Ainsi que Mandela, Obama, Bill Gates, Zelensky et d’autres amis du genre humain, Salman Rushdie est devenu de son vivant une icône mondiale, l’incarnation de la résistance à l’obscurantisme religieux, face aux dévots d’un autre âge. Ses Versets sataniques jugés bêtement blasphématoires, les ayatollahs iraniens mirent sa tête à prix. Cela lui valut de vivre sous la menace permanente du châtiment suprême pour un crime de papier qui n’en était pas un. Trente-trois ans plus tard, il sera poignardé en place publique par un fanatique pour qui le temps ne comptait pas. Réchappé du pire par miracle, il exorcisa ce Viva la Muerte dirigé contre lui dans un livre, Le Couteau, relatant sa résilience physique et morale, mais qui laissait dans l’ombre son avenir de romancier, tant la réalité qui lui était imposée dépassait la fiction. Reviendrait-il un jour à son métier de scribe cosmopolite faisant dialoguer les cultures et les langues, mariant l’Orient et l’Occident, le monde des utopies et le monde tel qu’il est, comme si de rien n’était ? L’agresseur n’avait-il pas, à défaut de le tuer, condamné pour longtemps au silence et à la peur l’esprit du créateur de mots, sa folle liberté, son double imaginaire ? N’avait-il pas abîmé son âme ?
Balayant le Mal, oubliant les plaies, renvoyant le passé aux abîmes, l’écrivain Rushdie, redevenu lui-même, a donné à sa victoire la forme d’un livre magnifique, La onzième heure, qui regroupe cinq nouvelles situées entre l’Inde, l’Angleterre et les États-Unis, dont certaines le ramènent au Bombay de sa plus tendre enfance.
Entremêlant le réel et le fantastique (les critiques parleraient de réalisme magique), les vies personnelles et les chaos de l’Histoire, assemblant des personnages démesurés, qui, dûment indianisés, empruntent certains traits de caractère les uns à Homère, les autres à Falstaff ou encore à Kipling, tels des témoins posés en vigie dans des lieux de légende où resurgit notamment le Bombay foisonnant de sa jeunesse, Rushdie a tissé ces cinq nouvelles d’un même fil, qui est l’approche de la mort, quand sonne la onzième heure avant minuit.
« Lorsque le Membre Honoraire se réveilla dans sa chambre obscure du Collège, il était mort. » Ainsi commence la troisième nouvelle intitulée Le défunt retardataire. Mû par un humour macabre, Rushdie se plaît à inventer l’existence posthume d’un génie littéraire, auteur de son vivant d’un best-seller demeuré sans lendemain. Détaché de son corps, invisible à autrui, le héros de la nouvelle découvre, dans sa chambre du Collège où il réside, un étranger qui n’est autre que lui-même, dûment « dupliqué ». Immortalité solitaire, pas de Virgile pour montrer le chemin, le défunt passe à travers les portes, affronte, tel un fantôme, le brouillard général émanant des morts, s’emploie bientôt, délivré de tout besoin matériel dans cette salle d’attente de la mort qu’est devenue sa vie posthume, à persévérer dans son être. Bientôt, une jeune chercheuse est affectée à la visite de ses appartements privés ainsi qu’au dépouillement de ses archives ; le défunt retardataire va faire d’elle son égérie et sa complice. Il lui révèle son homosexualité et lui fait partager sa vengeance pour la castration chimique que lui imposa jadis le Lord-doyen du campus. Profitant de son invisibilité, il frigidifie à la messe de Noël son ancien persécuteur en se glissant dans son corps, puis, sous la menace de le hanter pour toujours, l’oblige à présenter des excuses publiques. Avant de disparaître une seconde fois à bord d’une barque sans retour, le défunt retardataire avouera à sa jeune préposée un secret bien gardé malgré les décennies, et que le lecteur découvrira.
La mort, donc, et cette fois sans échappatoire. Tel est le défi, en forme d’exorcisme autant que d’ex-voto, que Salman Rushdie, qui vécut sous la menace permanente des assassins, nous invite à partager dans cette Onzième heure sans rémission.
« La mort, avantages et inconvénients », plaisantait un philosophe français.
En attendant l’issue fatale, Rushdie, lui, a choisi d’écrire pour faire barrage au temps. Et puis, sait-on jamais ? Bonne fille, la littérature pourrait-elle opérer des miracles ? Ce serait la moindre des réparations pour le ressuscité qu’est l’écrivain Salman Rushdie. Cela s’appelait jadis, chez les philosophes comme dans les arts, le pacte d’immortalité.
