de l’école privée, c’est-à-dire de toute forme de dissonance éducative et culturelle, et l’interdiction de facto de l’éducation (et dans les cas des enfants juifs de la pratique) religieuse : voilà qui fait frémir. Le contrôle populaire des médias, nouvelle loi des suspects propre à ravager ce qu’il reste de notre presse et de notre liberté critique, n’est pas moins effrayant. Le totalitarisme est d’abord babélique, c’est là sa racine éternelle : «une langue unique», dit la Genèse. C’est d’ailleurs l’un des points où Mélenchon et Le Pen se rejoignent, et c’est même là que le cauchemar daechien et celui de nos deux laïcards ne sont pas, en théorie du moins et les professions guerrières mises à part – ce qui est déjà beaucoup, je le concède –, si absolument opposés.

Une chose est de dénoncer l’embrigadement tribal ou l’inégalité face à l’éducation, autre chose, pour contrer cet embrigadement et cette inégalité, pour que chacun soit «logé à la même enseigne» en somme, de prétendre couper tout ce qui dépasse.

Outre l’éducation, si Mélenchon est l’un des seuls candidats à parler plus largement de culture, il y a là aussi, dans la manière dont il en parle, quelque chose de terrifiant. On peut contester, et je le fais, l’emprise de la culture de masse sur les consciences, la fabrication de produits culturels en série, standardisés, et qui sont à l’art ce que le fast food est à la gastronomie ou au pot-au-feu de nos grands-mères, menaçant par leur attractivité et leur simplicité la pérennité même de l’art véritable – sans tomber dans le rejet millénariste de tout ce qui a justement fait l’art jusqu’à nos jours, réalisme socialiste, art nazi et autres œuvres de propagande exceptés. Je veux parler de l’argent, je veux parler du luxe. De l’argent en tant qu’il échappe aux décisions de l’Etat. De l’argent privé, oui, le gros mot est lâché.

L’art ne se mange pas, Mélenchon le dit et il a raison, l’art éduque et la république devrait y sensibiliser le plus grand nombre : elle s’y efforce d’ailleurs mais justement, l’art a un coût.

L’art a un coût et, chose difficile à admettre pour une partie de la gauche et des «gens cultivés», il est fondamentalement inégalitaire. L’artiste est un dissident, par essence, sa voix va contre le consensus, elle est rétive à la glu de la solidarité, fût-il et peut-être surtout s’il est ce «mage du peuple» qu’ont rêvé les Romantiques. Il est un mendiant ou un magnat mais ni un moine, ni un soldat, ni un activiste. Un «militant associatif» moins encore que tout cela : c’est sa personne qui doit s’exalter, pour que par elle s’exaltent toutes les autres. Rembrandt se peignait dans l’or, les fourrures et les gemmes, rayonnant de richesse et de puissance ; il n’en connut pas moins, plus tard, la ruine et l’opprobre, la vieillesse – qu’il a d’ailleurs aussi peintes. Ses mœurs offusquaient les puritains, sa manière le bon goût. Il œuvra riche et aimé, et puis artiste maudit : en revanche il n’eût jamais peint, croyez-moi, dans une coopérative autogérée. Vous imaginez Rembrandt déjeunant à la cantine ? Pas moi. Je le vois plutôt dînant fastueusement ou bien mourir de faim. Vous l’imaginez tirant sur un joint payé par le pot commun des «potes» et buvant la sangria de l’amitié ? Même entouré, l’artiste est un solitaire et l’économie de l’art doit en tenir compte. Lui-même doit se battre et séduire, l’inégalité voulue par le mécénat et par la propriété des œuvres fonde l’histoire de l’art. Le succès et l’argent, la mondanité – qui n’exclut pas la solitude, contrairement au kolkhoze – en sont indissociables. «Ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts.» C’est encore Victor Hugo qui dit cela, dans Les Misérables.

La dimension sociologique et politique de notre culture massifiée est parfaitement cernée par le programme de la «France insoumise» : là-dessus, je n’ai rien à dire. Enfin, ça n’est d’ailleurs pas si compliqué : avec Adorno et Horkheimer, tout était déjà dit, ou à peu près. Leur cinéphobie et leur jazzophobie (qu’eussent-ils dit du rock ?!) mises à part, et peut-être quelques inutiles oripeaux marxistes. La dimension psychologique, voire métaphysique, de l’art, est en revanche complètement piétinée par nos dogmatiques insoumis, qui connaissent sans doute et peu d’artistes et peu l’histoire de l’art : croire que les peintres ou les musiciens détestent l’argent, c’est en effet tout en ignorer.

Notre bourgeoisie, notre élite manque certes à sa tâche par son absence de goût et de culture. Seulement, l’Etat et ses employés n’en ont pas davantage et prétendre résoudre le problème en confiant le soutien de la culture à un public décérébré, aux intrigues politiques et à la rigidité administrative, revient à le déplacer et en définitive à l’aggraver. Entre un art de commandes privées uniquement, avec tout ce que cela comporterait de nouveauté et d’audace réprimées, et un art entièrement «public», je ne choisis pas : je veux pour l’art la marge, la dissidence et le triomphe. La subversion n’a que faire des charités d’Etat.

Ces points isolés, l’art, la presse et l’éducation disent assez bien l’ensemble : socialisme de caserne, oui, qui veut châtier le travail plutôt que de le récompenser, qui écrase la personne humaine au lieu de la laisser s’épanouir dans tous les sens. Ramèneront-ils les cèdres à la hauteur du gazon ? Habilleront-ils tout le monde de gris pour que l’œil des endeuillés ne s’offusque pas de nos couleurs ? Iront-ils contrôler le nombre de rapports sexuels par personne et par chambrée de peur que les abstinents ne se trouvent lésés par le bonheur de leurs voisins ? On dit d’ailleurs qu’au Venezuela le préservatif est devenu un produit de luxe : il semble que cela ne détournera pas nos bobos de leur hideux enthousiasme…

L’équité est la condition et la fin de la démocratie ; cette stricte égalité qu’ils nous promettent en est la négation et ça n’est pas pour rien qu’on la retrouve, quoique exposée différemment, chez Le Pen et Philippot. Pis, elle nie et insulte à l’humanité même. Espérons toutefois que l’histoire n’ait pas à juger ma génération comme toutes celles qui se sont fourvoyées avant elle : le ventre de l’idéologie semble en tout cas encore fécond.

3 Commentaires

  1. Oui, quel délire……et ce n’est pas avec des propos aussi exorbités que le FN va reculer……je vous invite au sujet du FN à relire posément les textes de Felix Guattari  » les années d’hivers », vous verrez c’est d’une actualité encore brulante….en voilà, un qui avait vu juste.

    • commentaire particulièrement intelligent et étayé, laissant entrevoir toute la force de persuasion des insoumis

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