« Tous les fils sont errants »
Roland Barthes

Je vais le dire d’emblée : il me paraît difficile de mener un entretien à propos d’un livre où tout est dit. Où il n’y a plus rien à ajouter. Essayons tout de même. Avec La Punition, dernier ouvrage d’Arthur Dreyfus paru chez P.O.L., on est face à un récit, bien sûr, mais aussi face à ce qui s’apparente à un traité de psychanalyse. Plus que jamais, le texte côtoie l’essai. D’ailleurs, on y trouve deux formules qui me paraissent très justes : « Mieux qu’un roman, un livre ». Et puis : « Une sorte de corpus de l’existence ». Parce que si La Punition est un texte à propos du père, de l’homosexualité et de la dépendance, c’est aussi et surtout un livre à propos de la parole. La parole assénée par le père, un coup de hache. La parole confisquée au fils en retour. C’est donc un livre qui élabore à partir d’un discours homophobe reçu à l’âge de seize ans ; discours liminaire contenant en lui le devenir du fils écrivain : « Ce livre est un laboratoire de ma vie et de mon écriture ».

*

Robin Josserand : L’une des phrases les plus importantes du livre, l’une des plus glaçantes, intervient lorsque ton amie Fleur dit que le fait d’avoir enregistré le discours de ton père, le soir de ton coming out, en a empêché le refoulement et la reformulation. Or, on sait combien le refoulement peut être essentiel pour vivre. Ta vocation d’écrivain est-elle née au moment où tu as appuyé sur le bouton « REC » ?

Arthur Dreyfus : Avoir enregistré ce discours est peut-être mon premier acte littéraire. Qu’est-ce qu’un acte littéraire ? C’est de refuser que la vie métabolise ou liquide un problème, et d’être ainsi amené à s’y confronter par l’écriture, par l’art en général. En faisant archive de ce discours, je lui ai donné une place fixe au lieu de le laisser circuler. Mais, paradoxalement, c’est aussi en le restituant par ce projet littéraire, vingt-cinq ans plus tard, soit par du langage, que j’ai pu commencer à m’en détacher.

RJ : Dans le livre, tu dis qu’il s’était inscrit invisiblement en toi.

AD : Mon erreur – si on peut parler d’erreur – c’est d’avoir cru pendant trop longtemps m’être protégé de ce discours par le simple fait de l’avoir enregistré. Je pensais que ces paroles, pour ne pas dire ces malédictions, ne m’avaient pas atteint parce qu’un tiers – le dictaphone – les avait recueillies : la bande magnétique aurait ainsi avalé les mots du père à ma place. Pour prendre une autre image, je me suis convaincu que ces mots avaient rebondi sur ma peau d’adolescent avant d’être avalés par la machine. Mais des mots, ça ne rebondit pas sur la peau. Ça rebondit sur une oreille ; entre-temps, l’oreille les a quand même absorbés.

RJ : C’était l’angle mort de ton dispositif…

AD : Je ne l’ai pas conçu, à seize ans, comme un dispositif. Mais c’est vrai que par cet acte le discours a été gardé sous cloche. J’ai grandi et vécu avec. Néanmoins, il n’y a pas besoin qu’un discours soit enregistré pour qu’il laisse une trace. On peut être traumatisé sans dictaphone.

RJ : Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de revenir à ce discours ?

AD : Je ne sais pas, je m’interroge. Parce qu’inconsciemment je voulais aller jusqu’au bout de sa toxicité ? Ne pas m’en libérer trop vite ? La souffrance qu’il contenait était-elle trop intense ? Ta question me donne envie de citer Chroniques d’ailleurs, de Paul Steinberg, déporté adolescent à Auschwitz, de 1943 à 1945. Il y fait un aveu presque inaudible, qui valut à son témoignage une réception particulièrement hostile. Il raconte que le train qui l’emmène vers Auschwitz s’arrête un instant en pleine route – peut-être à cause d’une panne ? À ce moment-là, Steinberg comprend qu’il pourrait fuir : son corps est frêle, il y a suffisamment d’espace pour s’échapper et sauter dans la forêt. Il en a conscience, mais choisit de rester dans le wagon. Pourquoi ? Parce qu’il pressent que ce train s’achemine vers l’horreur et qu’il éprouve la curiosité de « voir ça ». Un tel témoignage est irrecevable pour beaucoup de rescapés. Et, en même temps, je trouve terriblement fort d’avoir réussi à formuler une telle chose. C’est le genre d’aveu qui ne peut se dire que dans un livre ou sur le divan d’un psychanalyste.

