C’était il y a soixante ans, autant dire la Préhistoire, en pleine libération des peuples du colonialisme moribond et en pleine lutte contre l’impérialisme américain, au Vietnam et ailleurs.

Jeune normalien élève d’Althusser, Régis Debray, féru de marxisme appliqué, flirtait avec l’historico-mondial aux premières loges de la révolution cubaine, sous la férule de Fidel Castro, qui vaticinait des nuits entières, épuisant ses auditeurs.

1967, le rêve internationaliste de Che Guevara d’allumer partout les brasiers insurrectionnels des damnés de la terre s’enlise dans l’Amazonie bolivienne, vide de toute population. Che Guevara le paiera de sa vie. Régis Debray, proche du Che, est jeté en prison, libéré plus tard sous la pression internationale. Cette ordalie sacrificielle ne s’est pas, avec le temps, complètement effacée. Debray ne parle-t-il pas quelque part de lui comme d’un « otage des lointains » ?

Éternel demi-solde de l’Histoire à laquelle il ne s’est plus frotté directement, Régis Debray, décennie après décennie, avance, mécontemporain solitaire, dans ce siècle débordé. Muni d’une lanterne allumée en plein jour, il s’est fait le contempteur de la comédie humaine. Revenu du bien-fondé de la révolution mais resté fidèle à soi, il ne s’est toujours pas accommodé du monde tel qu’il va ni des hommes tels qu’ils sont ou plutôt tels qu’ils ne sont pas. Moderne Diogène sans tonneau, il morigène à plaisir ses semblables, sans s’oublier lui-même au passage : il se traite de pseudo-penseur dans un livre au titre énigmatique, Tout.

Le bilan de notre époque n’est pas très glorieux. Les dernières années du vingtième siècle sonnent la fin des « sublimes apothéoses », la classe ouvrière n’ira plus jamais au paradis, le révolutionnaire devient « un futuriste à propulsion passéiste » qui voulait réparer les échecs de ses prédécesseurs en faisant des hiers des lendemains qui chantent, pendant que nous passions insensiblement du Nous tous au Moi je. D’où d’étranges transformations : la nation transformée en société, le citoyen en ressortissant, l’avenir en actu, l’école en garderie, la fraternité en inscription, la société en mosaïque, l’avenir en rhétorique, l’État en souvenir, le pays en paysages, et la France parvenue à l’âge de la retraite, privée de grand dessein, entrant à reculons dans la post-histoire, déclassée, devenant un pays comme les autres, coincée entre le gallo-romain de jadis et le gallo-ricain d’aujourd’hui. 

Côté civilisation, on est passé de l’écrit à l’écran ; nous sommes la première génération qui, substituant le crématorium au cimetière, a invisibilisé la mort, et les citrouilles d’Halloween remplacent les chrysanthèmes de la Toussaint. La com’ a remplacé la transmission. Bref, l’avenir n’est plus ce qu’il était, la décivilisation est en marche. Ajoutez-y la fin des paysans, de la messe en latin, du service militaire, de l’ENA et de la chrétienté, la fin du sacré. Antienne de cette accumulation à la Prévert : nous arrivons trop tard dans un pays trop vieux. Mais au final, Français, tout has been que nous sommes, rassurons-nous : « Les arrière-saisons, finalement, nous tiennent chaud. » Ne perdons surtout pas nos illusions, ainsi que nous en intimait l’ordre le camarade Flaubert. Tout finit qui finit bien.

Venons-en à l’homme Debray qui, de l’échec jadis de son destin de révolutionnaire sans frontières et du déclin de tout aujourd’hui, s’est fait, comme il le dit lui-même, une médaille de « spécialiste en batailles perdues ».
Alors Debray ? Un homme au soir de sa vie, qui anticipe sur sa fin et peint le monde à son image ? Être et avoir été, incompatibles ?
Un grincheux, un atrabilaire, un vieux ronchon en fin de partie ? 
Un moraliste désabusé ? Un lanceur d’alertes malgré lui ?
Un résilient camusien qui nous dit qu’« il faut comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer » ?

Laissons la parole à Rabbi Nahman de Bratslav, que cite d’abondance Bernard-Henri Lévy dans ses Mémoires provisoires et dont il illustre avec une insolente allégresse la maxime : « Il est interdit d’être vieux. »

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