« Or, c’est justement d’avoir échoué dans cette entreprise qui pour Alcibiade le couvre de honte (…) C’est que devant tous est dévoilé dans son trait le secret le plus choquant, le dernier ressort du désir, qui oblige toujours dans l’amour à le dissimuler plus ou moins – sa visée est la chute de l’Autre, A, en autre, a. » Jacques Lacan
On le voit d’ici, ce grand garçon superbe, ce prince des banquets et des dérives, Alcibiade le Magnifique, celui que toute la jeunesse d’Athènes eût voulu coucher dans son lit pour y boire la lumière. Il est entré chez le vieux Socrate comme on entre dans une place forte, avec ses armes de soie, sa morgue de patricien et la certitude absolue de son propre éclat. Il voulait l’or secret du philosophe; il voulait qu’on l’aimât pour ce qu’il recélait sous sa peau de dieu de marbre.
Et voilà que le vieux singe, le tailleur de pierre qui ne sait que poser des questions, n’a pas bougé d’un cil. Il a laissé le jeune homme s’avancer, se parer, s’offrir, et l’a renvoyé à sa propre nuit. C’est là l’opprobre, la flétrissure indélébile qui colle à la pourpre d’Alcibiade : avoir étalé sa misère de désirant devant celui qui s’en moque, avoir échoué à faire plier le maître. La honte n’est pas d’avoir été repoussé ; elle est d’avoir été vu nu dans sa manœuvre.
Car la machine de l’amour est une mécanique de rapace. Lacan le dit avec cette sécheresse des légistes qui ouvrent les ventres : ce que l’on cherche dans l’étreinte, sous les grands mots de l’absolu et les baisers de piété, c’est la ruine de l’idole. Il faut que le Grand Autre, cette puissance lointaine et souveraine qui semble détenir le secret de notre être, s’effondre ; il faut qu’il capitule, qu’il descende de son piédestal de roi pour n’être plus qu’un pauvre diable de petit a, un reste, un morceau de chair pantelante et à notre merci. On n’aime que pour mettre à genoux ce qui se tenait debout face à nous.
C’est le secret le plus noir, le plus obscène de l’affaire. C’est cela qu’il faut masquer à tout prix sous le velours des madrigaux et des serments d’éternité : que notre faim est une hache, et que le lit est le lieu d’un meurtre qui ne dit pas son nom. Alcibiade a manqué son coup ; l’Autre est resté de pierre, et le prince est reparti avec sa honte, encombré de son piège éventé.
Et le vieux Socrate, dans sa feinte bonhomie de faiseur de spectres, savait bien quel filet il venait de tendre. Il savait que le désir n’est jamais le partage égalitaire de deux âmes qui se mirent l’une dans l’autre, mais une guerre de paysans, âpre et boueuse, où chacun veut s’emparer du lopin de l’absolu.
Regardez-les encore, dans la pénombre de ce banquet qui s’achève, au milieu des coupes renversées et des restes de venaison. Alcibiade saigne sous sa cuirasse invisible. Ce qu’il est venu chercher chez le vieux silène, ce n’est pas la sagesse des livres ni la ruse de la dialectique ; c’est le talisman, l’agalma, ce trésor mystérieux qu’il imagine tapi au plus profond des entrailles de Socrate comme une perle dans la fange. Il voulait voler ce joyau pour s’en parer, pour être enfin assuré de sa propre stature de dieu.
Mais le piège s’est retourné. En refusant de céder, en se dérobant à l’étreinte sacrilège, le philosophe a renvoyé le bel éphèbe à sa condition de mendiant. Il lui a montré que ce trésor n’était qu’un leurre, et que le Roi des banquets n’était, au fond, qu’un enfant cruel et vide, suspendu au regard d’un vieillard aux pieds nus.
C’est là le chef-d’œuvre
du texte lacanien, cette vérité majuscule et dérisoire qui s’écrit en lettres de sang sur le plâtre d’Athènes : l’amour est une imposture nécessaire où l’on donne ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Et si l’on s’obstine, si l’on force la porte du sanctuaire comme le fit le jeune général ce soir-là, on ne trouve rien qu’un miroir brisé. L’Autre souverain s’est évanoui, ne laissant sur le lit de sangle que le petit a, cet objet minuscule, déchu, cette rognure de désir qui témoigne que nous avons voulu tuer ce que nous prétendions adorer. Alcibiade s’en va dans le matin froid, la bouche amère, instruit malgré lui de la plus vieille leçon du monde : on ne possède jamais que la cendre de ce que l’on a voulu faire tomber.
Alors il n’y a plus qu’à boire. Boire pour noyer le scandale de ce secret profané. Dans la fraîcheur de l’aube athénienne qui blanchit les oliviers, Alcibiade boit comme un mercenaire qui revient d’une campagne perdue, la tête basse sous les couronnes de lierre de guingois.
Car le coup est mortel. Ce ne sont pas des concepts que le vieux Socrate a maniés cette nuit-là, ce sont des scalpels. En désignant Agathon, le bel Agathon, le poète couronné, le tiers commode, comme le véritable objet des soupirs d’Alcibiade, le vieil accoucheur d’âmes a fait sauter la dernière ligne de défense du prince. C’est la ruse suprême du psychanalyste avant la lettre : faire circuler la patate chaude du manque. Ne pas garder pour soi le poids de l’idolâtrie, mais la refiler au voisin, la jeter dans l’arène pour que le désir continue sa course de furet, ridicule et magnifique.
Regardez ce que devient le grand Autre sous la plume féroce et blanche de Lacan : un jeu de bonneteau. On croyait l’effondrer, on croyait le posséder dans sa splendeur absolue, et voilà qu’il vous glisse entre les doigts pour aller se nicher dans la veste d’un autre. C’est la transsubstantiation de la misère humaine. On court après un éclat, et l’on ne ramasse qu’une doublure. C’est le destin de tout homme qui a cru un jour qu’un corps de chair et d’os contiendrait le remède à sa propre faille. On entre dans la chambre d’amour avec des exigences de conquérant, et l’on en sort au matin, les mains vides, avec pour tout bagage ce petit reste indigne, cet objet dérisoire qui n’est même plus de l’or, mais le plomb de notre propre solitude. Alcibiade a voulu faire choir le Maître ; c’est lui qui tombe, lourd de tout son sang princier, dans la nuit de son manque. La fête est finie. Les esclaves balayent la poussière et les couronnes fanées. Ne restent que deux vieillards qui discutent encore dans le jour qui se lève, indifférents aux ruines des cœurs qu’ils ont laissées derrière eux.