RJ : Quel lien fais-tu entre cette notion d’aveu et ton livre ?

AD : Nous vivons à une époque où la littérature est dominée par le divertissement, par la recherche du plaisir. Or, ma conviction, c’est qu’écrire, c’est visiter le pays de la mort. Pas uniquement, bien sûr, mais la littérature garde à mes yeux ce « devoir » d’explorer ce qu’il y a de plus difficile dans le fait d’exister, de plus irrésolu, de plus inadmissible. Les pensées inadmissibles n’ont d’ailleurs que trois destinations possibles : soit on passe à autre chose – ce qu’on apprend aux enfants face à leurs intrusive thoughts –, soit on les confie à un analyste, soit on les écrit. Il me paraît crucial qu’il existe un espace où déposer ce qui ne peut pas être dénoué. Les livres qui semblent avoir tout compris d’eux-mêmes m’intéressent moins que ceux en recherche. Voilà pourquoi j’aime tant le mot « laboratoire ».

RJ : La psychanalyse rappelle que l’on ne peut tout comprendre.

AD : Oui, c’est la phrase de Lacan : « La vérité est toujours mi-dite. » Cela vaut aussi bien du côté de celui qui parle que de celui qui reçoit. Toute tentative de vérité passe par le système de celui qui l’entend et se colore de ses projections, de ses fantasmes. Ce n’est donc jamais tout à fait la même moitié qui est reçue. Il y a, en somme, un livre par lecteur. Quant à l’auteur, il n’est jamais tout à fait certain d’être celui qui l’a écrit.

RJ : Après avoir écrit La Punition, un livre de mille pages, as-tu la sensation d’avoir tout dit ?

AD : J’avais trouvé une formule dans Histoire de ma sexualité (Gallimard, 2014) qui reste d’actualité : « J’ai voulu tout dire, pour qu’il ne reste que les secrets. » Car une fois qu’on a tout dit, que reste-t-il ? Les secrets. Et les vrais secrets sont, bien sûr, ceux que l’on garde pour soi. D’où la nécessité de réécrire, encore et encore. Il y a là une frustration : on croit en avoir fini, mais on ne termine jamais vraiment, parce que l’espace libéré par ce qu’on a « trouvé » délimite une contre-forme, inaugure un nouvel endroit obscur. Pour moi, c’est cela, le chemin de la pensée, de la création, de la vie. Naturellement, depuis que j’ai terminé ce livre, je regrette de ne pas avoir développé quantité de choses qui me sont apparues depuis. Mais elles me sont apparues précisément parce qu’il a fallu lâcher le livre.

RJ : Quoi par exemple ?

AD : Notamment une proximité inattendue avec mon père, dans une commune identification à la figure du paria. Lui, paria social, rejeté par sa belle-famille ; moi, paria pédé. J’ai peut-être reproduit quelque chose de cette position : celle du déchet inconscient, mais autrement, à ma manière. Pour revenir à Paul Steinberg, peut-être que, le jour du discours, j’ai effectivement entrevu une porte de sortie et refusé de la prendre. Peut-être que le trauma est là : avoir inconsciemment refoulé cette douleur, l’avoir laissée imprégner ma vie pendant des années, avec l’intuition qu’un jour elle nourrirait un travail artistique. Même si, à l’époque, je n’avais absolument pas l’intention de devenir écrivain.

RJ : Cette idée de la douleur figée comme matière artistique me paraît très intéressante. Dans le livre, l’analyste a d’ailleurs cette réflexion, à propos d’une blessure qui semble cicatriser chez les autres mais qui, ici, ne passe pas : « Vous êtes écrivain ! » Comme si l’on écrivait depuis sa blessure et sa douleur. L’écriture empêcherait-elle, paradoxalement, la cicatrisation ?

AD : Il y a une image que j’aime bien : si l’on gratte sans cesse une croûte, elle ne cicatrise pas. Mais ce n’est pas si simple, parce qu’on peut aussi la gratter sans même s’en rendre compte. Il ne suffit pas de dire « je suis heureux » pour l’être. C’est un processus lent. Mais il est vrai qu’à mes yeux, un artiste – pas seulement un écrivain – a besoin d’un os à ronger.

RJ : Un os douloureux ?

