Michaël de Saint-Cheron avait 18 ans quand, avec son frère François, il fut engagé par Sophie de Vilmorin pour mettre de l’ordre dans les bibliothèques d’André Malraux.
Il admirait déjà l’écrivain doublé d’un homme d’action et, hormis Lawrence et Byron, sans modèle.
Il avait, comme quelques-uns d’entre nous, défié l’esprit d’un temps qui ne voulait plus voir dans l’auteur des Noyers de l’Altenburg que le vieux ministre grimaçant sur la photographie célèbre où on le voit en tête de la manifestation du 30 mai 1968, sur les Champs-Élysées, en faveur du général de Gaulle et du retour à l’ordre.
Mais il faut croire qu’une bibliothèque offre un accès privilégié – une voie royale – à la vie, à l’œuvre et jusqu’au cerveau d’un écrivain.
Car il rangea les livres de Manès Sperber… Inventoria les éditions originales et dédicacées d’André Gide… Retrouva les « grands papiers » de Paul Valéry tirés sur Velin d’Arches jauni… Il se demanda s’il fallait classer Le Délire logique de Julien Segnaire à S comme Segnaire, à N comme Paul Nothomb, son véritable nom au temps où il secondait Malraux dans l’escadrille España, ou à G comme Gestapo puisque le roman s’inspirait de l’arrestation de l’auteur, en 1943, à Bruxelles, et de son expérience de la torture… Et c’est ainsi qu’il entra en Malraux.
Il a, depuis, consacré une grande part de son temps à d’autres sujets, de l’art moderne à la pensée juive et jusqu’à l’hindouisme.
Mais c’est toujours à Malraux qu’il revient.
Il lui a voué des livres, des colloques, un dictionnaire.
Il a retrouvé des inédits, des dossiers oubliés, des brouillons trombonés, des entretiens, des correspondances que l’on croyait perdues, des photos dont nul ne soupçonnait l’existence.
Il s’est penché, avec une patience d’ange, sur les épisodes les plus mal connus de la geste de son grand homme.
C’est lui qui, en travaillant sur le projet de brigade internationale pour le Bangladesh conçu par l’ancien coronel de la guerre d’Espagne, a retrouvé ma lettre de candidature et, bien plus précieuses, les quatre annotations manuscrites qu’il y apporta successivement avant de me recevoir.
Ce bénédictin est devenu le spécialiste incontesté de l’œuvre, son explorateur infatigable, son moine copiste autant que son exégète, son archiviste non moins que son interprète, le gardien d’une mémoire – d’un temple ? – dont il ne cesse d’exhumer les trésors.
Et il a donné, au printemps dernier, chez Actes Sud, son neuvième livre sur le sujet – Malraux, une vie au miroir de l’art et du sacré – qui n’est pas un livre de plus mais une longue conversation avec une œuvre fréquentée depuis plus d’un demi-siècle.
Au chapitre de l’art, Saint-Cheron revient sur quelques-unes des formules les plus citées et, au fond, les plus énigmatiques de l’auteur des Voix du silence.
Que l’art est un défi au chaos du monde, un antidestin, un intercesseur de l’invisible, un autre accès à la grandeur humaine et à la fraternité…
Que les grandes créations, parce qu’elles dialoguent entre elles, parce qu’une Vierge romane répond à une statue khmère d’Angkor, un Christ de Grünewald à un masque fang du Gabon et les fresques d’Ajanta aux mosaïques de Ravenne, n’ont ni histoire ni territoire…
Il restitue son vrai sens à cette fameuse idée de « Musée imaginaire » qui ne signifie évidemment pas que les œuvres perdent leur réalité mais que, devenues œuvres d’art, elles changent de famille et entrent dans une communauté spirituelle où les siècles, les civilisations et les frontières cessent de les séparer…
Au fil des pages, il rend sensible une vérité essentielle : que l’intérêt pour l’art n’est pas, comme on l’a longtemps cru, un moment de la trajectoire de Malraux, une lubie de fin de vie, ce à quoi il se serait résigné après avoir dit adieu au roman et à l’action – mais le foyer incandescent à partir duquel tout le reste s’éclaire.
Mais le livre dit aussi « le sacré ».
Saint-Cheron songe-t-il à l’autre formule célèbre, trop célèbre, sur le XXIe siècle qui « sera religieux ou ne sera pas » ?
Non, bien sûr, puisque André Malraux n’a, en vérité, jamais prononcé cette phrase.
Mais il décrit un agnostique hanté par la transcendance.
Un esprit religieux sans la foi pour qui, de la guerre d’Espagne à la Résistance et jusqu’au gaullisme d’État, les grandes aventures de la fraternité furent toujours des expériences de communion.
Il montre un Malraux judéo-chrétien qui voit en François d’Assise l’inventeur de la charité ; dans la scène du partage du cyanure entre les condamnés de La Condition humaine la plus saisissante des figures eucharistiques ; et, dans la Shoah, l’expérience même de l’« irrévélation ».
Et puis c’est un Occidental fasciné par un Orient où il ne cherche plus, comme ses prédécesseurs Pierre Loti, Victor Segalen ou même Paul Claudel une irréductible différence mais une autre réponse aux mêmes énigmes.
Un autre chemin vers l’universel.
Une autre épiphanie de la vie et du visage.
Emmanuel Levinas – faut-il le préciser ? – est l’autre grande figure de ce beau livre.
