Il y a des hommes à qui l’histoire donne un pays, et d’autres à qui elle donne une blessure. Claude Askolovitch a reçu les deux. Il est juif, français, fils d’une mémoire dont les morts sont innombrables, héritier d’une terre qu’il n’habite pas tout à fait et qui pourtant l’habite, avec ses orangers, ses livres, ses soldats, ses morts encore, ses femmes qui attendent, ses enfants que l’on tue. Cette terre s’appelle Israël. Il l’a aimée. Il l’aime. C’est précisément de cet amour que vient le mal.
Car voici qu’il faut regarder. Non plus les photographies jaunies des pionniers, ces garçons aux chemises ouvertes qui faisaient pousser des arbres dans la poussière, qui lisaient Tolstoï, portaient des fusils pauvres et croyaient inventer une justice. Non plus les visages des survivants, ni les grandes paroles des prophètes. Il faut regarder ce qui est là. Les ruines et les morts palestiniens. Et reconnaître dans ce spectacle quelque chose de soi.
C’est cela, peut-être, le terrible dessein de Mes mains, pleines de sang, paru chez Grasset en septembre 2026 : non pas instruire le procès d’un État depuis le confort d’une conscience étrangère, mais comparaître soi-même, avec son nom, sa famille, ses fidélités, devant ce que cet État est devenu. Askolovitch ne peut pas se défaire d’Israël comme on se défait d’une opinion. Il y a là sa sœur, les siens, une part de sa langue intérieure. Il y a l’enfance des autres qui fait la sienne, les récits transmis, cette vieille certitude que quelque part, enfin, les Juifs ne seraient plus à la merci des hommes. Et voici que le refuge, dans le regard de l’auteur, prend les traits de ce contre quoi il devait protéger. Voilà le scandale. Voilà la déchirure. Ce n’est pas qu’une patrie ait trahi une idée ; c’est qu’un homme se découvre lié, par les fibres les plus secrètes de son être, à ce qu’il condamne.
Le livre, tel qu’il se présente, emprunte les chemins mêlés du récit familial, des rencontres, des portraits et de la méditation historique. Cette diversité importe. Les nations sont des abstractions commodes ; les familles ne le sont pas. On peut prononcer le nom d’Israël et croire avoir tout dit. Mais une sœur y vit. Des hommes y parlent. Des enfants y dorment. Et de l’autre côté de la frontière, d’autres enfants meurent. La pensée doit traverser cette épaisseur humaine, ou bien elle n’est qu’un discours de plus.
Il y a surtout ce mot, juif, qui traverse les siècles comme un corps traverse les flammes. Il fut le nom des persécutés, des exilés, des lecteurs obstinés, des suppliciés. Il fut prononcé dans les synagogues et dans les chambres à gaz. Et voici qu’Askolovitch s’interroge sur ce qu’il devient lorsqu’il se trouve associé, dans la conscience du monde, à la souffrance infligée aux Palestiniens. Ce déplacement le bouleverse. Il ne renonce pas au nom. Il voudrait le sauver de ce qui, selon lui, le défigure. Mais il est une difficulté, immense, que cette entreprise rencontre. De quelles mains parle-t-on ? Les siennes, celles d’un écrivain français qui prend sur lui une part du désastre ? Celles des gouvernants israéliens, des soldats, des citoyens ? Ou celles de tous les Juifs, réunis malgré eux dans une culpabilité que leur seule naissance suffirait à établir ? Ce passage du je au nous est le lieu d’une contestation légitime. Plusieurs lecteurs l’ont dénoncé, refusant que la responsabilité politique d’actes déterminés se change en faute héréditaire collective.
Cette objection ne ruine pas nécessairement le projet d’Askolovitch. Elle en marque la limite, peut-être aussi la grandeur inquiète. Car il existe une différence entre dire : nous sommes tous coupables, et dire : je ne puis demeurer innocent de ce qui se fait au nom de ce que j’aime. La première proposition enferme les hommes dans leur origine. La seconde expose un homme à sa conscience. Entre elles passe toute la distance qui sépare la condamnation collective de la responsabilité librement assumée. Le 7 octobre 2023 demeure, dans cette histoire, une date irréductible. Les massacres et les enlèvements commis par le Hamas ne s’effacent pas devant les souffrances qui ont suivi. Et les souffrances palestiniennes ne s’effacent pas devant le souvenir des massacres. Les morts ne s’annulent pas. Ils s’ajoutent. C’est leur atroce arithmétique. Une conscience qui prétend les regarder tous doit résister à la tentation de faire d’une douleur la justification ou l’oubli d’une autre.