AD : Pas forcément. J’ai évolué là-dessus. Je ne crois plus que souffrir soit une fatalité. Du moins, qu’il faille en rajouter. Au tarot, il existe un arcane majeur : la Mort. En 1927, l’ésotériste Oswald Wirth publie un ouvrage théorique dans lequel il livre son interprétation de chaque lame – on dit lame plutôt que carte. Or, au tarot, aucune lame n’est bonne ou mauvaise en soi : tout dépend de sa place dans le tirage. Il y a donc la Mort en positif et la Mort en négatif. Et, dans ce second cas, Wirth parle d’un « échec inévitable non provoqué par la victime ». J’adore ce « non provoqué par la victime ». C’est ce que la psychanalyse appelle le « hasard extérieur ». Freud ne croit pas au hasard intérieur, mais recevoir un pot de fleurs sur la tête, c’est bien un hasard extérieur.

RJ : Lacan écrit : « Le réel c’est quand on se cogne. »

AD : Voilà, le réel cogne toujours. Mais aujourd’hui je me dis qu’on n’est pas obligé d’ajouter de la souffrance à la souffrance. Exister en comporte déjà suffisamment. L’artiste en mal de souffrance trouvera bien assez de « hasards extérieurs » dans sa vie pour se régaler. J’ai donc envie de croire qu’on peut essayer de débroussailler la souffrance inutile – celle qui est provoquée par la victime. C’est un cap théorique, mais c’est le chemin d’une vie.

RJ : Le chemin d’une vie, et celui d’un texte. La réflexion qui m’est venue en terminant le livre, c’est : voilà un livre de fin d’analyse.

AD : C’est la fin de quelque chose. Mais je tiens tout de même à préciser qu’un livre n’est pas une psychanalyse. L’analyse est l’une des lampes torches que j’utilise pour observer ma vie. Il y en a d’autres : l’écriture, la poésie. En venant à notre rendez-vous, je me disais qu’un écrivain ou une écrivaine, c’est un « spécialiste de la vie ». Un spécialiste du vivant, de cet état étrange qui consiste à vivre avant de mourir. Pas un spécialiste de la littérature. On confond parfois les deux. Le spécialiste de littérature, c’est le professeur de lettres, le chercheur. Le domaine de l’écrivain, ce sont les forces à l’œuvre face à la mort, et la tentative de traduire notre passage sur terre sous forme de langage. Mon ami Mathieu Simonet m’avait dit un jour qu’écrire, pour lui, relevait d’un rapport au vivant. C’est pourquoi je crois qu’il existe des écrivains sans livres, et même des écrivains qui n’écrivent pas. L’écriture est d’abord un rapport à l’existence. Un regard. Une question.

RJ : L’écriture est aussi une preuve, non ?

AD : Bien sûr. Écrire sur le chemsex, sur la dégradation, sur ma recherche de déchéance, c’est une façon de m’empêcher de refouler le souvenir de ces scènes. On oublie sans cesse jusqu’où l’on est allé. Et la répétition est tout de même fondamentale en psychanalyse. J’ai sans doute écrit aussi pour cela : pour répéter un peu moins, et garder ce miroir de ma vie.

RJ : Il y avait cette phrase de la mère dans le Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui (P.O.L., 2021) : « Tu n’es pas un obsédé sexuel mais un obsédé textuel. » Comme si la question de la dépendance se posait aussi à propos de l’écriture. « J’ai passé plusieurs années dans un livre », lances-tu…

AD : Il y a un aspect quasi calviniste dans mon rapport sacrificiel à la vérité par l’écriture. Ma punition serait de tout dire, puis d’encaisser le jugement des autres. Dans ce texte, je m’interroge d’ailleurs sur mon propre masochisme face à cette injonction de vérité. Néanmoins, face à une force qui dévorait ma vie et me conduisait à la déchéance, ce masochisme a peut-être été, paradoxalement, salvateur. Parce que je crois profondément que les secrets, les zones d’ombre, sont des plantes qui poussent à mesure qu’on les arrose de silence. Quand je n’ai pas envie de regarder quelque part, c’est précisément là que je braque ma torche. Plus un endroit reste obscur, plus il a de pouvoir sur moi. J’insiste sur ce point : il y a peut-être une dimension masochiste/exhibitionniste à décrire certaines scènes, mais il y a d’abord une dimension de survie. J’ai écrit ce livre pour survivre à mon histoire.

