Dernier avatar en date du sempiternel. C’était-mieux-hier ? Énième adieu avec fleurs et couronnes, sur la tombe de feu la Pensée française ? Coquetterie narcissique de deux duettistes de la République des Lettres jouant les fossoyeurs apitoyés de leur propre passé (qui fut, il est vrai, en des temps révolus, assez glorieux) ? Toujours est-il que Régis Debray et Pierre Nora qui se taxent de Derniers des Mohicans dans un entretien croisé pour Le Figaro, actent, en bons complices qui se seraient retirés à temps sur l’Aventin des idées, la mort par anticipation de l’intelligentsia hexagonale. Le procédé ne date pas d’hier. Déjà Max Gallo, à l’orée des années Mitterrand déplorait dans une diatribe fameuse le silence des intellectuels. Là, il est question tout uniment de leur extinction par disparition-aspiration vers le bas. Leur cadavre bouge encore, mais, face à Internet, aux Tweets, au numérique, à la déculturation généralisée, au règne de l’ego, ils auraient rendu les armes ou, pactisant avec l’ennemi, auraient par là-même accéléré leur mise au rancart.

Nora ? Pour les très rares analphabètes de la Rive Gauche, le passeur-éditeur devenu légendaire des grands noms des sciences humaines dans les années 60-80, chez Gallimard. Debray ? L’écrivain-guerillero guevariste devenu la plume de Mitterrand à l’Élysée, avant de se faire le contempteur des medias et de tous ceux qui leur auraient vendu leur âme pour un plat de lentilles audiovisuel.

Comparé aux Aînés de lumière des Sixties, aux grands esprits en majesté, nul penseur, nul intellectuel contemporains ne trouve grâce aux yeux de nos deux preux. Il est exact que les Sartre, les Foucault, les Barthes, les Lacan, les Lévi-Strauss, les Furet, les Derrida, les Lyotard, les Pierre Legendre, les Gérard Genette, les Canguilhem, les Althusser d’aujourd’hui ne courent pas les rues, que les French Studies aux États-Unis ne sont plus qu’un souvenir, que Bruno Latour n’est pas Pierre Bourdieu, que Pierre Boulez n’a pas eu d’héritier, Soulages d’égal, que Godard vient de mourir, que le Prix Nobel d’Annie Ernaux (qui aurait dû, cette année, revenir d’évidence à Salman Rushdie) fait un peu pâlichon, qu’Edgar Morin est centenaire, et que Cyril Hanouna n’est pas Bernard Pivot.

L’Université aujourd’hui ? Connais pas ! Apparemment, pas un chercheur en sciences humaines n’apparaît à l’horizon digne d’intérêt ; pas un philosophe non plus, personne.

Quant au magister moral des intellectuels en politique qui, de Zola à Sartre et Foucault, faisait parfois plier le Pouvoir, Nora et Debray ne le mentionnent même pas tant il leur semble caduc. Ne parlons pas d’idéologie (c’est quoi, ce pur vestige à l’heure du macronisme par défaut ?), pas davantage il n’est question de l’engagement pour des causes humanitaires ou antitotalitaires, au près ou au loin. Il est vrai que Kouchner a plus ou moins quitté le service, que les générations passent, et que Poutine, malgré de louables efforts du côté de l’Ukraine, n’arrive pas (encore) à l’art criminel de Staline, qui, lui au moins, se réclamait de Marx.

L’Ukraine, à propos. Ce pourrait être un test. On verra bien, quand les Occidentaux, Américains en tête, jugeront que l’affaire a trop duré, qu’elle risque de déraper en conflit ouvert avec la Russie et que les Ukrainiens doivent négocier, on verra bien si ce grand cadavre à la renverse que serait devenu le monde intellectuel français au dire de nos deux Mohicans, saura ou non se mobiliser, et ce phénix français séculaire se relever de ses cendres, pour empêcher les responsables européens de tordre le bras des Ukrainiens et de commettre un nouveau Munich sur les bords du Dniepr.

