À Alexandrie, en été 1921, Cattaui avait fait la connaissance d’Albert Cohen, comme lui un militant sioniste et, comme lui, un grand lecteur de Proust. Tous deux célébraient la renaissance de la littérature juive en exaltant « la passion talmudique de tordre les concepts »[1].
Quand il le revit à Paris deux ans plus tard, Cattaui révéla à Cohen l’existence de l’épisode des fiançailles de Gilberte Swann – un épisode où Proust portait un regard critique sur le franco-judaïsme, c’est-à-dire sur le processus d’assimilation des Juifs en France, en présentant un tableau lamentable de la société israélite française, prête à toutes les bassesses pour « s’assimiler » dans un pays massivement antisémite. Voilà, précisément, ce dont il était question dans l’épisode des fiançailles de Gilberte.
Personne, alors, n’imaginait que Proust s’intéressait à ce genre de chose. Personne, excepté le secrétaire de Robert – un secrétaire qui ne pouvait être que Cattaui, sans quoi il n’aurait jamais pu avoir accès au texte d’Albertine disparue, un texte totalement inédit, qui ne serait livré à la maison Gallimard que l’année suivante.

L’air méditerranéen, mais diplômé en droit à l’université de Genève, et récemment naturalisé suisse, Cohen ne payait guère de mine physiquement selon l’esthétique classique, ce qui ne l’empêchait pas d’être un grand séducteur, doté d’une intelligence pleine de générosité, d’audace et d’extravagance.
Il demanda aussitôt à lire l’épisode en question dans le roman de Proust. Cattaui lui en procura une copie et, après l’avoir lu, Cohen se décida à en faire état lors d’une conférence qu’il devait prononcer à l’université de Genève.
Seulement, s’agissant d’un épisode toujours inédit, il lui fallait obtenir l’accord de Robert Proust, si bien que Cohen pria Cattaui de le présenter au frère de Marcel.
La rencontre eut lieu à Paris, « quelques mois après la mort de Proust », précise Cohen[2].
L’extrême droite française, alors, se déchaînait contre les sionistes. « Israël à Jérusalem, les Juifs sont les maîtres aux États-Unis et en Angleterre », constatait Maurice Barrès en faisant du foyer national juif de Palestine la preuve de la domination juive sur le monde[3].
Avec le même genre d’argument, dans L’Action française, Charles Maurras lançait un « appel à toutes les forces antijuives de l’univers » aux fins « d’une politique antijuive universelle »[4].
Sans doute Robert ne supportait-il plus que son frère soit associé à des antisémites aussi infects. En tout cas, il accorda volontiers à Cohen l’autorisation de publier l’épisode des fiançailles de Gilberte Swann à l’occasion de sa conférence à Genève.

Certains proustistes n’en reviennent toujours pas. Comment Robert pouvait-il accorder une telle faveur à Cohen ? N’a-t-il pas été victime d’une espèce de complot sioniste ?
En janvier 1925, à Paris, Albert Cohen fondait La Revue juive avec Jean de Menasce, Benjamin Crémieux, Georges Cattaui, André Spire, etc.
Proust suscitait de l’espoir parmi les collaborateurs de la revue. Cohen développait l’idée que la culture juive pouvait renouveler le roman français de toutes sortes de manières. Et quel meilleur exemple qu’À la recherche du temps perdu ?
Pourquoi la France n’accueillerait-elle pas en son sein un mouvement juif comparable au mouvement catholique que promouvaient, alors, Claudel, Bernanos ou Mauriac ?
La Revue juive se réjouissait de l’importance du roman proustien pour beaucoup d’intellectuels juifs de la nouvelle génération.
Un phénomène comparable se produisait en Allemagne : À la recherche du temps perdu représentait quelque chose d’immense pour des jeunes gens comme Walter Benjamin, ou Gershom Scholem, ou Hannah Arendt, ou Theodor Adorno.
Un phénomène qui commençait à apparaître en Italie autour de Giacomo Debenedetti, ou en Angleterre autour de Sydney Schiff.
Les uns et les autres, chacun à leur manière, permettaient au roman proustien de se détacher de l’extrême droite antisémite pour gagner le côté opposé, où il apparaissait lui-même comme un roman juif à sa manière.
Et, en définitive, ça n’avait rien de si étonnant.