RJ : Cela m’amène à l’idée que c’est un livre qui ne cesse d’interroger le « comment dire ». Ce que tu appelles « l’avant-livre ». Comment commencer ? Comment s’annoncer – « je » ou « il » ? Comment dire le « tout dire » ? Peu d’écrivains interrogent la forme avec une telle rigueur, avec, ici, tout ce réseau de signes que connaissent les lecteurs de tes précédents livres : « stop », « bis », des crochets… Il me semble que cette recherche est encore plus aboutie que dans le Journal sexuel… On en vient à se demander si cette obsession du « tout dire » n’est pas une réponse au terrible « je sais que tu mens » prononcé par le père.

AD : Oui, c’est peut-être une réponse. Houcine, un ami lacanien, a inventé ce joli proverbe : « Répondre, c’est obéir. » Réagir, même par la colère, c’est encore obéir. C’est quelque chose que j’apprends peu à peu. La seule manière de ne pas obéir, c’est de faire un pas de côté. Dès lors qu’on entre dans la réponse, on entre dans la servitude. C’est une question que je me suis posée : mon obsession de tout dire est-elle une manière d’obéir à mon père ou, au contraire, de lui tenir tête ? Mais comment savoir ce que l’autre désire vraiment ? Quand mon père lance à l’adolescent que j’étais : « Dis-moi toute la vérité », veut-il réellement l’entendre ? Ou me demande-t-il, au fond, de mentir ?

RJ : Cette question de la vérité et du mensonge semble fonder ton geste d’écrivain aujourd’hui.

AD : Au-delà de mon histoire, une majorité de gays, de queers, ont appréhendé leur désir dans le secret et dans la peur. Quelque chose s’est ainsi profondément noué entre le désir et la clandestinité. Jusqu’à cette terrible sommation à l’aveu, maquillée derrière l’expression anodine de « coming out ». Or qui contraint-on à avouer ? Ceux que l’on sait coupables. Pourquoi ai-je eu tant de mal, si longtemps, à tenir tête à mes obsessions sexuelles ? Parce que renier mon désir ne signifiait pas seulement renoncer à une liberté : c’était renier mon identité. C’est un trait que partagent, je crois, beaucoup de queers : le sexe est aussi pour nous un espace identitaire, la mise en acte d’une identité qui nous a été déniée.

RJ : C’est la quatrième de couverture de ton livre : « Tu n’as pas le droit d’exister. » Je me suis dit que ton exigence de « tout dire » répondait à cet empêchement. Tu cites Bacon, lui aussi condamné par son père : « Je peins pour laisser un document sur la vie. »

AD : J’aime tant cette phrase de Bacon, son extrême simplicité. Dès que quelqu’un meurt, le moindre objet qu’il a touché devient une relique, se charge d’une puissance particulière. Une simple liste de courses peut devenir sacrée. Il en va de même pour les œuvres : avant le prestige, l’éventuelle consécration, tout l’apparat de l’art, il faut se souvenir que créer, c’est d’abord laisser un document sur la vie. Je me dis souvent qu’écrire sur sa propre vie est, avant toute chose, un acte mystique. Si je parviens à en graver un morceau, indépendamment de la valeur qu’on lui accordera, alors je serai allé au bout de mon travail.

RJ : À propos de ce travail, et de ton écriture, parle-moi de ton usage des « stop », « bis », « pause » ?

AD : C’est quelque chose qui est apparu assez tôt dans mon écriture. J’ai eu récemment une sorte d’épiphanie à ce sujet : et si c’était un message que mon inconscient me lançait à répétition ? Et si, depuis quinze ans, mon inconscient me disait stop ? « Arrête avec tes obsessions. » Une sorte de Tourette, de jaculation : « Arrête ! Trouve un frein. » Et quand tu as parlé de « crochets » tout à l’heure, moi, j’ai entendu « décrocher ».