3 Commentaires

  1. Ouais. En même temps, si l’En-pire ne se trouve pas vite un hobby moins nombriliste que la restauration de l’âge d’or soviétique en termes d’intégrité territoriale et d’idéologie archéofuturiste, on en a repris pour mille ans de guerre décivilisatrice.
    Quels sont les objectifs de la fédé sovietsariste ? La domination du monde. Bon, évidemment pas comme le concevaient les dictatures du siècle passé, — on a tous compris que le gouvernement mondial, dictatorial a fortiori, n’était pas une option. Pour la redistribution des cartes au Désorient et au Désoccident, c’est une autre histoire.
    Comment y parvenir sous l’ère internationaliste, humaniste ? ça va de soi ! que notre hyperpuissance mondiale n’est pas près d’abandonner à quelque challenger dont la gestion des crises politico-sanitaires nous a donné un aperçu des temps de calamité par lesquels nos libéralités chéries déposeraient les armes en cas de basculement en sa faveur et d’effondrement des valeurs cardinales auxquelles les plus hypocrites de nos élites antiestablishment sont si attachées qu’elles se videraient de leur énergie nihiliste sitôt qu’on leur ôterait ce bouclier beaucoup trop concave pour faire sentir sa présence à des enfants gâtés ou gâteux, quand ce n’est pas les deux, qui en bénéficient en qualité d’héritiers présomptifs, réservataires ou ordinaires ?
    Les redoreurs du blason russe parlent de détruire l’Ukraine après nous avoir prouvé par A + B que l’Ukraine n’existait pas. Pourquoi se fatiguer à effacer le néant ?
    Chercherait-on à nous égarer entre deux dimensions d’un seul et même substrat, que l’on viderait de tout ou partie de sa substance, pour mieux en réduire l’autre en esclavage ? Détruire un État-nation. Démolir toute velléité d’indépendance émanant d’un État, soit d’une nation qui serait parvenue à échapper aux murmures démoniques avec lesquels on l’aurait contrainte à procréer à l’intérieur du sous-terrain dostoïevskien. Faut-il voir un signe d’impuissance inavouable dans cette forme d’amour-haine éprouvé envers une sale Petite Rus’ qui ne se reconnaît pas plus dans le profil historique dont on l’affuble que dans les proportions étrangement réductrices qu’on lui confère ?
    Mais quels peuvent être les objectifs de cet ennemi du pluralisme que reste l’ex-dirlo du FSB, dans la mesure où ce dernier, derrière le paravent victimaire d’une nostalgie proclamée, reconstitua en scred la chape ultime capable de plomber les espoirs légitimes de l’orphelin joyeux de l’ogre soviétique ?
    L’orthodoxie politico-culturelle est la doxa du Kremlin. Une seule Terre, un seul peuple constitué d’une multitude de troupeaux nationaux fusionnables au prisme d’une hiérarchie subcéleste empreinte d’essentialisme, ce qui n’est pas fait pour déplaire aux Sisyphe de l’échelle civilisationnelle dont les privilèges intracommunautaires sont garantis par le haut avec malignité et préservés par le bas avec férocité.
    Le communautarisme est le seul universel que les nationalistes acceptent de concevoir comme bien commun de l’humanité. Leur paradigme est erroné car si « en fait de goût, chacun doit être le maître chez soi », Voltaire n’aurait pas contesté qu’en fait de gain, l’exploitation des propriétés individuelles finit toujours par incider sur les parties communes. La loi divine se heurte vite au caractère indépassable d’un animisme qu’aucun monothéisme n’a jamais résorbé, et ce, malgré tous les efforts déployés par l’eczéma du Temple et son armée de gargouilles rédemptrices.
    L’acharnement du raseur de Grozny à s’encoiffer sous le Homburg de Churchill en vue de rétablir sur ses contours l’avers et le revers de son globe dégonflé, dépend de notre perméabilité à l’enfumage ou aux contre-enfumages qui ne feraient que consolider sa crédibilité auprès des conspirationnistes. Quant à vous, Liberté, si vous baissez les bras au risque d’éteindre le flambeau en contournant la loi du genre, parole d’humus, il vous en cuira.
    Liberté pour l’Ukraine ! Liberté pour nous-même !
    La liberté est un process qui ne se brade ni ne se bride.
    Son empire eschatologicien ne laisse pas de place à la concurrence.
    Il triomphera car il est l’Homme.
    Tout le reste est littéralisme.

