Pour Laurent Andrès
Il y avait Gilles Deleuze.
Je le vois, le cou rentré sous le feutre, un col roulé de laine sombre où tombent des ongles longs comme des couteaux d’artisan. Il n’aurait pas regardé ces enfants debout devant le portail des lycées avec les yeux d’un préfet ni d’un syndicaliste, car le préfet comme le syndicaliste comptent les têtes, alignent des revendications, veulent réduire la fureur à du langage comptable. Non. Il aurait vu une ligne de fuite. Car ce qui s’agite là, sous le crachin d’octobre, devant les grilles enchaînées et les conteneurs de plastique entassés, ce n’est pas une simple querelle d’horaires ou d’algorithmes d’orientation – cela, c’est le langage des appareils d’État, les grands moules qui veulent encadrer la viande jeune. Deleuze y aurait reconnu le mouvement pur, la poussée du désir qui cherche où passer.
Il aurait distingué deux forces en présence, deux puissances qui s’affrontent sur le bitume : d’un côté, la gigantesque machine à segmenter. Le lycée n’est plus seulement ce vieux bâtiment en briques où l’on usait ses fonds de culotte ; c’est une grille de codage. C’est l’emploi du temps morcelé, la journée étirée de huit heures à dix-huit heures, la sélection algorithmique qui assigne à chacun son rang avant même qu’il n’ait commencé de vivre. C’est la société de contrôle dans sa perfection clinique. Et de l’autre côté, la meute. Le blocus n’est pas un bâtiment qu’on ferme, c’est un corps vivant qui s’étale, une contagion sans centre. Cela ne part pas d’un bureau de parti, cela naît sur un écran, par un mot d’ordre d’abord imperceptible, puis cela prend le trottoir, cela bloque la rue. C’est le rhizome : ça pousse par le milieu, ça n’a ni tête ni queue, ça se reforme plus loin dès qu’on essaie de l’éteindre.
Il aurait dit : « Voyez, ils ne demandent pas seulement plus de moyens ou de professeurs. Ce qu’ils demandent, c’est de l’air. C’est la possibilité de ne pas être immédiatement lisses, classés, digérés. » Pour lui, ce soulèvement n’est pas une crise à résoudre, mais la preuve que sous le béton des institutions et la froideur des plannings, la vie ne se laisse pas si facilement étouffer. Car il y avait pour Deleuze une différence subtile entre la société de discipline et la société de contrôle. Pour comprendre le passage de l’une à l’autre – formalisé par lui en 1990 dans son texte Post-scriptum sur les sociétés de contrôle –, il faut observer comment le pouvoir s’exerce sur les corps et sur le temps.
Je résume.
Il y avait l’ancien temps, celui des enclos et des grands verrous. Le temps où le pouvoir procédait par grosses poignées de terre et murs de briques. C’était la discipline selon Michel Foucault : l’enfant sortait du lit familial pour entrer dans la classe comme on entre en religion ou en prison, entre quatre murs crépis de chaux, sous le regard du régent. Et puis la cloche sonnait. On sortait. On passait d’une cage à l’autre : de la classe à la caserne, de la caserne à la chaîne d’usine. À chaque fois, c’était un moule neuf dans lequel on coulait la viande fraîche. Et puis est venu le monde de Deleuze.
Les murs ne sont pas tombés ; ils se sont dissous dans l’air. Le verrou n’est plus un morceau de fer forgé qu’on tourne à deux mains, c’est un fil d’argent invisible qui court jusque dans la poche du pantalon. On n’enferme plus l’enfant entre huit heures et dix-huit heures : on le module. Voyez le lycée d’aujourd’hui. Ce n’est plus le sanctuaire où l’on usait ses coudes sur le bois noir des pupitres en attendant le grand examen d’été, cette épreuve de feu où l’on jouait son salut en une après-midi. Maintenant, c’est le contrôle continu, l’inquisition douce et sans repos du lundi au dimanche. Chaque devoir est une coche, chaque note une goutte de cire tombée sur la peau. L’école ne s’arrête jamais : elle s’invite le soir sur l’écran qui luit dans le noir des chambres, elle envoie ses notifications comme autant de petits coups de martinet numériques.