RJ : Ton travail sur la souffrance n’est-il pas lié à une question d’époque, de génération ? Est-ce que La Punition ne pourrait pas venir clore une tradition littéraire d’écrivains gays marqués par la honte, la douleur, le sida ? Et permettre d’espérer, après cela, un futur gai heureux ? C’étaient d’ailleurs les derniers mots du Journal sexuel… : « Il faut en finir avec le malheur d’être gay. »

AD : La dernière phrase du Journal sexuel…, ça n’a pas marché pour moi. Pour qu’elle fonctionne – je l’ai compris trop tard –, il aurait fallu écrire : « Je dois en finir avec le malheur d’être gay. » Sans proclamer pour autant la fin de la douleur, La Punition est au moins un retour au « je ». Je dois en finir avec le malheur d’être gay, parce que personne ne le fera à ma place. C’est un lent désenvoûtement : de mon histoire, du passé, de mes cicatrices, de mes fantasmes, de tout ce terreau qui n’en demeure pas moins réel. Il m’aura fallu quinze ans pour comprendre que, malgré les épreuves intimes et sociales, j’avais moi aussi un rôle à jouer, chaque matin en me levant.

RJ : Je ne crois pas à l’écriture cathartique. Et je crois savoir que tu n’y crois pas non plus…

AD : Non, je n’aime pas l’idée d’une écriture utilitaire, d’une œuvre-fonction. Pour moi, écrire relève d’une mission vitale. Quand on a besoin d’écrire, on ne se pose pas la question. Mais si l’écriture n’est pas cathartique, elle vient malgré tout combler des trous. Le mot est un objet. Ces milliers de pages viennent remplir les espaces vacants, morcelés, de mon existence, colmater mes gouffres.

RJ : On pourrait donc dire, malgré tout, qu’écrire t’aide à vivre ?

AD : C’est difficile de répondre à une question aussi vaste. Même si le processus est long, écrire permet déjà de poser les mots. Pour affronter un problème, il faut d’abord accepter de le voir. Je crois que l’une des vertus de la littérature est de dire le réel, afin de le faire exister. En l’occurrence, de dire cette réalité du chemsex qui, parce qu’elle mêle la honte de la drogue à celle du sexe, reste encore largement cachée, sous-évaluée, refoulée, déniée.

RJ : Tout en sachant que dire, ou même voir, ne résout pas tout.

AD : C’est laborieux d’intégrer cette évidence : la seule façon de ne pas glisser, aussi savonnée soit la pente par la honte, le passé ou le destin, c’est encore de ne pas monter sur le toboggan. C’est difficile pour tout le monde, plus encore lorsque le trauma s’est noué au sexe et à la violence. Parce que le toboggan est partout. La vie est toboggan. Le travail doit donc être quotidien.

RJ : C’est le métier de vivre.

AD : Plutôt que le métier de mourir ! Ce que tu disais à propos du sida me fait penser à une réflexion de mon ami Charles : « On aurait pu croire qu’à notre époque, la communauté gay connaîtrait enfin une sorte de nirvana, ou du moins d’apaisement. Les lois homophobes ont été abolies, il y a eu le PACS, le mariage, les trithérapies, la PrEP. On ne meurt plus du sida. Mais le nirvana n’est pas là. Et qu’est-ce qui se profile à la place ? La tristesse compulsive des applications de baise. Le chemsex. Comme s’il fallait que chaque génération gay se heurte à sa tragédie, à son épidémie. »

RJ : Tu soulignes tout de même dans ton livre que le rejet n’appartient pas à l’histoire ancienne.

AD : Bien sûr. Il y a les lois, et il y a le réel. La surface et la profondeur. Et c’est d’autant plus insidieux. La haine de toute divergence sexuelle, le poids surplombant ou réprobateur de la « norme » restent très forts, notamment hors des grandes villes – la série Tip Toe de Russell T Davies en donne une illustration glaçante. Là où, récemment encore, la sauvagerie homophobe était d’abord condamnée comme telle, elle tend aujourd’hui à se présenter comme une opinion politique et, par là même, à se légitimer. Je sais que cette violence n’appartient pas au passé. Et même si nous avons aujourd’hui la possibilité de nous restaurer grâce à d’indéniables progrès, la majorité des personnes queer gardent dans la chair une épine qui ne disparaît jamais tout à fait. Comme toutes les choses évidentes, on ne la voit pas, ou trop peu. Pour revenir à la question du « je », tout l’enjeu est de parvenir à ne pas se punir soi-même sous prétexte qu’une grande partie des autres voudrait que tu le sois.

RJ : Sur la question du chemsex, tous les gays ne sont pas chemsexeurs.

