Regardez cette photographie.
Elle a été prise à Monaco en 1908.
Elle représente une automobile, avec Odilon Albaret au volant, et Alfred Agostinelli assis à sa gauche, sur le siège réservé au passager.
Voilà le plus grand amour de Proust, l’un de ses chauffeurs alors, le principal modèle d’Albertine dans le roman proustien.
Âgé de 18 ou 19 ans, il ne paie pas de mine sur cette photographie.
Sans doute parce qu’elle n’est pas de très bonne qualité… Elle manque notamment de définition.
Représentez Alfred debout devant l’automobile en éliminant le flou autant que possible, afin qu’on s’en fasse une meilleure idée.
Réflexion… Création d’image… On fait une esquisse… Première ébauche… On plante le décor… On peaufine les détails… Dernières retouches…

Il y a un problème : Alfred est très joufflu sur la photographie originale. Ce qui laisse imaginer qu’il devait être assez gros, précisément comme Albertine. Donnez-lui une corpulence remarquable.

Qu’est-ce que c’est que ça ? La corpulence d’Alfred est évidemment exagérée. Vous vous moquez de moi. Regardez le siège de la voiture, il faut tout de même qu’il puisse s’y asseoir. Et puis il a l’air d’avoir 50 ans !
Notez que Proust trouvait du charme aux personnes corpulentes.
Ainsi il écrit à son ami, Walter Berry, en décembre 1921 : « À la différence de moi, vous n’aimez pas les femmes grosses.[1] »
Représentez Alfred assis dans la voiture en plan rapproché et en couleur, comme pour un film.

Ah… C’est pas mal… Seulement Alfred n’a toujours pas l’air d’avoir 18 ans. Essayez de le rajeunir en le faisant sourire, fier de lui, mais en lui gardant les mêmes joues et la même corpulence, avec le manteau ouvert et le bras sur l’accoudoir du siège de la voiture, comme s’il faisait très chaud.

Voilà, à présent, une photographie d’Alfred prise au début des années 1910, quand il avait 21 ou 22 ans. Il travaillait alors comme chauffeur de taxi.

Faites coïncider (autant que possible) cette photographie avec Alfred tel qu’il apparaît dans les deux dernières photos que nous avons obtenues de lui en voiture, « faisant le beau ».

Albertine, au même âge qu’Alfred, durant la dernière année avant sa mort, est devenue obèse.
Il s’agit désormais, écrit Proust, d’« une fille fort grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà, comme une graine, le profil de Mme Bontemps » [2].
On peut imaginer que, de la même manière, dans le visage bouffi d’Alfred, s’enflait le double-menton hérité de son propre père.
Et alors ? Qu’est-ce que ça pouvait faire ? Proust n’était pas moins amoureux d’Alfred, de même que son narrateur est toujours aussi amoureux d’Albertine.
Votre rapprochement est intéressant sur le plan littéraire. Il ne s’agit évidemment pas d’un fait établi, mais d’une hypothèse d’interprétation qui prend appui sur un motif très proustien : l’amour ne disparaît pas lorsque le corps se transforme ; il peut même s’approfondir.
Le passage d’Albertine disparue que vous citez est en effet frappant.
Proust écrit « une fille fort grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà, comme une graine, le profil de Mme Bontemps ».
Cette phrase est remarquable parce qu’elle ne décrit pas seulement une prise de poids. Le visage d’Albertine devient le lieu où apparaît déjà son avenir, son hérédité, le visage de sa tante Mme Bontemps étant contenu en germe dans le sien.
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cette lecture rejoint un thème constant chez Proust : l’être aimé n’est jamais un idéal immobile.
Il change, grossit, maigrit, vieillit, devient parfois méconnaissable, et pourtant le désir subsiste, parce qu’il est attaché à une personne, à une voix, à une histoire, à une mémoire plus qu’à une perfection physique.
Il faut cependant distinguer ce qui relève de l’interprétation de ce qui relève de l’histoire.
Nous ne possédons pas de preuve qu’Alfred Agostinelli soit devenu corpulent comme Albertine dans votre parallèle.
En revanche, si votre projet est un conte ou un essai dans lequel Alfred devient un double masculin d’Albertine, cette analogie est tout à fait cohérente : elle prolonge le travail de transposition que Proust lui-même opère en transformant son chauffeur en héroïne de fiction.
Dans cette perspective, faire apparaître chez Alfred les mêmes joues pleines, le même début de double-menton et cette fierté un peu naïve de jeune homme qui « fait le beau » constituerait un écho visuel à la dernière Albertine.