L’élève n’est même plus un individu, un être d’un seul bloc qu’on dresse ou qu’on casse. Il est devenu un dividuel, un sac de données, une poignée de compétences tronçonnées qu’un algorithme froid, au fond d’un ministère sans visage, trie, pèse et déplace comme du grain dans un silo. On ne lui dit plus : « Outille-toi et tais-toi », on lui dit : « Sois flexible, gère ton parcours, reste connecté. » Ce n’est plus la prison avec ses surveillants en blouse grise. C’est le grand marécage tiède où l’on s’enfonce en souriant, sans jamais trouver une porte sur laquelle frapper du poing pour pouvoir sortir.
*
Et puis, il y avait Jean Baudrillard.
Je le vois, accoudé au comptoir, un verre de blanc sec à la main, observant la scène avec cette mélancolie lucide des prophètes qui ont vu s’effondrer le réel sous la masse des images.
Il n’aurait pas cru un seul instant à la révolte. Il n’y aurait vu ni lutte des classes, ni désir pur, ni même le fracas d’un conflit véritable. Pour lui, le blocus du lycée contemporain n’est pas une émeute : c’est un simulacre, une hyperréalité où l’on joue à la révolution parce que la révolution elle-même a été digérée, recyclée et vendue en paquets de signes. Il aurait dit : « Voyez ces conteneurs accumulés devant les grilles, ces feux de poubelles dont la fumée monte dans le ciel d’automne. Ce ne sont pas des barricades, ce sont des décors de théâtre. » Car pour Baudrillard, le drame n’est pas que le système soit oppresseur ; le drame, c’est que le système est devenu vide, et que la contestation est là pour lui donner l’illusion d’être encore vivant. Le pouvoir réclame du conflit, il réclame de la colère, il a un besoin vital que les lycéens fassent du bruit pour faire croire qu’il existe encore une autorité à renverser. L’État et les médias boivent cette violence comme de l’eau fraîche : elle fait des images, elle alimente le flux, elle remplit le vide des écrans.
Le lycéen qui brandit sa pancarte gribouillée ne combat plus une machine disciplinaire : il consomme le signe de la révolte. Il se prend en photo devant le brasier, il envoie l’image sur le réseau, et dans ce geste même, le feu cesse d’être une brûlure pour devenir ce que les Anglo-Saxons appellent un content. Une chiffe, un colifichet, une pâture pour la réclame. Car pour Baudrillard, cette colère que le gosse croit sacrée n’est plus qu’une friandise donnée à manger au grand œil mécanique, une pauvre image qu’on mouline pour occuper les oisifs. Autrement dit, la colère est devenue une marchandise comme une autre, immédiatement absorbée par la grande matrice numérique qui ne distingue plus le cri du martyr du spot publicitaire pour une marque de baskets.
Et pourtant, Baudrillard aurait décelé une forme ultime de résistance, mais une résistance monstrueuse, passive ; non pas la prise de conscience, mais l’hyperconformisme. La vraie menace que ces enfants font peser sur le système n’est pas qu’ils fassent la révolution, c’est qu’ils deviennent une masse parfaitement froide, indifférente, qui absorbe toutes les réformes, tous les algorithmes, toutes les injonctions à l’excellence sans plus rien en faire. Une grève silencieuse du sens. Il aurait conclu, en posant son verre : « Ils ne veulent pas renverser l’école. Ils demandent simplement au système de consommer sa propre fin sous leurs yeux. »
Imaginons-les donc, Deleuze et Baudrillard, au bord du trottoir, deux manteaux noirs trempés par la pluie fine. Le feu de poubelle jette ses lueurs rouges sur leurs visages pâles.
Deleuze avance un doigt long, l’ongle jauni par le tabac, et désigne la foule des enfants en moustaches de lait :
– Regarde, Jean. Ça pousse. Ça passe en dessous. C’est le désir qui ne veut pas de leur grille, c’est une ligne de fuite. Même s’ils ne savent pas où ils vont, ils cassent le cadre, ils font bégayer la langue du Ministère.
Baudrillard tire une bouffée, l’œil froid, sans un geste :
– Tu te berces d’illusions, Gilles. Il n’y a rien qui fuit. Le pouvoir n’a plus de cadre à casser : il est devenu spongieux. Tes lignes de fuite sont déjà numérisées, converties en gigaoctets, diffusées en direct sur leurs téléphones. Ils ne fuient pas : ils tournent dans le miroir. Ce feu que tu vois n’est pas une étincelle de vie, c’est le signal fumigène que le système s’envoie à lui-même pour se prouver qu’il n’est pas encore mort.
