J’ai posé mes valises pour quelques jours à Palma de Majorque, dans un hôtel situé à quelques pas de l’ancien quartier juif médiéval. En parcourant ses ruelles, j’ai cherché les traces de cette communauté plusieurs fois séculaire. Mais rien, ou presque, ne rappelle qu’au XIVe siècle, il y avait une vie juive organisée, des synagogues, des rabbins, des médecins, des savants. Parmi eux figurait Abraham Cresques, célèbre pour avoir réalisé l’Atlas catalan de 1375. Mais ce cartographe, connu sous le nom de Cresques, portait également un nom hébraïque : Elisha ben Abraham Bevenisti. Il est né à Majorque en 1325, dans une famille de lettrés. Son père et son grand-père étaient rabbins. Il a grandi dans une société où coexistent les langues hébraïque, catalane, occitane et arabe, au carrefour des échanges entre l’Europe chrétienne et le monde musulman. Majorque occupe alors une place privilégiée en Méditerranée. Les navires qui fréquentent ses ports transportent des marchandises, mais aussi des récits de voyages, des connaissances géographiques et des traditions scientifiques. L’île devient un centre réputé pour la fabrication des cartes marines et des instruments de navigation. Cresques acquiert dans cet univers une réputation suffisamment importante pour bénéficier de la protection du roi Pierre IV d’Aragon. Son Atlas constitue l’un des chefs-d’œuvre de la cartographie médiévale. Conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, ce manuscrit enluminé frappe d’abord par son extraordinaire beauté. Sur un fond de parchemin aux couleurs délicates se déploie un monde peuplé de cités fortifiées, de souverains couronnés, de caravanes traversant les déserts et de navires sillonnant les mers. Les côtes sont dessinées avec une remarquable précision, tandis que les terres intérieures s’animent de personnages, d’animaux et de récits empruntés aux voyageurs. L’or, le rouge et le bleu illuminent cette géographie où se rencontrent l’observation scientifique et l’imaginaire médiéval. Depuis les rivages de l’Atlantique jusqu’aux confins de l’Asie, l’Atlas ne cherche pas seulement à représenter l’étendue du monde connu. Il raconte aussi les civilisations qui l’habitent, leurs richesses, leurs croyances et leurs histoires. Mais tandis qu’Abraham Cresques dessine les contours du monde, il poursuit, dans l’intimité de son atelier, une autre entreprise, plus personnelle, celle de la réalisation d’un immense manuscrit hébraïque. Il s’y attelle à partir de 1366 durant près de dix-sept années. Connu aujourd’hui sous le nom de Bible Farhi, du nom d’un propriétaire du XIXe siècle, son ouvrage dépasse largement le cadre d’une simple copie des vingt-quatre livres de la Bible hébraïque. Il y rassemble des textes consacrés à la langue hébraïque, à sa grammaire, au calendrier, à l’histoire du peuple juif, aux commentaires rabbiniques. Il y reproduit des représentations du Temple de Jérusalem et de ses ustensiles, puisant notamment dans les descriptions du Mishné Torah de Maïmonide. Mais ce manuscrit dépasse la seule ambition artistique et savante. Cresques le nomme Mikdashyah, « sanctuaire (mikdash) de Dieu (Yah) ». Depuis la destruction du Temple de Jérusalem et l’exil qui s’ensuivit, la prière et l’étude de la Torah sont devenues les piliers de la vie juive. Il y insère un colophon dans lequel il expose les raisons qui l’ont conduit à entreprendre une telle œuvre. « J’ai recueilli ces textes comme un cueilleur d’ici et de là, afin que ni moi ni ma progéniture ne les oublient ; et que Dieu m’aide à compléter ce livre, afin que je puisse y lire, moi, mes enfants et les enfants de mes enfants jusqu’à la toute dernière génération ». Sur une page richement enluminée, il met en valeur ces mots du livre des Proverbes (3,13-14), qui semblent résumer l’esprit de son entreprise : « Heureux l’homme qui a trouvé la sagesse, et l’homme qui a acquis l’intelligence. Car son acquisition vaut mieux que celle de l’argent, et son profit plus que l’or précieux ».

Abraham Cresques meurt en 1387, trois années seulement après avoir achevé son manuscrit hébraïque. Il ne connaîtra pas les événements tragiques qui vont bouleverser la communauté juive de Majorque. En 1391, une vague de violences antijuives, partie de Séville, se propage à travers les royaumes de Castille et d’Aragon. Elle atteint Majorque au cours de l’été. Le quartier juif de Palma est pris d’assaut, des habitants sont massacrés et de nombreux survivants sont contraints de se convertir au christianisme, parmi lesquels le fils du cartographe, Jafudà Cresques, qui prend le nom de Jaume Ribes.

