« … au nom du rire

qui reste le diable

de toute poésie »

en hommage à Fernando ARRABAL

T.S. SERGE PEY

avec CHIARA MULAS

habillée de lunettes

***

…ce fut l’un des moments les plus

impressionnants de…,

une cérémonie de la réincarnation

qu’avait célébrée Jean Benoït

lors de l’exécution du Marquis de Sade

(si différente  mais aussi poignante);

…le lieu de la cérémonie pataphysique est,

en son centre, un chemin de non-croix ,

aux douze stations:

douze poèmes imprimés

contenant le rite

sur le rire cathartique que va lire à haute voix Serge Pey;

après s’être  élargi la bouche de deux traits symétriques

avec du rouge à lèvres de Satan,

il commence à genoux son parcours;

…une tomate est posée sur chaque feuille ,

qui va être écrasée en multiples morceaux

sur le papier qu’elle asperge de son jus;

…le « rire archangélique » est incarné par une femme:

Chiara Mulas,

masquée,

assise,

hiératique, sur une estrade

vers laquelle progresse le poète;

… Mulas commence

complètement et cannibalistiquement

à mastiquer et engloutir

son masque,

à l’effigie

d’Arrabal,
puis les élastiques qui le retiennent à son visage;

…Mulas engloutit lentement ce masque

pendant le temps de la cérémonie:

elle avale tout et l’instrument du culte;

…Mulas tient dans son giron  un grand livre ouvert:

comme si c’était le minuscule

« La pierre de la folie » arrabalesque;

…Mulas retrousse  sa robe,

montre son derrière,

à le stupéfaction des

séraphins et dominations;

… Mulas  extrait de son corps et son âme

un longue  corde de chanvre

qu’elle  transmet à Arrabal lui-même;

…Mulas est une sainte immaculée

qui imprègne de ses parfums ce câble humide:

une centaine de mètres

qu’elle fait passer d’abord entre ses jambes.

pendant qu’Arrabal tire brutalement sur cette corde

vers  le cercle de la gidouille et l’infini;

….Mulas tend le ruban de Moëbius,

sautant de l’infini au big bag

et de la confusion à la précision de « l’incomplétude »;

….Mulas (et nous avec elle)

entend  les rires du paradis de Marco Polo

tandis que l’assistance est transportée;

***

Le bâton historié et recouvert du poème

est remis par le TS Serge Pey à F.Arrabal

sous les ovations

lors de l’accolade du poète et du baiser de la femme.

Le tout est présidé par Thieri Foulc, organisateur et hôte accueillant de cette cérémonie;


SERGE PEY :

Appelé le poète des bâtons, Serge Pey rédige ses poèmes sur des bâtons de châtaignier ou de noisetier sur lesquels il grave, incise et peint ses poèmes, agrémentés de dessins à l’encre. Ils sont des métaphores en acte de la poésie qui est une manière de marcher dans la vie et en même temps un cahier d’écriture vertical avec lequel il réalise ses structures plastiques et ses installations.

Une partie de l’œuvre publiée de Serge Pey, en tant que Parole des bâtons, est un assemblage de fagots, soulignant par là la matérialité de son œuvre. Ils participent également d’un mouvement parallèle de la poésie visuelle, en choisissant l’archaïsme pour ses bâtons qui sont accompagnés en général de tomates puisqu’il nomme lui-même ses supports des piquets de tomate.

Serge Pey commença ce travail en prise sur l’actualité en ayant appris, tout comme Jean Genet qui le commente aussi à sa manière, la répartition de la population devant l’entrée d’un camp à Beyrouth en séparant la population avec une tomate, et en demandant aux passants de prononcer son nom. Ceux qui avaient un accent auquel on reconnaissait un palestinien était immédiatement arrêtés. Cette épisode de la guerre renvoya Serge Pey à la Bible et à l’épisode de Schibboleth dans les « Juges ».

Avec ses « poèmes matériels » Serge Pey réalise également des structures d’équilibre et des alignements.

Tomates et bâtons participent à une grammaire visuelle de la poésie et en même temps donnent les clefs d’une métaphore du poème.

Serge Pey est né en 1950 dans une famille ouvrière du quartier de la cité de l’Hers à Toulouse. Enfant de l’immigration et de la guerre civile espagnole, son adolescence libertaire fut traversée par la lutte antifranquiste et les mouvements révolutionnaires qui secouèrent la planète. Militant contre la guerre du Vietnam, il participa activement aux événements de mai et juin 1968.