Reste cette question, la plus ancienne, celle qui est au fond des Écritures et des livres que les hommes écrivent lorsqu’ils ne peuvent plus se satisfaire des Écritures : que faire du mal accompli par les siens ? On peut détourner les yeux. On peut dire que les autres ont commencé. On peut invoquer les morts d’hier contre les morts d’aujourd’hui. On peut encore, dans un mouvement inverse, se charger de toutes les fautes et trouver dans la confession une manière d’être quitte. Askolovitch cherche, semble-t-il, une voie plus difficile : demeurer fidèle sans consentir, appartenir sans absoudre, nommer ce qu’il tient pour une dérive sans abandonner ceux auxquels le lient le sang, la mémoire et l’amour. C’est une tâche presque impossible. Mais les livres naissent quelquefois de ces impossibilités.
Et ce titre, Mes mains, pleines de sang, a quelque chose d’une prière retournée. Jadis on levait les mains vers le ciel pour attester qu’elles étaient pures. Ici l’homme les regarde, les trouve souillées, et les montre. Il ne demande pas qu’on l’admire. Il demande ce que vaut encore son appartenance, si elle exige de lui le silence. Il y a dans cette question moins une réponse politique qu’une tragédie de la filiation. Nous ne choisissons pas les morts dont nous descendons. Nous ne choisissons pas davantage tous les vivants auxquels nous demeurons attachés. Mais nous choisissons, parfois, ce que nous acceptons qu’ils fassent en notre nom. Et peut-être est-ce là, dans cette liberté douloureuse, que se tient l’espérance du livre.
Car écrire n’est pas laver ses mains. Ce serait trop simple. Il suffirait de quelques pages, de quelques phrases bien frappées, de cette douleur que les écrivains savent rendre belle, et le sang disparaîtrait. On serait quitte. On aurait fait sa part. On aurait souffert à la place des autres, et cette souffrance, devenue littérature, nous tiendrait lieu d’innocence.
Mais les morts ne demandent pas de belles phrases. Ils ne demandent rien. C’est même à cela qu’on les reconnaît : ils ont cessé de demander. Alors pourquoi écrire ?
Peut-être pour empêcher que les mots dont les hommes se servent, des deux côtés, pour tuer ne demeurent les seuls mots disponibles. Car avant les actes, et après eux, il y a des mots. La sécurité, la nécessité, le destin, la terre promise, la guerre juste. Ce sont de grands mots. Ils passent de bouche en bouche, deviennent des raisons, puis des ordres, puis des pierres tombales. Et nul ne se souvient qu’ils furent d’abord des paroles humaines, donc contestables. Écrire serait alors rendre aux mots leur fragilité. Les reprendre à ceux qui les prononcent comme des sentences. Faire qu’ils tremblent à nouveau.
Mais cela ne suffit pas. Il y a dans l’écriture quelque chose de plus pauvre et de plus nécessaire : elle oblige celui qui écrit à demeurer un peu plus longtemps devant ce qu’il voudrait fuir. La pensée ordinaire passe. Elle s’indigne, elle s’épuise, elle va dormir. La phrase, elle, exige qu’on revienne. On a écrit les morts. Il faut recommencer. Quels morts ? Ceux qui avaient un prénom, un visage, une mère qui leur parlait dans une langue précise, ceux dont le corps fut attendu, ceux dont il ne restera rien. Et déjà le mot morts paraît insuffisant, presque indécent, tant il rassemble commodément ce qui fut singulier. Écrire, c’est peut-être défaire cette commodité. C’est aussi consentir à perdre quelque chose. Non pas seulement la tranquillité, cette petite paix des gens qui ont raison, mais la fraternité immédiate des siens. Car celui qui écrit contre les actes commis au nom de ce qu’il aime s’expose à n’être plus reconnu par ceux qu’il aime. Il devient suspect aux yeux de sa propre maison. On lui reproche de donner des armes à l’ennemi, de trahir les morts, de méconnaître la peur des vivants. Et ces reproches ne sont pas tous méprisables. Ils viennent d’une souffrance véritable. Il faut les entendre. Il faut même leur laisser une place dans la phrase, faute de quoi l’écriture ne serait qu’un tribunal où l’auteur se serait réservé le rôle du juge.
C’est là que commence sa difficulté, et peut-être sa dignité.
Car écrire ne donne aucun droit particulier à l’innocence. L’écrivain peut se tromper. Il peut aimer sa propre douleur, l’arranger, la faire sonner juste, se regarder courageux dans le miroir de sa prose. Il peut substituer son déchirement à celui des victimes et finir, à force de dire je souffre de votre souffrance, par occuper toute la place. La littérature connaît cette ruse. Elle sait faire de la honte un prestige, du remords une couronne. Il faut donc que la phrase se méfie de celui qui la fait.
