Alain Minc sort son quarante et unième livre en quarante années d’agitation cérébrale au confluent de l’économie, de la politique et de l’Histoire : Un capitalisme devenu fou, cosigné avec Guillaume Erner. Quatre décennies d’écriture, riches en idées, ponctuées de conseils aux entreprises du CAC 40, de visites du soir aux puissants du moment, agrémentées de débats dans les meilleurs cercles de réflexion, de présidences d’institutions savantes et de quelques incursions profanes chez Spinoza, Marx et Zola. Quarante années d’amitiés choisies, de fréquentations intellectuelles de haut vol.

Ce Fregoli, à l’affût de tout ce qui bouge dans le Landerneau, le monde des affaires et l’intelligentsia parisienne, incarne cette noblesse d’État fustigée par Bourdieu. Symbole achevé de la méritocratie républicaine. Minc, livre après livre, a fini par faire figure de Sage doublé aujourd’hui d’un Cassandre alarmiste face à un capitalisme devenu fou, titre de ce nouvel opus.

Énarque, inspecteur des finances, accoucheur précoce avec Simon Nora de la révolution informatique, membre du Siècle et de la Fondation Saint-Simon, président du conseil de surveillance du Monde à la grande époque, libéral et social à la fois dans le droit fil d’un père communiste, ami éclectique du genre humain, doué, selon ses propres termes, d’une superficialité profonde qui l’aurait privé d’égaler ces grands commis d’État qui firent l’Europe des traités d’après-guerre, Minc s’honore par défaut d’avoir inventé, face aux dérives populistes qui enflent un peu partout, le fameux « cercle de la raison » et la « mondialisation heureuse », dont il s’est fait le chantre attitré.

Mais un nouveau Moloch est venu, ces vingt dernières années, rebattre les cartes et remettre en question, de l’intérieur du capitalisme, le capitalisme même. Avec la financiarisation vertigineuse du capitalisme américain pris d’hubris, face aux nouveaux tycoons de la tech et de l’IA aux profits mirobolants, face aux GAFA qui dominent le monde en parfaits nomades mondialisés et se jouent des États, face au shadow banking(hedge funds, fonds de pension surpuissants, private equity ou capital-investissement à risque), face à ces établissements hors sol qui, dédaignant les marchés boursiers et leur conservatisme rentier, gèrent sans véritable réglementation la bagatelle de 260 000 milliards de dollars, Minc tire la sonnette d’alarme. Tout comme les civilisations, nous dit-il, l’économie de marché est mortelle. Il faut sauver le capitalisme de sa démesure.

La question posée par Guillaume Erner est au cœur du livre : comment les riches ont-ils gagné la lutte des classes ? Alors que, selon l’éthique protestante du capitalisme d’antan, elle se faisait discrète, la richesse des plus riches, désormais étalée en place publique avec ostentation, explose depuis l’an 2000 à une échelle jamais vue. Les chiffres sont si extravagants qu’ils en deviennent abstraits. Elon Musk détient une fortune estimée à 660 milliards de dollars.

La loi est vieille comme le monde : l’argent va à l’argent. À commencer quand le rendement du capital est supérieur à la croissance. Les riches s’enrichissent mécaniquement, sans qu’il y ait la moindre création de biens ou de services. « Quand les taux d’intérêt baissent, la valeur des actifs monte, explique Minc. Prenez un actif qui rapporte 100 euros l’an, un appartement, une action, une obligation. À un taux d’actualisation de 10 %, cet actif vaut mille euros. Si le taux tombe à 2 %, l’actif vaut 5 000 euros. La valorisation a quintuplé. » Et cette économie de rentiers passifs alimente comme jamais la machine à inégalités.

Une réglementation sur mesure, des impôts sur le capital inférieurs à ceux qui taxent le travail salarié, l’exil dans les paradis fiscaux : l’addition de ces facteurs débouche structurellement sur une concentration sans précédent de la richesse patrimoniale mondiale. Trump, à la Maison-Blanche, s’en est fait l’artisan sans vergogne.

Quant à ceux qui vivent de la vente de leur force de travail – salariés et travailleurs indépendants –, ils sont les grands perdants de l’affaire. Finies la redistribution keynésienne de l’État-providence et la protection sociale généralisée, fini le partage correctif de la plus-value entre le travail et le capital ; la désindustrialisation, la désyndicalisation, le chômage sont passés par là : la machine égalitaire est en panne.

Face à ce constat d’échec, face à l’hubris qui s’est emparée du capitalisme de captation, quels remèdes propose Un capitalisme devenu fou ?

D’abord, si les démocrates américains, à la fin du second mandat de Trump, l’emportent, de nouvelles lois antitrust s’imposent, qui démantèleront les oligopoles de la Silicon Valley et mettront fin au règne des Big Five de l’IA.

En ce qui nous concerne, nous Français, il conviendrait d’aménager notre modèle social lourdement déficitaire, de travailler plus, plus longtemps et plus tard. La résorption de la dette extérieure passerait par un point supplémentaire de TVA. Quant aux entreprises, elles s’interdiraient le rachat d’actions-maison, qui enrichit les actionnaires mais assèche d’autant la part de l’investissement productif et de la recherche-développement. À l’inverse, faire des salariés des actionnaires de leur propre entreprise, encourager un capitalisme populaire et de cogestion à l’allemande assurerait plus sûrement que la lutte des classes la condition salariée.

Vaste programme, dira-t-on. Intellectuellement, Alain Minc, conseiller des Princes, voit juste. N’a-t-il jamais songé, tel Mario Draghi, à soumettre ses idées à l’épreuve du pouvoir ? L’élection présidentielle de mai va rebattre les cartes. Si le cercle de la raison l’emporte, ne pourrait-il tester in vivo, à quelque poste que ce soit, la pertinence de ses vues pour sortir du présent enlisement ?

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