Quelque chose a été découvert quelque part dans un village ghanéen, non loin d’Accra, la capitale : au fond de la case de Kofi Atta, sous une nuée de mouches, un tas de chair sanguinolente laisse perplexe les premiers témoins. Animal ? Fausse-couche ? Signe démoniaque ? Ce « quelque chose » effraie, et le vieux chasseur du village raconte :

[…] c’est vrai que la chose que nous tous on voyait là… ce n’est pas une chose qu’on peut voir chaque jour. Même moi, Yao Poku. […] La chose là, sεbi, c’était comme un adanko sans la peau, mais ça n’avait pas d’os dedans, et c’était rouge rouge. (p. 22-23)

Une enquête criminelle est ouverte, et l’inspecteur principal Donkor, personnage corrompu, voit dans cette affaire une opportunité pour asseoir sa carrière.

Notre quelque part est un roman policier : scène de crime, audition des témoins, collecte des preuves, analyses scientifiques des indices. Mais avec l’extrait cité ci-dessus, on se rend bien compte que les enjeux dépassent la simple résolution d’une énigme criminelle. Le romancier ghanéen Nii Ayikwei Parkes, et avec lui sa traductrice Sika Fakambi, nous emportent au-delà du whodunit. Car Notre quelque part rend compte d’une réalité sociale, politique, et d’un imaginaire, par le travail de la langue, par le travail sur la langue. Les personnages parlent à partir de leur réalité, et le rendu de leur phrasé est une composante essentielle du roman – d’où l’importance de la traduction, ici superbe. Le romancier parle, lui aussi, à partir de sa réalité, et de ce qu’il veut en transmettre, lui qui vit entre Londres et Accra. Lorsque l’action est centrée sur l’enquête scientifique menée par Kayo Adamtten, la narration adopte une langue littéraire standard. Kayo est un jeune médecin légiste qui a fait ses études en Angleterre et qui, rentré au Ghana, est sous-employé dans un laboratoire d’analyses. L’inspecteur principal Donkor le met sur l’enquête.

Kayo n’avait jamais raconté à personne son entretien de recrutement à l’internat de médecine légale. Il lui était difficile d’expliquer à ses amis pourquoi il était si attaché à l’idée de travailler comme médecin légiste dans la fonction publique ghanéenne ; ou de leur dire combien l’horripilaient tous ces décès infailliblement attribués à la sorcellerie ou à la mauvaise fortune, et comme il avait envie d’y aller carrément, avec sa mallette argentée d’expert, pour délivrer aux gens des réponses scientifiques, des réponses dignes de ce nom. (p. 65)

Cette mallette argentée, emblème de la fonction, nous la connaissons bien : c’est celle des Experts (Vegas, Manhattan, Miami), à laquelle les déclinaisons de la série américaine CSI nous ont habitués. C’est d’ailleurs ainsi que Donkor voit l’histoire : affaire d’État, enquête internationale et police scientifique au top. La gestion musclée d’un pays et la corruption ambiante ne vont jamais sans la folie des grandeurs. Lorsque Donkor exige de Kayo un rapport digne des Experts, on prend conscience que la mondialisation culturelle est aussi ancrée dans les réflexes du pouvoir mégalomaniaque. Le policier qui accompagne Kayo sur le terrain nomme le légiste « Monsieur-Un-Homme-En-Vaut-Mille ». Le légiste est un pion-atout.

Au village, lieu de l’enquête, Kayo (re)devient Kwadwo. Ainsi nomme-t-on les enfants nés un lundi. Le féticheur Oduro et le vieux chasseur Yao Poku replacent l’expert dans la sphère traditionnelle. Le vin de palme coule à flot, les palabreurs palabrent, les femmes sont belles et désirables. Les temps s’étirent d’une autre façon, les temps linéaire et magique. L’Expert Kayo-Kadwo n’est en rien rejeté, il est accueilli et adopté par la petite communauté, et ses convictions scientifiques vacillent. Peu à peu se dévoile ce que cache – et ce que signifie – ce tas de chair sanguinolente : la violence et la folie, le sort des femmes, le fantastique légendaire. Dans le village, la langue aussi est autre. Le vieux chasseur nous raconte l’enquête scientifique de l’expert aidé par le policier Garba :

Garba, c’est quoi le féticheur a dit encore ?

Il dit… Il m’a regardé d’abord, et il m’a demandé, Opanyin Poku, vous connais champ pour Asare non ?

Oui. Jé connais bien bien.

An-han. Oduro a dit, si tu va passé dévant champ pour Asare là, avant même que tu va voit abre kapok pour Nana Sekyere, tu va régadé gauche… […]

La sueur était venue sur sa figure, et il brillait lisse comme le poisson. (p.126)

La langue est autre, mais elle n’est en rien dénaturée, ridiculement appuyée sur ce que, nous, nous pourrions considérer comme des « fautes ». La traductrice française traque au plus près la musique du phrasé recomposé en anglais par le romancier ghanéen, et les incorrections grammaticales dessinent une appréhension différente du monde sensible et de la réalité. Ce dessin est rendu également par l’utilisation des italiques, qui invariablement mettent en relief les mots d’importation coloniale : policeman, police, docteur, hôpital, chromatographie, journal, photo, camion, etc. C’est « graphiquement » que les réalités s’entremêlent, historique, politique, traditionnelle et imaginaire. Et, ce faisant, ce sont les mots d’importation qui semblent étranges. De la même surprenante manière, les mots de la langue vernaculaire apparaissent-ils sans discontinuité de style typographique dans le texte – mais en transcription phonétique : sεbi, kεtε, etc. Cette disposition typographique est partie prenante de la résolution de l’énigme, et c’est là une des grandes réussites de ce roman policier. Le diable se cache dans les détails, dans les détails du texte et de la traduction, ici, au moins autant que dans les détails des indices scientifiques collectés par Kayo. La résolution de l’énigme se cache dans le phrasé traditionnel, tandis que son aboutissement officiel est à lire dans les replis du style typographique « normal », normé. On ne peut en dire plus : un roman policier, même codé symboliquement sur le plan de la langue et de son rendu, reste un roman policier dont la chute est indévoilable.

Que l’on ne s’effraie pas : la lecture de ce roman est parfaitement fluide, sans à-coup, sans difficulté aucune. On pénètre un monde mental ignoré du plus grand nombre en toute simplicité, en toute empathie. L’histoire n’est en rien méandreuse, elle est à la fois simple et dérangeante, et laisse le lecteur ébahi, et conquis. Le site de la maison d’édition propose en ligne un lexique, que le lecteur curieux consultera à posteriori. Comme toujours avec les éditions Zulma, c’est un monde qui nous est offert : un monde littéraire élargi, inattendu et séduisant, sous les couvertures élégamment graphiques de David Pearson.

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À propos de l’auteur : Romancier, poète du spoken word, nourri de jazz et de blues, Nii Ayikwei Parkes est né en 1974. Il partage sa vie entre Londres et Accra. Notre quelque part, premier roman très remarqué, a été finaliste du Commonwealth Prize.

À propos de la traductrice : Sika Fakambi est née en 1976 à Cotonou, au Bénin. Arrivée en France à 17 ans, elle a vécu à Paris, Dublin, Sydney, Toronto et Montréal ; elle réside maintenant à Nantes.

Nii Ayikwei Parkes, Notre quelque part, Éditions Zulma, 6 février 2014, 304 pages