Parallèlement à son engagement politique, il découvrit très tôt la poésie et les voix de fondation qui transformèrent sa vie. De Lorca à Whitman, de Machado à Rimbaud, de Villon à Baudelaire, de Yannis Rítsos à Elytis, d’Alfred Jarry à Tristan Tzara, des troubadours à Antonin Artaud, des poésies chamaniques à celle des poésies visuelles et dadaïstes… Il commence alors la traversée d’une histoire de la poésie contre la dominance française des écritures de son époque. C’est au début des années soixante-dix que Serge Pey inaugure son travail de poésie d’action et expérimente, dans toutes ses formes, l’espace oral de la poésie. En 1975 il fonde Émeute puis en 1981 les éditions Tribu.

Coopérative d’édition à la distribution nomade, Tribu a publié sous sa direction des auteurs comme Bernard Manciet, Jean-Luc Parant, Gaston Puel, Rafaël Alberti, Dominique Pham Cong Thien, le Sixième Dalaï Lama, Allen Ginsberg, Ernesto Cardenal, Armand Gatti, Henri Miller… Il fut l’éditeur de Jaroslav Seifert, prix Nobel de littérature en 1984. Dans Les funambules de Prague, réalisé avec son ami Karel Bartocek, il donna à lire en France des auteurs comme le philosophe Karel Kosik ou Vaclav Havel.


Un art de l’éternité ou les réincarnations

de CHIARA MULAS

Née à Gavoi Sardaigne-Italie, diplômée à l’académie des Beaux-arts de Bologne, Chiara Mulas est une artiste parmi les plus représentatives et inventives de l’art-action du XXI siècle.

Metteur en scène d’une géographie philosophique et sociale de la Méditerranée, elle en dégage, à travers des actes poétiques éblouissants, les mythes et les symboliques nécessaires à notre temps.

Chiara Mulas, à travers les événements et les tragédies de notre société, invente une langue et une poétique déterminante dans le champ de ce qui est convenu d’appeler le mouvement de la performance.

Quelques grands exemples pris dans la thématique de son œuvre témoignent de la palette de ses engagements et de son art : Hommage à Pasolini, Écrits de prison de Gramsci, rituels situationnistes pour Guy Debord, lutte contre la Faida qui traverse son île, les poèmes d’action effectués avec le poète français Serge Pey, la dénonciation de la pollution de la Méditerranée par les trusts pétrochimiques, ses évocations splendides de la Pachamama la terre-mère, son exploration de la grotte préhistorique du Mas d’Azil, ses ex-voto vivants pour les martyrs de l’immigration de l’île de Lampedusa… la liste serait longue des champs d’application sur lesquels s’exercent sa liberté.

Cette artiste est aussi, une scénographe de théâtre de premier plan, comme dans Les os déterrés de Garcia Lorca ou le Trésor de la Guerre d’Espagne.

Chiara Mulas en occupant l’espace de la rue ou du théâtre, invente des déplacements singulières qui sont autant de conjugaisons poétiques du corps humain dans sa contemporanéité. Sa chorégraphie de grillage et de barbelés au camps de concentration de Rivesaltes ou aux Abattoirs de Toulouse, en témoignent.

Méditerranéenne, son art identitaire parle à l’univers depuis son village de la Barbagia en Sardaigne. C’est dans l’évocation de ce passé et de ses traditions toujours vivantes, survivant depuis les temps néolithiques, que Chiara Mulas plonge les mains aiguës de sa modernité. Traditions, récits ancestraux, prières sont revisités par sa pratique subversive et donnent de nouveaux éclairages à notre histoire.

Ses courts métrages, s’Accabadora, Pentuma, Barbagia, Ruviu-Biancu-Nigheddu, Agnus Day… autant de poèmes visuels qu’elle intègre dans ses performances, évoquent les rituels de la mort en Sardaigne. C’est dans ce choc entre modernité et tradition qu’elle convoque en plein XXI siècle, les attitadoras, les pleureuses de son village, ces poètes improvisatrices de la mort, qui viennent chanter leurs psalmodies, pour accompagner les âmes des morts et celles des vivants vers des territoires que nous ne connaissons pas.

Serge Pey est un écrivain et poète français né à Toulouse le 6 juillet 1950. Fondateur de la revue nommée Émeute en 1975, suivie de Tribu en 1981. Wikipédia