AD : Certes. Mais dans ma génération, tout le monde connaît quelqu’un qui a un problème avec le chemsex. Et tout le monde s’est déjà retrouvé sur Grindr, à trois heures du matin, face à des propositions de plans avec produits. On sent tous que le phénomène prend de l’ampleur, qu’il est en train de devenir épidémique. Pourtant, en entend-on vraiment parler dans les médias ? Très peu. Il y a eu l’affaire Palmade, qui a fait beaucoup de bruit – un bruit sale, d’ailleurs. Il existe aussi des initiatives de prévention, des structures, des associations qui font un travail précieux. Mais, encore une fois, comme au temps du VIH, on laisse les homosexuels gérer leurs « problèmes d’homosexuels ». Or il m’aura fallu dix ans pour comprendre que, précisément, je n’avais pas un problème d’homosexuel : j’avais un problème de drogue, et la dépendance était une maladie.

RJ : Tu vois donc, dans cette insuffisance de réponse collective, une persistance de l’homophobie ?

AD : Il y a clairement une forme d’homophobie dans le manque de réactivité politique et médiatique face au chemsex, alors qu’il s’agit d’un problème majeur pour des milliers de gays – et pas seulement – en France. Pourquoi en parle-t-on si peu ? Pourquoi tant de garçons gays, de tous âges, se sentent-ils encore aussi seuls face à un problème capable de détruire leur vie ? Parce qu’à partir du moment où des personnes trouvent leur punition à l’endroit de leur désir, la majorité peut renouer avec une vieille rhétorique punitive : ils ont voulu ça, qu’ils en paient le prix.

RJ : On pourrait croire, de prime abord, que La Punition est un livre égotiste. Au contraire – comme le Journal sexuel…, mais de façon plus frappante encore –, c’est un livre qui repose sur les autres : les amis, les écrivains, l’analyste, jusqu’à la correctrice. Sur la parole de l’autre. Comme si tu avais besoin de cette parole pour te soutenir. C’est d’ailleurs au moment où tu entres dans un groupe de parole sur les addictions que la lumière se fait enfin. Tu signes un livre de remarquable portraitiste où tu rends hommage aux figures qui t’ont construit. J’ai lu, avec La Punition, la parole d’un homme en lutte avec lui-même, qui n’a confiance qu’en l’intelligence de l’autre.

AD : Oui, il y a en moi cette idée que la parole et le regard de l’autre peuvent me sauver. J’ai intégré que je n’étais pas mon meilleur ami et que, si je m’écoutais trop, j’allais droit dans le mur. Comme si je ne pouvais être entier, ou vrai, qu’en faisant circuler ma parole à travers l’autre. Et puis il y a une question toute simple de plaisir. Ma fenêtre de lumière et de liberté, bien plus que les voyages ou les musées, ce sont les mots des autres. Leur drôlerie, leur poésie. Je me suis entouré d’amis et d’amies qui ont tous un rapport très particulier à la parole ou à l’écoute. Mes amis sont des livres vivants, mes œuvres d’art préférées. Parce que, pour moi, la parole des autres, c’est déjà de la littérature.

RJ : Tu as le don de tirer le meilleur des autres. C’est un art de savoir aller chercher cela.

AD : Chacun a son espace de génie. Pour le trouver, il suffit d’écouter.

RJ : Il me paraît important de dire un mot du père et de faire un détour par Kafka. Avec une différence fondamentale : la Lettre au père n’a jamais été envoyée. Dans le texte de Kafka, il y a cette phrase : « Il craint que la honte ne lui survive. » Elle fait évidemment écho à la dernière phrase du Journal sexuel… Chaque gay doit-il, au fond, tuer le père – c’est-à-dire la Loi – pour liquider sa honte ? Tu parles, à propos du tien, d’« une contestation incessante de ce qui [te] fonde ». Pourtant tu n’écris pas contre ton père. La Punition inverserait plutôt le rapport de force : le fils est devenu adulte, tandis que le père apparaît comme un petit garçon. Et le lecteur finirait presque par être attendri par cet homme qui se débat avec ce qui lui échappe.

AD : Oui, il était clair pour moi que ce ne serait pas un livre à charge, car dans la charge une part de la réflexion disparaît. Je ne voulais pas non plus être dans le déni de ma propre souffrance. Et surtout, je tenais à donner la parole à mon père. C’est ce qui arrive à la fin du livre, lorsque je lui rends son discours.

RJ : Pour essayer de lui faire prendre conscience de l’effet de ses paroles – sachant qu’il a évolué depuis ton adolescence et qu’il ne tient plus aujourd’hui de discours homophobe ?