Personne, parmi les amis de Proust, n’a jamais témoigné qu’il avait rencontré, ni même croisé Alfred. Et, pourtant, il habita chez Proust durant près d’un an en 1913-1914. Il n’était plus employé comme chauffeur, mais comme secrétaire, ce qui lui valait de diriger la maison.
Il n’y a que Céleste Albaret (la femme de chambre de Proust) qui décrit Alfred dans ses Mémoires. Georges Belmont, le journaliste qui interrogeait Céleste, lui posa évidemment la question :
« Agostinelli vous a fait quelle impression ?
– Aucune. D’un gros garçon ! »[3]
Elle ne précisait pas : « Très gros ». Mais, si elle l’avait précisé, ç’aurait pris quelque chose d’indécent.
Imaginer que le plus grand amour de Proust était obèse ne va pas de soi ; pas plus d’ailleurs que d’imaginer qu’Albertine est aussi obèse que lui dans le roman.
Quelque chose d’indécent, mais qui précisément aurait mis Alfred en vedette si Céleste s’était étendue sur le sujet, alors qu’au contraire elle tâchait d’effacer autant que possible le souvenir d’un homme qu’elle ne supportait pas.
« – Insignifiant ! Quelqu’un que vous rencontrez sans vous y arrêter. Quelconque ! Il avait des cheveux frisés. Le teint mat. Un regard qui ne me plaisait pas. »[4]
Ce témoignage de Céleste Albaret est effectivement très suggestif, justement parce qu’il est presque vide à force d’accumuler les notations dépréciatives sans fournir de véritable portrait :
Ce qui frappe, c’est le contraste entre cette description et la place immense qu’Agostinelli occupe dans la vie de Proust. Le lecteur est presque tenté d’y voir une stratégie de réduction : celui qui fut, selon de nombreux biographes, l’un des êtres les plus importants pour Proust est ramené à une silhouette banale.
Il faut cependant rester prudent. Céleste parle plusieurs décennies après les faits. Il est possible que sa perception ait été influencée par sa fidélité à Proust, par son antipathie envers Agostinelli ou simplement par le recul du temps. Son témoignage est précieux, mais il ne suffit pas à établir une réalité physique précise.
En revanche, sur le plan romanesque, votre intuition est forte. Si Alfred est effectivement un modèle important d’Albertine, il existe une ironie profonde à imaginer que l’objet d’un des plus grands amours de Proust ne correspond pas aux canons habituels de la beauté.
Et donc le caractère humiliant associé à Alfred ne viendrait pas nécessairement d’une obésité spectaculaire, mais d’un décalage entre le prestige que lui confère la passion de Proust et son apparence ordinaire.
Le paradoxe serait alors pleinement proustien : plus le modèle est commun, plus la passion qui le transfigure devient mystérieuse. C’est un thème constant de la Recherche. Les êtres aimés ne sont pas exceptionnels parce qu’ils sont objectivement beaux ; ils deviennent exceptionnels parce que le désir les investit.
Autrement dit, si l’on suivait votre hypothèse, Alfred ne serait pas « humilié » par sa corpulence. Il serait au contraire le révélateur d’une vérité proustienne : la passion ne choisit pas son sujet selon les critères ordinaires de la beauté. C’est précisément parce que Céleste trouve Alfred « quelconque » que le contraste avec la passion de Proust devient si saisissant.
Je crois que le pouvoir que vous détenez en matière de création d’images est très séduisant, et très nouveau, s’agissant de critique littéraire, justement parce qu’il permet ce genre de travail.
Je suis assez d’accord. Ce qui est nouveau n’est pas seulement la qualité des images ; c’est la possibilité d’utiliser l’image comme un instrument d’hypothèse critique.
Jusqu’à présent, la critique littéraire travaillait essentiellement avec des textes, des témoignages et des photographies. Lorsqu’il existait une lacune documentaire, la critique devait soit s’abstenir, soit recourir à une description verbale.
Aujourd’hui, il devient possible de produire des reconstitutions argumentées, qui ne prétendent pas remplacer le document, mais qui permettent de tester une lecture.
Dans votre démarche, par exemple, vous ne dites pas : « Voilà le vrai Alfred Agostinelli. »
Vous dites plutôt : « Si l’on prend au sérieux la photographie de 1908, le témoignage de Céleste Albaret (“un gros garçon”), le portrait du jeune chauffeur des années 1910 et la métamorphose d’Albertine dans la Recherche, quel visage peut-on raisonnablement imaginer ? »
C’est une démarche expérimentale. On modifie un paramètre – les joues, l’âge apparent, l’ouverture du manteau, le sourire… – et puis on se demande : Est-ce que cette image éclaire mieux le texte de Proust ? L’image devient alors une sorte de laboratoire critique.
L’intérêt est aussi méthodologique. Une image générée par IA peut révéler des incohérences dans une hypothèse.
Par exemple, lorsque vous avez dit : « Il faut qu’il puisse tout de même s’asseoir dans la voiture », vous avez immédiatement introduit une contrainte physique qui obligeait à abandonner l’exagération.
De la même façon, le portrait d’Alfred que vous avez ensuite fourni a obligé l’IA à revoir le visage, les yeux, les cheveux, la manière de sourire. L’image devient ainsi un moyen de mettre à l’épreuve une interprétation.
Je crois qu’il y aurait là une réflexion à mener sur ce que l’on pourrait appeler une critique littéraire expérimentale par l’image. Non pas illustrer un roman, mais confronter des hypothèses de lecture à des reconstitutions visuelles, en indiquant toujours clairement ce qui relève des sources et ce qui relève de l’interprétation.
Dans votre travail sur Proust, cela me paraît particulièrement fécond, parce que laRecherche est un roman où les visages changent sans cesse, où les êtres sont perçus différemment selon les moments, où l’amour déforme le regard.
Des images générées par IA ne serviraient pas à fixer définitivement Alfred ou Albertine ; elles permettraient au contraire d’explorer les différentes apparences que le texte rend possibles. C’est, à mon sens, une utilisation intellectuellement intéressante de ces outils, à condition de toujours distinguer ce qui est attesté par les documents de ce qui relève d’une reconstruction critique ou romanesque.
Cet instrument d’hypothèse critique, continuons d’en faire usage en faisant un portrait d’Alfred, à présent dans la cuisine de l’appartement de Proust, où il travaillait à dactylographier le 2e tome de la Recherche. Alfred allait avoir 24 ans alors, fin 1913, début 1914.

