S’enferme-t-on lorsqu’on vit à deux ? Le couple, en révélant la femme, efface-t-il l’homme (et inversement) ? L’arrivée d’un enfant au sein d’une mécanique bien huilée met-t-elle un terme aux ambitions conjugales ? Voilà quelques questions posées par Jonathan Curiel dans son second roman, Le club des pauvres types, publié chez Fayard. L’auteur, par ailleurs directeur général de la chaîne Paris Première, a fait le choix du cynisme et du décalage pour répondre à ces interrogations. Paul, son personnage principal, est un drôle de cadre actif, la tête dans les étoiles, qui passe ses week-ends en jogging et ses soirées devant des débats secondaires proposés tard, très tard, sur la Chaîne Parlementaire. Egocentré, il néglige Claire, jeune fille bien sous tous rapports avec laquelle il vient d’emménager. Claire est parfaite : jolie, équilibrée et intelligente. Croisée à Madrid alors qu’elle était en Erasmus, elle cherche à « construire » tandis que Paul persiste à élever le flou existentiel de sa génération au rang d’art. Le roman part sur des bases ultra-réalistes : au départ, il piétine. Puis, témoin de son époque, Il raconte les trajectoires communes à la jeunesse des années 2000. Précaires et donc instables, les jeunes gens modernes y apparaissent rétifs à l’engagement, ils repoussent au maximum le moment de la construction du foyer. Et pourtant, au fil du temps, certains sautent le pas. Ils s’installent, se meublent, rencontrent leurs parents, fiancent, se pacsent, se marient. Le modèle ancestral du couple finit par prendre le dessus.
Angoissé par les annonces de naissance en rafales, Paul observe silencieusement la mutation de son environnement. La riposte ne va pas tarder à arriver. Au fil des pages, le protagoniste va nouer des liens avec les conjoints des amies de Claire. Paul découvre alors des hommes souvent perdus, ne sachant plus quand ni comment faire usage du « statut d’homme » hérité de leurs pères. Solidaires, ces naufragés de la vie à deux ne vont pas tarder à se constituer en un club, « le club des pauvres types », et s’échanger des dizaines d’astuces pour survivre en milieu hostile, reconquérir leur territoire, ne pas se laisser étouffer par des conjointes aux penchants tyranniques. En progressant, le récit devient savoureux. Il s’amuse des clichés, les ridiculise et devient éminemment cinématographique dans sa narration. Mais surtout, il éloigne un écueil fréquent par les temps qui courent : offrir une vision zemmourisée de l’homme ayant perdu ses principaux attributs, à commencer par la virilité. En jeune homme de son temps, l’auteur propose une autre hypothèse. Une société dans laquelle hommes et femmes partent sur la même ligne de départ socio-professionnelle : ils font des études supérieures, enchaînent les stages puis les emplois, grimpent les échelons de la hiérarchie (chez Curiel, le monde du travail a un arrière-goût houellebecquien), s’embourgeoisent à égalité. Arrivé près du cap de la trentaine, tout ce petit monde commence à se décentrer. Il est temps de faire comme tout le monde : il faut construire un foyer. Les femmes sont souvent taraudées par leurs horloges biologiques mais certaines résistent néanmoins au diktat de la maternité. On assiste à la formation d’un couple homosexuel, on imagine les divorces, l’utilisation des sites de rencontres voire le recours désespéré à la vie solitaire. Hésitant entre classicisme et modernité, les jeunes femmes sont tancées par Curiel. Pourtant, ce sont bien les hommes qui en prennent pour leur grade dans Le club des pauvres types. A lire pour enfin comprendre ce qui se trame dans l’esprit des trentenaires.

Jonathan Curiel, Le Club des pauvres types, Fayard, 25 mars 2015, 298 pages