Car voilà qu’un universitaire, alors en octobre 1925, directeur de l’Institut français de Londres, enseignant au King’s College, Denis Saurat, un spécialiste de la littérature rabbinique, voilà qu’il signalait l’influence du Talmud et de la Cabale sur le roman proustien.
Écoutez-le… « Le style de Proust a été inventé, vers l’ère chrétienne, par les Juifs de Babylone et de Jérusalem, pour commenter les livres sacrés. »
« Il faudrait donner des pages du Talmud et du Zohar pour développer les ressemblances », précisait-il[5].
Cohen entendit parler de sa thèse sur Proust. Il entra en contact avec Saurat. Et il lui proposa de la publier dans La Revue juive – précisément dans le numéro où devait paraître l’épisode des fiançailles de Gilberte Swann, une manière de commémorer le troisième anniversaire de la mort de Proust, et d’annoncer la parution prochaine d’Albertine disparue.
Saurat accepta volontiers la proposition de Cohen. La Revue juive programmait ainsi une espèce de numéro spécial sur Proust, avec deux textes qui bouleversaient, chacun à leur manière, la lecture que l’on pouvait faire de la Recherche.
Robert Proust fut évidemment informé d’un tel projet. Il ne s’y opposa pas. Il pariait probablement que les antisémites qui admiraient son frère s’étrangleraient à la lecture d’un tel numéro. Et il s’en amusait.
Ce qui ne l’empêchait pas de s’inquiéter de la parution de ce même numéro, lui qui, décidément, était voué au dédoublement de la personnalité.
En janvier 1927, Maurice Liber, le grand rabbin de Paris, publia dans L’Univers israélite un article contre La Revue juive – coupable à ses yeux de saluer la renaissance de la littérature juive en honorant un écrivain comme Proust, qui n’avait rien à voir avec le judaïsme, selon lui[6].
Hélas, La Revue juive n’existait plus. L’Organisation sioniste, qui la finançait, avait renoncé à poursuivre sa publication. Elle cessa d’exister précisément après la parution du numéro où paraissait la thèse de Saurat sur le judaïsme de Proust.

« Les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste », constate le narrateur. « Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure[7]. »
Eh oui… Marcel croit que « notre vie actuelle n’est pas la première, et que l’éponge de l’oubli n’a pas complètement effacé le souvenir des précédentes[8] ».

« Il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis », observait-il[9].
« Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre, sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous sans savoir qui les y avait tracées[10]. »
Une croyance au fondement de la Recherche du temps perdu, liée notamment au Guilgoul, c’est-à-dire à la métempsycose telle qu’on l’entend dans le Zohar, le livre-phare de la Cabale.
Voilà, entre autres choses, ce qui permettait à Saurat d’affirmer que la littérature rabbinique – notamment dans sa veine cabalistique – avait exercé une profonde influence sur Proust.
Une thèse problématique, aux yeux de Robert.
Soudain, comme Swann, Marcel se métamorphosait en vieil Hébreu.
Les proustistes, pour la plupart, ne toléraient pas une chose pareille. Il allait de soi que Proust n’avait rien à voir avec le judaïsme.
« On a voulu trouver dans son ascendance israélite une explication à certaines tournures de son esprit. Ce sont des déductions théoriques qui n’éclairent rien », observait Pierre-Quint[11] (un proustiste de premier ordre) en s’attaquant à la thèse de Saurat.
Il récusait ainsi toute influence talmudique ou cabalistique sur Proust, comme d’ailleurs toute influence chrétienne :
« Baptême, catéchisme, première communion, tout cela ne laisse pas chez Proust d’empreinte religieuse. Ses parents évitaient de faire intervenir entre eux toute question de croyance ; l’enfant a gardé cette indifférence. Dans son œuvre, Dieu est absent », concluait-il[12].
En mai 1935, Robert Proust fut victime d’une embolie pulmonaire. Il savait qu’il allait mourir. Il demanda à voir un prêtre. Chose étonnante pour un médecin comme lui qui, jusqu’alors, passait pour anticlérical.
Treize ans auparavant, durant son agonie, Marcel n’exprima jamais le désir de recevoir les derniers sacrements.
Ce qui comptait pour lui, c’est la morale qui émane de l’autre monde – ce monde « dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre, sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous sans savoir qui les y avait tracées[13] ».
En septembre 1935, Pierre-Quint publia une tout autre version de sa thèse sur Proust, où il affirmait notamment :
« Ce qu’il y a de dangereux dans la position de Proust, c’est qu’elle peut donner à l’homme, par dégoût du monde des apparences, un désir éperdu de rejoindre Dieu et de se jeter en son sein[14]. »
Eh bien, à nouveau, quel revirement !
Cependant Pierre-Quint continuait à récuser toute influence talmudique ou cabalistique sur Proust.
Il n’y avait rien, pas le moindre mot, pas la moindre allusion, pas le moindre signe, qui puisse attester d’une telle influence. Sur ce point, tous les experts tombaient d’accord, à peu d’exceptions près.

Au milieu du mois de juin 1940, au moment de la déroute de l’armée française, Suzy, son mari et ses enfants quittèrent Paris pour gagner Bordeaux où le gouvernement se repliait. Elle emportait avec elle tous les manuscrits de son oncle répartis dans des cartons.
À Bordeaux, l’ambassadeur américain lui proposa de faire passer les papiers de Proust aux États-Unis.
« Mon mari, qui me connaissait bien, m’a dit : “Si les manuscrits partent en Amérique, quand reviendront-ils ? Tu t’inquiéteras constamment.
Si les Allemands les prennent, ils te prendront avec ; alors tu n’en seras, hélas, plus responsable.”
C’était ce que je pensais, et j’ai dit : “Je les garde, ils subiront mon sort.”[15] »
Suzy ne se faisait pas d’illusions. Les lois raciales décrétées au congrès de Nuremberg faisaient d’elle une métisse. Ce n’était pas aussi grave que d’être considérée comme une Juive à part entière, mais cela pouvait tout de même lui valoir de gros ennuis.

