Bernard-Henri Lévy a beaucoup d’ennemis, et beaucoup d’amis – fidèles, pour la plupart, les uns et les autres. En fait, il a beaucoup de tout : cinquante livres à son actif, des prix littéraires et des films, chroniques, pièces de théâtre, reportages, responsabilités éditoriales… Des aventures multiples, disparates et reliées, allant des paillettes de la vie mondaine à la présence sur les fronts de guerres oubliées (sur lesquelles il a longtemps enquêté pour Le Monde), et où se mêlent, du loufoque au grandiose, philosophie et politique, journalisme et littérature, éthique et polémiques. Comment donc esquisser le bilan d’une vie tramée de tellement de rencontres, d’engagements, de tumultes, scandée tant de coups d’éclat et de quelques fiascos notoires, tissée de si nombreuses créations, interventions, querelles ?
Depuis une soixantaine d’années, chaque jour, l’écrivain (né en 1948) dicte quelques pages d’un journal sans fin. Replongeant dans ces milliers de pages, il compose aujourd’hui une galerie de celles et ceux, célèbres ou anonymes, qui l’ont construit. Dans ces Mémoires provisoires, qui inaugurent la nouvelle maison d’édition créée par Olivier Nora après son éviction de chez Grasset, BHL renonce à ciseler son autoportrait. Il met de côté – pour l’instant ? – les récits de ses vies sentimentales, familiales, intimes. Une cinquantaine de silhouettes, truffées d’une foule de personnages secondaires, dessinent aussi, évidemment, le visage familier de l’auteur, dans ce qu’il peut avoir d’irritant. L’humour, pourtant, et même une bonne dose d’autodérision traversent bien des pages.
Mais l’essentiel, ce sont les autres, la cohorte hétéroclite des visages qui ont nourri une existence traversant le siècle, incliné son cours ou éclairé sa trajectoire. L’ensemble se révèle unique. Qui d’autre, en effet, a fréquenté de près tant de gens à la fois si remarquables et si dissemblables ? Des philosophes (Althusser, Deleuze, Levinas…), des politiques (Mitterrand, Hollande, Macron, Obama…), des écrivains (Malraux, Aragon, Gary, Houellebecq…), des cinéastes et acteurs (Pasolini, Delon…) voisinent avec des figures de l’industrie, du showbiz, de l’édition, des médias – sans oublier combattants célèbres (le commandant Massoud, Zelensky) et héros anonymes (Serbes de Sarajevo, peshmergas du Kurdistan).

La farandole engendre un tourbillon à facettes, tour à tour drôle, surprenant ou émouvant. Mais ce qui frappe et touche le plus – sous les décors, les mises en scènes, les praticables plus ou moins théâtraux – c’est en fin de compte une forme très singulière de sincérité. De rencontre en rencontre, ces autres ont façonné un jeune héritier (hyperdoué, téméraire, un peu fou) et l’ont peu à peu transformé en homme, plus sage que ne le disent les rumeurs. Et courageux, dans les combats d’idées aussi bien que les périls physiques, si bien que les soldats ukrainiens, par exemple, ont donné son nom à une position avancée en direction de Bakhmout.
Rencontres et tournants
L’adolescent des années 1960 refuse de faire maths sup, comme le voulait son industriel de père. Il s’enflamme pour les idées, choisit hypokhâgne, entre à Normale-Sup. Avec Louis Althusser (1918-1990), son « caïman » rue d’Ulm, il découvre la vénération des concepts et des formes académiques. Gilles Deleuze (1925-1995), quelques années plus tard, va le guérir de cette raideur paralysante. On découvre ainsi, parmi les surprises de ce livre, un Deleuze entretenant une longue relation de sympathie avec celui qui deviendra son adversaire au temps des « nouveaux philosophes ». L’auteur de L’Anti-Œdipe (avec Félix Guattari, Minuit, 1972) lègue au jeune homme une leçon de liberté : l’important, bien plus que la philosophie dans son périmètre universitaire, c’est l’écriture – quelle que soit la forme qu’elle emprunte.
Autres rencontres, autre tournant : Emmanuel Levinas, Albert Cohen, Benny Lévy apprennent à un jeune juif qui n’en savait plus rien la puissance de l’héritage hébreu. Il y découvre une source inépuisable, une tradition où existe, distincte de la filiation des Grecs, une boussole pour penser. Cette boussole indique par exemple : la Loi est supérieure aux caprices humains, le Mal existe en réalité et pas seulement dans nos représentations, le juif n’a pas à être « un gémissant par nature, un professionnel de la souffrance ».
À ces axes principaux s’ajoute la fréquentation assidue de quelques grands noms de la politique, à commencer par François Mitterrand (1916-1996), dont Bernard-Henri Lévy souligne, de manière inhabituelle, les côtés parfois lunaires, farfelus, le rapprochant d’un personnage de Queneau plus que d’un héros de Stendhal. Également à contrepied, l’hommage rendu à François Hollande pour sa lucidité et sa fermeté rares dans le soutien à l’Ukraine.
Dans ce carrousel, une place particulière est réservée aux vraies rencontres de cœur. Parmi les pages les plus touchantes figurent celles consacrées à Sultana, une femme du Bangladesh. Le jeune normalien s’y retrouve, de janvier à juin 1972, après avoir rencontré André Malraux, seul intellectuel soutenant ce pays en détresse. Au cours de la guerre civile, Sultana a été violée et a décidé d’élever seule son enfant, dont elle ignore le père. Pis : cette victime est rejetée par sa famille, en butte au mépris et à l’opprobre de tous.
C’est là que la vie devient imprévisible, donc intéressante. Ne doutant de rien, le petit étudiant demande une entrevue au nouveau président du pays, Mujibur Rahman (1920-1975), et le convainc que Sultana et toutes ses sœurs, bien que vilipendées par les mollahs, doivent être considérées comme des héroïnes de la nation. Une commission est créée, des fonds débloqués, une campagne mise en route. Quarante-neuf ans plus tard, retrouvant Sultana à Dacca pour rendre hommage à cette action, le philosophe lui apprendra comment ce combat a influencé, en Europe, celui de Gisèle Halimi (1927-2020)…
Là se tient le point d’authenticité. Ce qui sauve BHL, ce ne sont peut-être pas, tout compte fait, les débats d’idées ou les argumentations, si affûtés qu’on voudra. C’est l’empathie, la révolte affective et irrépressible contre l’injustice. L’homme est roué et tacticien, il n’est jamais cynique ni désabusé.
Somme toute, l’image qui s’impose, au terme de cet imposant volume, est celle d’un monde où tout fonctionne comme un roman. Les plus endurcis des crocodiles ont encore un cœur qui peut s’atteindre. Les pires atrocités n’empêchent pas d’espérer, ni d’agir pour continuer, obstinément, à réparer le monde. La politique et la géopolitique ne sont pas seulement affaires de forces financières et de déterminismes aveugles. Les humains et leurs grains de sable enrayent encore les machines à broyer. Les mots les y incitent. Ce sont les mémoires d’un écrivain.