Deleuze se renfrogne dans son col :
– Tu vois de la mort partout parce que tu ne regardes que les images. Mais sous l’image, il y a la chair qui étouffe, il y a le temps qu’on leur vole, il y a l’événement. Un blocage, ce n’est pas un signe : c’est un corps collectif qui s’invente.
– Non, reprend Baudrillard en jetant son mégot dans le ruisseau, c’est la consommation du signe « Révolte ». Demain, l’algorithme leur rendra leur colère sous forme de publicité ciblée. Le seul vrai mouvement qu’ils pourraient faire, ce serait de rentrer chez eux, d’éteindre les écrans et de devenir aussi muets et lourds que les pierres.
*
Comment trancher ?
Il me semble que le lycée n’a jamais été seulement une machine à contrôler ou un simulacre d’images : c’est plutôt le lieu du sacre et du châtiment. C’est le sanctuaire obscur où l’on vient chercher le Nom, la Ligne, le Droit d’être quelqu’un, et d’où l’on repart le plus souvent boiteux, rejeté dans le peuple d’en bas, dans la nuit des anonymes. Ce que les philosophes appellent « révolte » ou « crise » ou « flux », on pourrait le nommer plus simplement la prière furieuse de l’exclu.
Le lycéen qui jette une pierre ou qui barre le portail ne fait rien d’autre que ce que faisaient les petits du siècle dernier : il somme l’Auteur, qu’il s’appelle l’État, le Maître ou la Langue, de lui donner sa part de grâce. Il crie parce qu’on lui refuse le latin, ou parce qu’on lui donne un latin bâtard fabriqué par des ordinateurs. Il refuse d’être une vie de rien qu’on efface d’un trait de plume sur un registre matricule. Devant les théories savantes qui décortiquent son geste, le gosse révolté reste ce qu’il est : un être de chair tragique, suspendu entre la misère de sa condition et le désir fou d’entrer dans la légende. Et si le blocus s’éteint ce soir sous la pluie, il en restera au moins cela : un moment où des obscurs ont cru, le temps d’un matin, qu’ils étaient les maîtres du Roi.
C’est pourquoi la position de Jean-François Lyotard me paraît plus juste.
Je pense qu’il aurait souri, de ce sourire un peu sec des hommes qui ont vu mourir les dieux. Il aurait dit : « Regardez-les chercher un récit. »
Pour lui, le drame du lycéen contemporain est qu’il n’a plus de grand roman où se bercer. Jadis, on bloquait pour le Grand Soir, pour la Révolution, pour l’Émancipation de l’homme – ces grands récits de lumière qui consolaient du froid. Aujourd’hui, l’Écran a tout mangé. L’école n’est plus le temple du Savoir avec un grand S, mais une simple fabrique de compétences performatives, un guichet où l’on vient chercher de la valeur d’usage. Ce que les enfants hurlent devant les grilles, c’est le sentiment d’être devenus les variables d’ajustement d’un langage technocratique qui ne croit plus à rien, sinon à l’efficacité. Le blocus, c’est ce qu’il appelle le différend : une douleur qui cherche ses mots dans une langue que l’État ne veut pas entendre.
Il y a des plaies qui n’ont pas de nom dans la langue des juges. C’est cela, le différend selon Lyotard : non pas un simple litige où deux parties s’affrontent avec la même monnaie, mais ce moment terrible où la victime est dépossédée de sa propre douleur parce que le tribunal ne parle pas sa langue.
Voyez la scène. D’un côté, le Ministre, le Préfet, l’ingénieur de l’algorithme. Ils arrivent avec leur grammaire de fer : la « lisibilité », la « gestion des flux », la « rentabilité des compétences », la « justice distributive des places ». C’est la langue du Maître, lisse comme une vitre d’ordinateur. De l’autre côté, le gosse devant la grille du lycée. Il sent une injustice qui lui brûle le ventre, cette impression d’être pesé, vendu, sacrifié avant même d’avoir bu son vin ; mais dès qu’il ouvre la bouche, on exige de lui des propositions « raisonnables », des chiffres, des contre-projets. S’il parle la langue du Ministère, il a déjà perdu : il accepte la règle du jeu qui l’écrase. S’il crie ou s’il jette une poubelle, on le traite de sauvage, de casseur, d’infréquentable. Il est coincé dans l’étau. Le différend, c’est ce silence forcé, ce choc à sec entre deux mondes où l’un dispose des règles du langage et où l’autre n’a que sa fureur pour témoigner qu’il existe.
