Ces flammes. Ces brasiers géants qui occupent nos écrans et imposent leurs couleurs aux jours et aux nuits d’été. Ces visions d’apocalypse que l’on découvre au petit matin, quand le vent a tourné, que le feu s’est éloigné et que les arbres ne sont plus que des silhouettes calcinées. Nous regardons ces images comme si c’étaient celles de villes bombardées. Nous entendons, sans parvenir à nous les représenter, le nombre vertigineux des hectares partis en fumée dans l’Aude, la Provence ou la forêt de Fontainebleau. Et pour les riverains des villages sinistrés, pour les habitants partis avec une valise, un album de photos, un chien, parfois rien, ce qui monte avec la fumée, ce n’est plus l’odeur du pin, du chêne, du maquis ou de la terre brûlée : c’est un parfum plus lourd où se mêlent les cendres, l’humidité des maisons éteintes, les souvenirs consumés, le sentiment d’une vie ruinée – et puis la certitude, maintenant, que les paysages aussi sont mortels.
Car qu’est-ce qu’un paysage ? Ce n’est pas un simple assemblage de forêts, de champs ou de coteaux. Ce n’est pas un fragment de territoire ou un accident de la géographie que l’on mesure et cartographie. C’est un être vivant. Un corps et une âme vulnérables. C’est une sédimentation de mémoire, un condensé d’histoire, un lieu où les saisons, mais aussi le travail et les rêves des hommes, ont laissé, siècle après siècle, une empreinte invisible et pourtant sensible à tous. On disait cela de la forêt de Brocéliande ravagée par un incendie monstre, dans les années 1980, avec son dépôt de mythes et de légendes. On l’a dit de Notre-Dame de Paris où brûlaient huit siècles de foi, d’art et de destin national. Eh bien de même aujourd’hui. Une nation n’est pas seulement faite d’institutions, de hauts faits ou d’étranges défaites. Ce sont aussi ces landes, ces étangs ou ces ruines dont Chateaubriand disait qu’ils furent ses premières études et qui sont, pour nous tous, une école de l’esprit. Ce sont ces pans de civilisation qui sont en train de brûler.
Ce n’est pas la première fois, bien sûr, que les Français assistent à des incendies de cette ampleur. Mais d’habitude c’était le fait des guerres et d’un ennemi extérieur. Ou c’était, comme les pluies de sauterelles ou de crapauds, ce que les Anciens appelaient des fléaux et qu’ils attribuaient aux dieux ou au destin. Aujourd’hui, il n’y a ni dieu à implorer ni armée à repousser. Il y a nous. Notre imprévoyance. Notre volonté de puissance. Notre folie prométhéenne devenue capable de dérégler jusqu’aux mécanismes de la nature et de précipiter un changement climatique dont nous commençons de mesurer les effets. Les écologistes avaient raison. Et, aussi, les heideggériens. Pour la première fois, le genre humain se découvre l’auteur d’une catastrophe qui prend les traits d’une fatalité. Cette découverte est, elle aussi, vertigineuse : elle ajoute la colère à la tristesse.
Face à cela, il y a pourtant le courage. Je n’aime pas que l’on parle de guerre à propos de tout. Mais je comprends que l’on dise des pompiers que ce sont des soldats. Car il faut une discipline de soldat pour tenir une ligne de feu. Il faut des techniques de soldat pour transformer un bourg en forteresse, protéger une maison plutôt qu’une autre ou nettoyer une route pour que le feu n’y trouve plus rien à dévorer et échoue à la franchir. Et il faut l’alliance d’abnégation, de méthode et de vaillance que j’ai vue à Sarajevo ou sur les champs de bataille ukrainiens pour défendre une ville face à un élément qui, comme une armée ennemie, ne fait pas de quartier. Je me souviens de Only the Brave, ce film de Joseph Kosinski qui racontait, il y a dix ans, l’épopée d’une unité de soldats du feu de l’Arizona engagés contre un incendie devenu plus fort qu’eux et qui mourront presque tous. Dieu fasse que les sapeurs de l’Aude et de Gironde ne connaissent pas pareil destin. Mais c’est le même refus de plier face à une puissance qui dépasse les forces humaines. C’est la même éminente grandeur.
Et puis il y a les volontaires. Ceux qui arrivent avec leurs bottes, leurs pelles, quelques tuyaux, des citernes, parfois des seaux, face à l’immensité des brasiers. J’entends des petits esprits expliquer qu’ils gênent les professionnels, prennent des risques inconsidérés et que, s’il leur venait la fâcheuse idée de mourir, brûlés vifs dans leur tee-shirt, ils compliqueraient le travail des secours et ajouteraient du désordre au désastre. Je ne crois pas cela. Je pense qu’un peuple commence de mourir quand il cesse de se sentir responsable des autres peuples et de lui-même. Et ces femmes et ces hommes rappellent une vérité que nous avions peut-être oubliée : un pays ce ne sont pas seulement des préfets, des administrations organisées, un État bienveillant ou défaillant – c’est ce qui fait que des inconnus décident, un matin, de risquer leur vie pour sauver la maison, le village ou la forêt d’autres inconnus. Ces volontaires, en même temps qu’ils combattent l’incendie, entretiennent la plus précieuse des flammes : celle de l’héroïsme civique.