Quelques années auparavant, un père avait patiemment réuni les textes de sa tradition pour que ses enfants et ses petits-enfants puissent les étudier. Désormais, ses descendants se trouvaient dans une société qui leur imposait de renoncer publiquement à leur foi. L’histoire de la communauté juive de Majorque ne s’acheva pourtant pas en 1391. Une présence juive subsista encore quelques décennies, jusqu’aux conversions de 1435, qui marquèrent sa disparition. Quant aux descendants des convertis, connus sous le nom de Xuetes, ils allaient continuer, pendant des siècles, à porter le poids d’une origine juive que la société majorquine n’oublia jamais complètement, tout en les maintenant à l’écart.


En pensant à cette destinée tragique des communautés juives dans l’Europe médiévale, j’ai longuement déambulé dans les ruelles de l’ancien quartier juif de Palma. Je savais que l’église de Monti-Sion avait été construite à l’emplacement de la grande synagogue et que quelques pierres de l’ancien édifice avaient été conservées, sur le côté droit de sa façade. Je suis allé à leur recherche, comme pour retrouver, dans la pierre, une présence que l’histoire avait presque effacée. Une différence de couleur entre les pierres semblait indiquer l’emplacement de ces vestiges. Mais ce qui me frappa davantage fut la présence d’une étoile de David, peinte en rouge sur le mur. Qui avait tracé cette étoile ? Un visiteur qui, comme moi, cherchait à retrouver quelque chose de cette présence juive disparue ? Quelqu’un qui avait voulu laisser une trace là où il n’en subsistait presque plus rien ? On devinait qu’on avait tenté d’effacer cette étoile, mais sa forme demeurait visible sur le mur, comme si elle résistait à sa propre disparition. J’ai poursuivi mon chemin et aperçu, sur une petite place, la statue d’un homme dont les traits me rappelaient étrangement ceux de Maïmonide. Intrigué, je me suis approché pour lire la plaque qui l’accompagnait. Un nom y était gravé : Jafudà Cresques. L’inscription rappelait qu’au XIVe siècle, Cresques Abraham, son fils Jafudà et les hommes de leur atelier avaient réalisé, dans le quartier juif de Palma, des cartes qui leur avaient valu une renommée universelle. Pourquoi avoir choisi de représenter Jafudà plutôt qu’Abraham ? Je ne connais pas les raisons qui ont présidé à ce choix. Était-ce simplement pour rendre hommage à celui qui avait poursuivi l’œuvre cartographique de son père ? Ou fallait-il voir dans cette sculpture une volonté de rappeler le destin tragique d’un homme contraint d’abandonner sa foi lors des persécutions antijuives de 1391 ? Peut-être était-ce aussi une manière de dénoncer l’intolérance religieuse qui avait conduit, quelques décennies plus tard, à la disparition de la communauté juive de Majorque. Je ne saurais le dire. Mais cette œuvre me ramenait à la figure d’Abraham Cresques, qui avait consacré sa vie à rassembler, copier et enluminer les textes de la tradition juive. Je repensais aux paroles qu’il avait inscrites dans son manuscrit : « Afin que ni moi ni ma progéniture ne les oublient. »
Il y avait quelque chose de bouleversant dans ce désir de transmission. Abraham avait voulu préserver pour ses enfants un héritage spirituel que son propre fils, quelques années après sa mort, allait être contraint de renoncer à pratiquer ouvertement. L’histoire avait ainsi brutalement contrarié l’espérance qu’il avait placée dans son œuvre. Je songeais alors aux deux grandes réalisations de cet homme. Avec son Atlas, Abraham Cresques avait représenté l’étendue du monde connu, ses terres, ses mers et les routes qui reliaient les hommes. Avec son manuscrit hébraïque, son Mikdashyah, il avait cherché à préserver un autre monde, celui des textes, des enseignements de la tradition juive. Plus de six siècles ont passé. L’Atlas catalan est aujourd’hui conservé à Paris, tandis que la Bible Farhi a traversé les siècles loin de Majorque. Dans les ruelles de Palma, il ne reste presque rien du monde juif auquel Abraham Cresques appartenait. Et pourtant, en parcourant les pages numérisées de son manuscrit hébraïque, j’avais le sentiment de retrouver ce que les pierres de la ville ne racontaient plus. Abraham Cresques avait dessiné le monde de son temps, mais il avait aussi réussi à sauver de l’oubli celui qui était le sien.
Ariel Toledano consacre à Maïmonide une biographie, Maïmonide, un médecin juif à la cour de Saladin, à paraître le 25 février 2027 aux éditions Perrin.
