L’écriture ou la vie, écrivait Jorge Semprun. De quelque côté que l’on prenne le problème, de quelque manière que l’on tourne la question, l’écriture a à voir avec la vie, et avec la mort. L’écriture et la vie, l’écriture et les morts, le bâti d’une œuvre à la fois cousue et érigée, voilà tout Hubert Haddad. Haddad écrit, on le sait. Au vrai sens du verbe « écrire ». Des romans, des fictions, des poèmes, des pièces de théâtre et des essais, tous somptueux et mystérieux. Dans sa phrase – qui s’est modifiée au fil du temps dans la syntaxe, sans jamais rien perdre de son rythme si personnel, de son « battement » comme bat le cœur – il y a toujours un recoin secret. La pleine compréhension – appréhension ? – du propos haddadien requérait, jusqu’à la publication des Coïncidences exagérées, une clé de déchiffrement que l’on m’avait transmise comme en initiation occulte. « Une part essentielle des livres d’Hubert risque de vous échapper, m’avait-on confié, si vous ignorez que… ». Et l’on m’avait dit. Et tout un pan souterrain de l’œuvre s’était soudain éclairé.

Ce mystère de son œuvre, Hubert Haddad l’explique dans ce magnifique essai autobiographique. Ça se passe rue Pastourelle. Le 17 septembre 1970. Le jeune homme – il a 23 ans – est nu, perché sur la fenêtre de son appartement. Il va sauter dans le vide. L’hallucination de la drogue va le jeter dans le vide. C’est d’une logique impérieuse : il faut sauter, peut-être pour « savoir », sans doute parce qu’on « sait », soudain, en un éclair. Toute l’œuvre d’Hubert Haddad est concentrée dans ce point du temps, dans les fulgurances hallucinatoires du jeune homme sous emprise, qui se réveillera clairvoyant. Oh, il faut des prédispositions pour en arriver à ce stade de conscience, une conviction affirmée du verbe depuis toujours ou presque, et l’amour du dévoilement pour les frères humains : et l’on devient « égaré parmi les égarés ».

Sur cette journée non fatale du 17 septembre 1970, Hubert Haddad revient à rebours dans ce livre. Nous parlions des morts, plus haut. Ce sont ces morts qui font revenir à la genèse de l’œuvre et à son explication. La mort des frères, les morts des attentats du 13 novembre 2015, la mort de Chantal la femme aimée, et d’autres encore. Toutes cernées par des coïncidences exagérées qui jamais ne sont ramenées à des signes superstitieux. La cohérence d’une vie, de vies croisées et partagées, est, pour Haddad, au-delà de la machinerie ou de la machination. Le mot « destin » n’est pas dans son vocabulaire. Les « stations » des uns et des autres ne renvoient pas vraiment au point de fuite de ce 17 septembre de jeunesse. Pourtant, dans un mouvement concentrique, ou plutôt centripète, tout y ramène :

« Face à l’arme infranchissable qu’agite l’archange au seuil d’une révélation sans commune mesure, on l’aura compris, tout est ajournement, sursis, faux-fuyant. »

Haddad ne nous dit rien de ce qu’il a « vu », « compris » – les mots n’ont pas de sens – lors de sa descente-ascension du 17 septembre 1970. Ou plutôt, il ne cesse de nous le dire, sous la forme romancée et poétique, depuis ce jour-là. Voilà la clé de son œuvre. D’une façon ou d’une autre, il « sait ». Il est « revenu ». Il avait 23 ans, l’acide lui a fait un cadeau empoisonné. Les Coïncidences exagérées sont une révélation en creux, la révélation d’un poète, portée par une langue magnifique, à la fois libre et tendue, qui sait juguler la métaphore et maîtriser l’indicible :

« L’effroi des cycles me foudroya sur la corniche aux augures. “Je vais accoucher”, déclarai-je, près de défaillir. Ce que j’ai vu au moment où l’univers se résorbe d’un coup au fond d’un crâne exclut toute appartenance. »

Cet aveu – ce n’est pas le bon mot – meurt au seuil des mots. Cette expérience est intransmissible autrement que par la fiction, la poésie, le dessin. Ce 17 septembre 1970 éclaire d’autres feux l’œuvre haddadienne : les sœurs Fox de la Théorie de la vilaine petite fille ou la quête du Peintre d’éventail, pour ne citer que les romans les plus récents. Mais de La Cène (1975) à Corps désirable (2015), en passant par le théâtre (Kronos et les marionnettes, 1992) ou la poésie (La Verseuse du matin, 2014), les dessins et les nouvelles, les essais (sur Magritte, García Márquez, Gracq, ou Michel Haddad), la cohérence de l’œuvre est ici dans sa pleine perspective. Hubert Haddad met en musique poétique une « bouleversante révélation aux antipodes de toute croyance et de toute foi, dans la liberté insensée du néant ». Nous vivons sous les soleils noirs de cieux trompeurs.

Les Coïncidences exagérées sont aussi la célébration de la jeunesse libre des années 70. Au tournant de 1968, de jeunes hommes et de jeunes femmes s’aimaient, rêvaient, créaient des revues littéraires et croyaient à la force du verbe. Hubert Haddad transmute cette force en éblouissement. De l’évocation du milieu familial aux cercles de l’amour et de l’amitié, il tisse dans cet essai autobiographique une histoire humaine d’une sensibilité extrême, où le saturnien le dispute à l’apollinien.

Hubert Haddad, Les coïncidences exagérées, Mercure de France, 1 septembre 2016, 196 pages