Qu’elle lui résiste.
Qu’elle ne lui permette pas de se trouver admirable.
C’est peut-être ce que pourrait apporter un livre comme celui d’Askolovitch, à la condition qu’il accepte cette épreuve : non pas une réconciliation mais une division maintenue ouverte. L’homme est juif, il aime Israël, il voit les Palestiniens, il sait le 7 octobre, il sait Gaza. Il ne veut rien retrancher. Il ne veut pas que les morts des uns servent à rendre les morts des autres moins morts. Il ne veut pas davantage que son nom soit une condamnation. Il demeure là, au milieu des fidélités incompatibles, et il cherche des phrases qui ne mentent pas.
Ce n’est pas rien.
Il y a eu, dans l’histoire des hommes, des livres qui n’ont empêché aucune catastrophe. Ils furent écrits avant les guerres, pendant les guerres, après les guerres. Le monde n’en est pas devenu meilleur, ou si peu que rien ne permet de le mesurer. Et pourtant nous les gardons. Nous les transmettons. Nous revenons à eux lorsque les paroles publiques sont devenues inhabitables.
Pourquoi ?
Parce qu’ils attestent qu’un homme, quelque part, n’a pas consenti à la disparition des différences. Entre un enfant et une statistique. Entre un peuple et son gouvernement. Entre la responsabilité qu’on choisit et la culpabilité qu’on impose à ceux qui n’ont rien fait. Ces différences sont infimes au regard des armées. Elles ne déplacent pas les frontières. Elles ne ressuscitent personne. Mais sans elles, le monde devient entièrement disponible à la force. Et peut-être écrire n’est-il que cela : soustraire quelque chose à la force. Une nuance. Un visage. Un nom. Une phrase dans laquelle l’ennemi cesse, pour un instant, d’être l’ennemi et redevient cet homme qui avait froid, cette femme qui portait son enfant, ce garçon qui croyait vivre longtemps.
On objectera que cela ne change rien. Que les bombes continuent de tomber pendant qu’on choisit un adjectif. Que les enfants ont besoin de pain, d’eau, de médecins, non de littérature. C’est vrai. Il serait obscène de prétendre le contraire. L’écriture ne nourrit pas ceux qui ont faim. Elle ne protège pas les corps. Elle ne remplace ni le secours ni la décision politique. Mais elle peut empêcher que leur nécessité soit oubliée. Elle peut conserver la mémoire de ce qui fut détruit. Elle peut rendre plus difficile, pour celui qui l’a lue, de prononcer certaines phrases avec la même assurance qu’auparavant.
Ce pouvoir est faible.
C’est le seul qu’elle possède en propre.
Il est peut-être d’autant plus précieux qu’il ne ressemble pas à un pouvoir.
Et puis il y a cette autre chose, plus obscure. Écrire, c’est parler à quelqu’un qui n’est pas encore là. Le lecteur futur, l’enfant qui naîtra lorsque les canons se seront tus, celui qui ne comprendra pas pourquoi les hommes de notre temps ont tant accepté. On lui laisse quelques pages, comme on laisse dans une maison détruite une photographie que personne n’a pu emporter. On lui dit : nous avons vu. Nous n’avons pas tout compris. Nous avons eu peur. Nous avons aimé les nôtres, parfois jusqu’à ne plus voir les autres. Certains d’entre nous ont tenté de regarder encore. Voici ce qu’ils ont pu dire.
Et c’est peut-être, au bout du compte, ce qu’écrire peut apporter à Askolovitch lui-même. Non la délivrance de son appartenance, mais une manière plus exigeante de lui demeurer fidèle. Car on peut trahir les siens en les flattant. On peut les aimer en leur refusant ce qu’ils demandent. Il est des fidélités qui ne se prouvent que par le désaccord, des héritages qu’on ne sauve qu’en les contestant.
Alors les mains souillées, puisque tel est le titre et telle est la métaphore, écrivent.
Elles ne peuvent ni retenir les morts ni réparer ce qui fut fait. Elles peuvent seulement laisser, sur le papier, la trace d’un homme qui n’a pas voulu que sa douleur lui tienne lieu de vérité, ni que son amour lui tienne lieu de justice.
Et cette trace, si fragile soit-elle, peut atteindre un autre homme. Le faire hésiter. Lui rendre un instant la faculté de voir. Ce n’est pas sauver le monde.
C’est refuser qu’il soit entièrement perdu.
