À P.
« Peut-on mourir de recevoir un orage tout entier lorsqu’on le désire ? »
Marguerite Duras, Dix Heures et demie du soir en été
L’enfer, encore
Elle et lui. Ils se vouvoient. Cela fait trois ans. Ils viennent de régler une procédure de divorce. Le ton est cordial, un peu timide, gêné. Une moquette jaune délimite la scène tel un ruban. Un hall d’hôtel. De part et d’autre, nous sommes là, spectateurs, dans un dispositif bifrontal, et nous nous regardons. Comme si une seconde pièce se jouait, en sourdine, sur nos visages. Quel drame chez cette femme que je vois, en face, essuyer une larme ? Un universel de la peine, un art collectif du ratage amoureux, ce soir-là, dans le théâtre du Vieux-Colombier.
Nous sommes à Évreux. Il pleut. Il attend l’appel de son épouse. Elle s’apprête à retrouver son nouvel homme. Mais il y a entre eux leur histoire. Tout ce qui n’a pas été dit, mal dit. Ou trop dit. Ils ont vécu ensemble, acheté une maison. Ils ont essayé. Avant de se tuer l’un l’autre. Mais « toujours dans cette jeunesse du premier amour ». Elle semble pourtant avoir compris que ça n’était pas possible. Elle est légère, presque ailleurs ; elle sourit : « Bien sûr que c’est infiniment triste, et leurs sourires les protègent de la désolation », nous dit Desplechin. Elle, « plus oublieuse du détail de la souffrance […]En même temps elle serait moins oublieuse de l’essentiel : c’est en elle que commence à se faire jour une certaine logique, celle du désastre des amants. Lui est encore jeune dans la souffrance, il se débat, il veut l’arracher de sa vie, il doit croire encore un peu au bonheur. » Il refuse en effet de déposer les armes. Il n’a pas saisi que ça ne pouvait pas – ou que ça ne pouvait plus. Il cherche en vain une voie, un chemin, une porte de sortie. Une vérité. Il pose des questions dont il ne souhaite pas connaître les réponses. Ces deux-là vont pourtant s’offrir le plus précieux des cadeaux : le luxe de la parole qui, parfois, arrive à dire quelque chose.
Par trois fois, un écran descend sur scène. Elle court au ralenti, vient s’échouer dans les bras de son ex-mari. Puis elle reprend sa place en courant. C’est dans cette répétition, cet arrachement que se niche La Musica deuxième ; une répétition illusoire, mais une répétition tout de même. Quelle image. Ils tournent en rond dans leurs souvenirs.
« LUI : Ne va pas en Amérique.
LUI : Ne pars pas. Ne pars pas… Sinon je vais vivre là où tu es, tu m’entends ? Je me fiche de mon travail… Je vais aller dans la ville où tu es, je vais être là pour t’empoisonner… jusqu’à ce que…
ELLE : … l’enfer recommence ? »
C’était merveilleux
La mise en scène de Desplechin est sobre – « ramener les mots à la maison », nous dit le livret de salle –, rappelant à quel point le texte de Duras est fulgurant. D’une justesse et d’une intelligence rares à propos du grand désordre amoureux. Un texte cassé, hurlant l’absence. Alexandre Pavloff y est magistral de vulnérabilité, déraisonnable, absolument dépassé. Un homme tremblant. Un petit garçon de dix ans. Misérable mais altier. Toujours sur le point de s’effondrer. Il cherche l’absolu, avec la naïveté de croire que l’absolu existe. Il porte le poids de l’amour. Il n’a pas saisi le ratage, l’à-côté. « Ah, que la vie est quotidienne », écrivait Jules Laforgue. Le pire, ou le plus beau, c’est que Desplechin nous permet de saisir à quel point ces deux-là vont s’aimer encore. Que ça ne s’amenuise pas. Que ça ne disparaît pas. Qu’il n’y a bien que ça qui ne meurt jamais. Mais les amants restent terrorisés. Et il n’y a rien de pire que des amants effrayés par l’amour.
Ce qui est également juste dans le texte de Duras, c’est que ça s’effondre, que ça reprend, que ça tient un peu puis que ça s’effondre à nouveau. Comme les corps en mouvement, s’attirant, se déchirant, sous la direction du chorégraphe Bruno Bouché, à qui le metteur en scène a fait appel. Avant de revenir au réel, à la parole défaillante. Alors la fuite, la dérive. Ils ont au moins l’honnêteté de se l’avouer :
« LUI : Un dimanche après-midi, vous n’étiez pas là, je ne me souviens plus où j’étais. Je suis allé me promener dans la ville et j’ai rencontré une jeune femme, une étrangère de passage… C’était merveilleux. Je n’aimais pas cette jeune fille, je ne l’ai jamais revue. C’était merveilleux. Simple.
ELLE : Était-ce nécessaire ?
LUI : Non, pourquoi ? C’était merveilleux mais pas nécessaire. »
Duras a enfin le courage d’admettre que ces deux-là veulent se tuer. Lui, d’abord, en achetant un revolver. Elle, en le menaçant avec un couteau – ajout de Desplechin. Car l’amour, c’est toujours la mort au travail. Markus Öhrn l’avait rappelé, l’année dernière, avec ses Scènes de la vie conjugale. Personne n’échappe au désastre. Et c’est bien la passion qui les consume, le fantasme d’un amour dévorant. Dès lors, comment respirer ? Duras connaît la réponse, elle l’a écrite ailleurs ; Desplechin, également, avec son jeune Paul Dédalus. « Les forces mauvaises de la passion », comme les appelle Duras. C’est aussi ce que nous dit La Musica deuxième : que c’est toujours la même chose : moins l’aimé qu’une image, une projection à laquelle s’accrocher. « Quand j’étais enfant, le luxe, c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de la mer. Plus tard, j’ai cru que c’était de mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme », écrit Annie Ernaux, éclairant Duras.
Desplechin possède l’intelligence du mélodrame. Car chaque histoire amoureuse est un mélodrame. Revoir, à ce titre, Rois et Reine. Il nous dit aussi que tout homme s’effondre en suppliant. Que celui qui ne s’est jamais retrouvé à genoux prétende le contraire. Et que ceux qui se refusent à l’amour sont les grands coupables de ce monde. Il faut toujours livrer la bataille. Malgré la défaite. En sortant du Vieux-Colombier, j’avais cette phrase d’un ami en tête : « Tu en connais, toi, des gens qui finissent leur vie avec leur plus grande histoire d’amour ? » Il faut être fou pour ne pas essayer. Alors que faire après la défaite ? Se revoir. Se revoir une dernière fois pour ne pas crever. « Vous savez, je vous ai beaucoup aimé, vraiment… »
La Musica deuxième
de Marguerite Duras
mise en scène Arnaud Desplechin
Du 30 septembre au 11 novembre
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