AD : Au départ, oui, pour essayer de lui faire comprendre certaines choses. Mais très vite, j’ai senti que celui que cet acte pouvait faire bouger, c’était moi. Je lui rends « ses » mots comme un geste symbolique. Car ce livre, avant d’être un texte sur mon père, porte sur le fantasme du père : la place démesurée qu’il a occupée dans mon psychisme, ma sexualité, ma peine. L’écrasement d’un être imaginaire sur ma vie réelle. J’ai écrit pour me déprendre de cette figure, de ce fantôme qui ne me lâchait pas – et que, moi non plus, je ne lâchais pas –, davantage que pour parler à mon père. Quant à savoir s’il a réellement entendu, en profondeur, ce que je lui ai dit, je l’ignore. Je l’espère, mais je l’ignore.

RJ : Crois-tu que l’on puisse généraliser, dans le destin gay, cette opposition au père ?

AD : Je crois qu’on ne peut rien généraliser. En écrivant mon histoire, j’espère offrir à certains lecteurs des échos qui dépassent les circonstances précises de ma vie. J’ai rencontré des gays très tendres avec leur père, mais traversés par un conflit profond avec leur mère. Et d’un point de vue théorique, le père incarne tout de même la loi, une limite. Lorsque cette figure symbolique manque ou faillit, quelque chose peut sans doute céder plus facilement de ce côté-là, ouvrant la voie à l’obsession, à la dépendance. Pour s’en remettre, il faut reconstruire en soi son propre parent symbolique. Ou accepter d’aller chercher, chez ce parent qui nous a rejetés – ou que nous avons rejeté –, une autre part de lui.

RJ : Comment ça ?

AD : Je veux dire que, face à un désir puissant de consommer – lorsqu’on est dépendant du sexe, des drogues ou de quoi que ce soit d’autre –, la seule chose qui puisse empêcher d’y aller, c’est une Loi. Pas une loi civile : une loi personnelle, intime. Quand la structure parentale a été défaillante ou toxique, il est naturel d’avoir envie, ou besoin, de procéder à son meurtre symbolique. Mais avec ce meurtre on perd aussi une structure. C’est l’un des défis de la rupture avec la structure familiale : parvenir à s’en construire une autre. Car je ne crois pas qu’on puisse vivre, surtout lorsqu’on a connu le trauma et la honte, sans structure.

RJ : Ce qui m’amène à cette scène du dîner avec le père. Chez Kafka, encore, il y a cette phrase : « Mais tout de même, tout de même, pour moi, mon père était toujours mon père. » Avec cette ultime confrontation, cette restitution, tu offres à ton père la scène de sa vie ; là où lui te l’avait imposée, toi, tu la lui offres. Tu as même la délicatesse de le prendre par la main pour l’amener vers quelque chose de plus doux, de plus apaisé. Et soudain, vous êtes, pour reprendre son lapsus… « frappés d’accalmie ».

AD : Après ce dîner – qui aura donc mis vingt-cinq ans à avoir lieu –, je me suis fait une réflexion étrange : c’était peut-être, au fond, la seule véritable conversation que j’ai eue avec mon père. Une conversation au sens plein du terme : deux êtres, deux sujets qui se voient, se regardent, s’écoutent et se répondent. À seize ans, lorsqu’il m’a asséné son discours, sa parole m’a écrasé. Puis il y a eu vingt-cinq ans de fuite, de ma part ou de la sienne, jusqu’à ce dîner. Je ne sais pas si nous nous sommes retrouvés, mais j’ai pu aborder ce dialogue avec une forme de tendresse pour lui. De la tendresse – car je n’étais pas là pour le coincer ou le crucifier – pour essayer de lui faire entendre ce qu’il avait dit et, peut-être, l’amener à se déplacer, ne serait-ce qu’un tout petit peu, de lui-même. Je ne sais pas si nous aurons d’autres conversations de ce type. J’ai bien vu que la porte ouverte ce soir-là s’est rapidement refermée. Mais cela a eu lieu, un soir d’hiver 2025. Cette conversation a été enregistrée, non plus dans la clandestinité, mais avec le consentement, cette fois, de mon père… Pour en faire un livre.

RJ : Le livre se conclut sur la question de la parole. Une parole qui ne guérit pas, mais qui déplace quelque chose, du père à la mère. On sait que la parole n’atteint jamais tout à fait son but, qu’elle tombe toujours un peu à côté. Mais il me semble nécessaire de poser cette question, parce que c’est un livre qui se termine sur la lumière : que faire du pardon ? Ou de l’indulgence ?