Un grand ami à elle, André Maurois (qui ne s’appelait pas vraiment André Maurois, mais Émile Herzog) appartenait au cercle des amis du maréchal Pétain. Ce qui ne l’empêcha pas d’être dénoncé et attaqué comme Juif par la presse de Vichy.
Il se réfugia à New York en septembre 1940. Néanmoins il réaffirma publiquement, depuis les États-Unis, son soutien à Pétain.
Il ne se taillait pas une bonne réputation à la Libération. C’est peu de le dire. Néanmoins il avait été persécuté sous le régime de Vichy. On n’allait pas lui faire des ennuis. Maurois préféra tout de même attendre prudemment 1946 avant de rentrer en France.
Il nourrissait le projet d’écrire une biographie de Proust. Et, aussitôt de retour à Paris, il contacta Suzy pour lui demander de bien vouloir l’autoriser à accéder aux papiers de Proust, ce à quoi elle consentit volontiers.
Les archives de son oncle se trouvaient chez elle, dans son bel hôtel particulier de la rue Dehodencq, près du bois de Boulogne.
Elle en avait extrait quatre agendas de format allongé, façonnés par un papetier anglais dans le style Art nouveau à la mode vers 1900, des objets qui plaisaient à Suzy et qu’elle exposait comme des bibelots dans l’un des salons de la maison.

C’étaient les carnets où Proust avait élaboré le plan de son roman, ce dont Suzy ne se faisait probablement pas la moindre idée. Cependant, comme ils provenaient de la succession de son oncle, elle les montra incidemment à Maurois.
Et il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu’il tenait là des documents d’une importance capitale.
Car, voilà, il y découvrait quelque chose de stupéfiant.
« Un clocher, s’il est insaisissable pendant des jours, a plus de valeur qu’une théorie complète du Monde. Voir dans le gros cahier l’arrivée devant le Campanile – et aussi Zohar », notait Proust[16].
Sefer ha-Zohar, en hébreu le traité de la Splendeur, un ouvrage compilé au XIIIe siècle par un cabaliste espagnol et traduit en latin au XVIe, quand la Cabale se diffusa dans le monde chrétien.
La théorie de Saurat trouvait un appui solide. Maurois détenait désormais la preuve matérielle que Proust s’était intéressé au Zohar. Mais il ne s’agissait surtout pas de le faire savoir.
Il fallut des années, plus d’un demi-siècle, pour que soit publiée la page où Proust signale en toutes lettres qu’il a lu le Zohar.

« Voici les noms », notait Proust. « Les choses ne sont pas des noms, les noms, dès que nous les pensons, ils deviennent des pensées, ils prennent rang dans la série des pensées d’alors en se mêlant à elles, et voici pourquoi Zohar est devenu quelque chose d’analogue à la pensée que j’avais avant de le lire, en regardant le ciel tourmenté, en pensant que j’allais voir Venise[17]. »
[1] Albert Cohen, « Le Juif et les romanciers français », Revue de Genève, mars 1923, p. 348.
[2] Gérard Valbert, Conversations avec Albert Cohen, L’Âge d’homme, p. 124.
[3] Maurice Barrès, Cahiers, cité par Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, t. II, p. 449.
[4] Charles Maurras, L’Action française, 12 mai 1921, cité par Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, t. II, p. 457.
[5] Denis Saurat, « Le Judaïsme de Proust », Les Marges (revue), Paris, 15 octobre 1925.
[6] Maurice Liber, sous le pseudonyme de Judaeus, « Les paradoxes de M. Spire », L’Univers israélite, 1er janvier 1927, p. 519.
[7] Marcel Proust, La Prisonnière, Pléiade, p. 693.
[8] Marcel Proust, Lettre à Lionel Hausser, 28 avril 1918, Lettres, Plon, p. 859-860. (C’est moi qui souligne.)
[9] Marcel Proust, La Prisonnière, Pléiade, p. 693.
[10] Marcel Proust, La Prisonnière, Pléiade, p. 693.
[11] Léon Pierre-Quint, Marcel Proust, sa vie, son œuvre, Sagittaire, p. 24.
[12] Léon Pierre-Quint, Marcel Proust, sa vie, son œuvre, Sagittaire, p. 24.
[13] Marcel Proust, La Prisonnière, Pléiade, p. 693.
[14] Léon Pierre-Quint, Une nouvelle lecture de Proust dix ans plus tard, Sagittaire, p. 37. (C’est moi qui souligne.)
[15] Suzy Mante-Proust, Souvenirs, dans Proust et les siens, Plon, p. 206.
[16] Marcel Proust, Carnets, Gallimard, p. 101-102.
[17] Marcel Proust, Cahier 5 du manuscrit de la Recherche, folio 53 verso, édité en ligne sur le site de la BnF : editions.bnf.fr.
