Voilà un OLNI : un objet littéraire non identifié.

Si vous pensiez tout savoir de BHL, lisez les neuf cents pages de ses Mémoires provisoires. Vous découvrirez qu’il n’en est rien. Mieux : arrivé à la dernière page, vous aurez le sentiment d’en savoir moins qu’avant.

Car combien de vies cet homme a-t-il vécues ?

Avant d’être écrivain, BHL fut éditeur. Il fonda même un quotidien – très éphémère. Il fut candidat aux législatives en Normandie – plus éphémère encore. Et au moment où il écrit La Barbarie à visage humain, il trouve encore le temps d’incarner Aurélien, le héros d’Aragon, à la télévision.

« Je suis moi-même la matière de mon livre », écrivait Montaigne au seuil des Essais.

Chez BHL, c’est presque l’inverse : il n’a pas seulement fait de sa vie la matière de ses livres. Il a fait de ses livres la matière de sa vie.

Il n’est pas seulement écrivain. Il est, littéralement, « Écrivant » d’une existence faite de mille vies, réelles ou littéraires. 

Qui d’autre aura été le biographe de Sartre, le chroniqueur des guerres oubliées, le témoin obstiné de Sarajevo, de Mossoul ou de Maïdan, le romancier-enquêteur de Daniel Pearl, le metteur en scène d’Alain Delon et Lauren Bacall, l’émissaire de Chirac en Afghanistan ?

Qui d’autre aura rencontré tous les Premiers ministres d’Israël et soufflé à l’oreille de tous les présidents français depuis Giscard ?

Depuis plus de cinquante ans, pas un soubresaut du monde, pas un combat pour la liberté, pas une révolte qu’il n’ait voulu embrasser.

Cela lui aura valu cette double singularité : être sans doute l’un des intellectuels français les plus connus – et l’un des Français les plus menacés – dans le monde.

On le dit égotique ? Voilà pourtant un homme qui ne se raconte qu’à rebours, et encore, par le portrait de ceux qu’il a admirés.

On le croit protégé par le luxe ? Il continue d’aller là où presque plus personne ne veut aller.

Mais ce Lévitique recèle pour moi une dimension plus personnelle.

J’ai rencontré Bernard-Henri Lévy il y a vingt-cinq ans. J’étais président de l’UEJF et je faisais mes premiers pas dans la vie (comme on disait alors).

J’ai eu cette chance immense de l’avoir pour maître dans cette université sans diplôme et ce concours sans règles qu’est le débat public.

Il m’a littéralement poussé sur le devant de la scène et m’a imposé, parmi mille autres choses, dans l’émission de Thierry Ardisson, alors l’une des plus en vue, en me gratifiant d’une confiance dont je me dis avec le recul qu’elle était parfaitement déraisonnable.

Et je suis loin d’être le seul.

Combien d’écrivains aujourd’hui reconnus, de journalistes en vue, de cinéastes célébrés – et même d’aventuriers perdus – sont passés par l’école de sa prodigalité dont La Règle du jeu est l’académie ?

Et combien de pétitions, de colloques, de combats sont nés dans le salon de Bernard, pour la fraternité en France, la paix au Proche-Orient ou simplement pour une cause perdue dont il avait décidé qu’elle ne le serait pas ?

Alors, au fond, ces neuf cents pages constituent non une biographie mais un traité existentiel.

Bernard-Henri Lévy a écrit le livre qu’il voulait vivre.

Et il a vécu le livre qu’il voulait écrire.

Non, BHL n’a pas sauvé le monde.

Mais chaque jour de sa vie, il aura essayé de l’empêcher de tomber.

Il faut le remercier d’être Sisyphe.

Sisyphe, oui.

Mais Sisyphe debout.

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