  2. Pierre Legendre est toujours bien vivant… Et je conseille, outre la visite du site Ars Dogmatica placé sous sa direction, son récent L’avant-dernier des jours. Fragments de Quasi Mémoires.
    Daniel Pendanx

  3. Est-il vain d’ergoter sur les mauvais traitements infligés à la question de la régularisation de la situation de quelque deux cent trente-quatre migrants transférés dans un centre d’accueil suite à l’accostage de l’Ocean Viking, lequel slogan bateau aime à s’illustrer dans la défense du droit d’invasion des indigénistes de tous les pays ? La perte de contrôle des Européens sur leur politique migratoire est un problème qui se traite en amont. Dès lors que des êtres humains, a fortiori victimes d’une traite immonde, mettent le pied sur le droit du sol, lequel recoupe un espace maritime qui, concernant la France, atteint les 11 millions de km2, l’option d’une fermeture des frontières devient inconcevable sous la nuée insyncrétique de l’improbable et néanmoins palpable cité postmessianique.
    Les autocraties ne cherchent plus à masquer la défiance, j’allais dire la guerre de civilisation qu’elles mèneront désormais de concert contre le Désorientateur qui régénère chez elles une angoisse collective existentielle, et pour cause. La globalisation libérale n’a pas été conçue pour s’arrêter au libéralisme économique. Les deux géants du néobloc l’ont bien compris et l’un comme l’autre développent des stratégies globales rivalisant de cruauté sous couvert de revendication culturelle, dont le rayon d’exaction débordera leurs frontières nationales, s’ils le jugent nécessaire, en vue de garantir les intérêts vitaux de leurs instincts féroces.
    Afin d’être en capacité de retourner contre elle l’arme de déstabilisation massive que représente le jihâd démographique, faudrait-il encore que nous identifiions un processus que nul ici ne se hasarderait à authentifier, de crainte que ce que l’on nomme ne devînt tout à coup une réalité. Un peu d’humilité, que diable ! Seul Dieu a le pouvoir de créer ex nihilo. Mais pour aller dans votre sens, force est de reconnaître qu’après s’être délectée de la fin tragi-comique d’Abou Bakr al-Baghdadi, ni l’administration Trump ni davantage celle de son successeur ne furent foutues de nous débarrasser des prétendus détrôneurs d’al-Qaïda lorsque, bon an mal an, les planificateurs du 11-Septembre, cultivateurs zélés de signes avant-coureurs du crime contre l’humanité, ressusciteraient grâce à leurs décapitations, là où d’autres fantômes, orphelins du mollah Omar, préparaient un retour triomphal à l’endroit même où la première puissance mondiale s’était enorgueillie de les avoir anéantis en quelques jours. Le décès de Morsi dénotait-il, ainsi qu’allait le suggérer son in(sultan)t successeur objectif à la tête de l’Association de malfaiteurs infraterroriste des Frères musulmans, l’exécution d’une sentence de mort officieuse maquillée en dégradation de son état de santé en détention ? En attendant, il semble que les Fréristes se portent comme un charme depuis que nous leur avons abandonné le rôle ingrat de l’arbitre des inélégances au cœur d’une guerre européenne qui eut pour fâcheuse conséquence de refroidir nos élans universalistes à la cime des Nations.
    Entre autres tropismes tout aussi instructifs sur la fidélité des clercs à leur traitre héritage, la persistance de Zelensky à transformer le raté ukrainien en attaque russe d’un État membre de l’OTAN qualifiée d’erreur stratégique de la part d’un président ukrainien qui, jusque-là, avait fait un sans-faute. Comme si l’erreur fatale des Ukrainiens n’avait pas consisté, dès l’aube du conflit, dans cette tentation d’autant plus inconséquente qu’elle s’avérerait catastrophique en premier lieu pour eux, de propager la sale guerre de Poutine à la planète entière par l’embrasure d’un conflit nucléaire mondial impliquant par là même plusieurs hyperpuissances. Comme si l’équivalence entre Boutcha et Shoah crachée en visioconférence à la Knesset, devenait une contrefaçon historique entérinable dès lors que cette offense évidente à la mémoire des martyrs de la Solution finale provenait d’un chef de guerre d’origine juive.
    Nous nous obstinerons toutefois à refuser de maintenir sous l’eau la tête des otages du Jihâd ou, à quelques milles plus loin sous terre, les rescapés de l’ère postsoviétique, et ce, jusqu’à ce qu’ils se délestent de leur propension à rechuter dans l’art de la propagande ou la réécriture du mythe national. Quant aux vieilles lunes pacifistes selon lesquelles l’objectif de reconquête de la Crimée serait un délire jusqu’au-boutiste qui entraînerait le monde vers la Troisième Guerre mondiale, nous leur opposons la realpolitik d’une annexion qui, depuis 2014, n’a jamais été reconnue par la communauté internationale. Aucune démocratie ne s’est faite en un jour. Il faut encourager l’Ukraine. Il faut faire enrager les Russes.

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