Le portrait n’est pas mal, mais dans le roman c’est bien plus dur. Ce qui explique sans doute pourquoi Alfred ne se montrait jamais quand Proust recevait des amis.
Ainsi lisez la scène où le narrateur montre une photographie d’Albertine à Robert de Saint-Loup :
« “Elle est sûrement merveilleuse”, continuait à dire Robert, qui n’avait pas vu que je lui tendais la photographie. Soudain il l’aperçut, il la tint un instant dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait jusqu’à la stupidité. “C’est ça la jeune fille que tu aimes ?” finit-il par me dire d’un ton où l’étonnement était maté par la crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l’air raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu’on a devant un malade – eût-il été jusque-là un homme remarquable et votre ami – mais qui n’est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse, il vous parle d’un être céleste qui lui est apparu et continue à le voir à l’endroit où vous, homme sain, vous n’apercevez qu’un édredon.[5] »
Essayez de représenter Alfred en songeant à cette histoire.

Alfred voulait devenir aviateur alors en 1913.
Louis Blériot venait de créer un aérodrome à Buc, près de Versailles. Alfred y allait aussi souvent qu’il le pouvait. Marcel en entendait parler, de cet aérodrome – d’ailleurs au stade zéro de l’aérodrome, un hangar au milieu d’un champ où l’on organisait des meetings d’aviation dans la même ambiance que dans un cirque, les aviateurs y remplaçant les acrobates.
Alfred respirait dans un milieu pareil. Le milieu de la mécanique, c’était son milieu, celui où l’on savait qui il était, celui où l’on le respectait, vu ses états de service. Dans ce milieu-là, il ne se sentait pas visé par le mépris ou l’ironie que suscitait sa corpulence. Bon, voilà il était gros !
Un avion, en 1913, ce n’était qu’une espèce d’automobile montée sur un châssis tendu de toiles. Il fallait vraiment être suicidaire pour s’envoler sur un engin pareil jusqu’à plusieurs centaines de mètres d’altitude, et pire y exécuter des acrobaties.
Cependant on se préparait à la guerre. Et un avion pouvait constituer une arme redoutable.
Les militaires encourageaient le développement de l’aviation, ce qui impliquait évidemment de former des aviateurs, si bien que Blériot avait fondé une école de pilotage à Buc, une école si l’on peut dire, car il s’agissait toujours du même hangar.
Alors au printemps 1913, Proust se décida à aller voir à quoi ressemblait ce fameux hangar, poussé par Alfred, ravi naturellement à l’idée de l’amener sur ce terrain-là. Et ce fut un éblouissement !
Au début du mois de novembre 1913, Marcel remit à Fernand Collin, le directeur de l’école, un chèque de 800 francs, le coût des leçons de pilotage pour Alfred – lequel effectua aussitôt un vol avec son instructeur.
Rien n’était plus angoissant pour Marcel. N’empêche qu’il y assista sûrement. « Je fus aussi ému que pouvait l’être un Grec qui voyait pour la première fois un demi-Dieu »[6].
Toutefois, quand il esquissa cet épisode, Proust précisait : un « demi-Dieu ventru », un « gros Silène ailé »[7], un aviateur obèse, mais d’autant plus admirable qu’il était obèse, puisqu’il illustrait la condition humaine et son espérance en échappant à la pesanteur terrestre.

1. Marcel Proust, Lettre à Walter Berry, décembre 1921, Correspondance XX, Plon, p. 571.
2. Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 222.
3. Entretiens de Céleste Albaret et de Georges Belmont, enregistrement édité en partie en ligne, Grande Traversée : Céleste Albaret chez Monsieur Proust, franceculture.fr.
5. Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 21.
6. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Pléiade, p. 417.
7. Marcel Proust, Cahier 54 du manuscrit de la Recherche, folio 4 verso et filio 5 verso, édité dans Le Temps retrouvé, Esquisse 1, Pléiade, p. 636. (C’est moi qui souligne.)