AD : Quand j’entends le mot « pardon », j’entends toujours « part d’ombre ». C’est la même question, au fond. On a autant de mal à pardonner qu’à abandonner sa part d’ombre, et pour cause : pardonner, souvent, c’est lâcher cette part d’ombre. Aujourd’hui, je conçois moins le pardon comme le fait de pardonner à l’autre que comme celui de se pardonner d’avoir souffert – et d’avoir utilisé la légitimité du trauma pour continuer à se faire du mal. Pardonner, c’est accepter de dire « je », et même : « je veux vivre ». C’est renoncer à l’autre en soi.

RJ : Ton livre est traversé par un chapitre sur la mort. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’apparaissent sur la page des croix de deuil ; cela intervient après une rechute. L’écriture se fait alors dans un état limite.

AD : J’ai souvent écrit dans des états limites. J’aime l’idée de l’artiste comme passeur plutôt que comme pur créateur. Quand on écrit, on commence par se laisser porter. Il y a différentes phases dans l’écriture : une première où l’on est simplement réceptacle, puis une autre, beaucoup plus intellectuelle et mentale, où l’on corrige, cela devient un jeu. Mais la phase de dépôt peut être violente, intense, parce qu’il faut vider le sac de toutes ses aiguilles.

RJ : Il y a quelque chose de suicidaire dans certaines scènes…

AD : Avec le recul, je crois avoir refoulé un désir de suicide le jour où j’ai reçu le discours de mon père. Je me souviens m’être dit : « Tu ne m’auras pas, connard… Jamais je ne me suiciderai à cause de ta violence homophobe. » Mais, quinze ans plus tard, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à me suicider autrement. C’est fou comme l’inconscient est malin. Tout commence comme une échappée vers la liberté. Puis, peu à peu, l’obsession sexuelle conduit vers des lieux de plus en plus dangereux. On s’habitue à flirter avec le danger. Puis viennent la drogue, la perte de contrôle, et finalement le péril mortel.

RJ : Mais par l’écriture, et grâce à cette pulsion de vie, tu as traversé tout cela.

AD : C’est quelque chose qui me frappe chez les addicts : il y a chez eux une puissante énergie de mort, mais aussi une formidable énergie de vie. Parce qu’ils font le choix de ne pas mourir d’un coup, mais au compte-gouttes, en jouant avec le hasard. C’est tout le sens de l’ordalie : se prouver qu’on peut être plus fort que la mort, porté par une colossale pulsion de vie. Jusqu’au jour où l’on comprend que la mort n’est pas passée loin et qu’il serait peut-être temps d’arrêter de jouer à la marelle au bord des falaises.

RJ : Sur la mort, tu explores aussi d’autres pistes dans le livre, au-delà du choc avec ton père.

AD : Oui, notamment le spectre de la Shoah. Le père de ma mère a été déporté à Flossenbürg. C’est l’homme que j’ai le plus admiré. Pour l’enfant que j’étais, être véritablement un homme, être un héros, c’était avoir vaincu la mort, et donc vivre dans la mort, à partir d’elle. Ce n’était pourtant pas le discours de ce grand-père, qui répétait : « Moi qui ai connu la mort, je peux te dire qu’il n’y a rien de plus précieux que la vie. » [Silence.] L’équation se résume aujourd’hui, à mes yeux, à cette déclaration de Moïse dans l’Ancien Testament : « J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie. » N’est-ce pas étrange, ou même pervers, de la part d’un Dieu d’amour, d’avoir donné aux hommes à la fois la vie et la mort ? Pourquoi avoir placé la mort sur notre chemin ? Peut-être pour nous obliger, chaque matin, à choisir de nouveau la vie. Pour lui donner cette valeur de liberté, d’engagement. La vie n’est alors plus seulement un fardeau dont on hérite, quelque chose qui nous serait imposé : elle devient un choix à renouveler.

RJ : C’est le sens des très beaux mots de ta mère dans les toutes dernières pages…

AD : Oui. Maintenant que tout est écrit, elle m’enjoint non pas d’oublier, mais de me détacher. Une fois ce passé déposé, de prendre appui sur ces milliers de pages pour aller dans la seule direction qui vaille : vers la vie.

RJ : Tu as choisi la vie.

AD : Aujourd’hui, oui. Juste pour aujourd’hui.

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