Je rentre de Haïfa, dans le nord d’Israël, où j’ai prononcé le discours de clôture d’une conférence sur l’antisémitisme prévue de longue date et plusieurs fois reportée à cause de la guerre.
Il y avait là des chercheurs venus de vingt pays.
Cinq cents participants.
Deux cent vingt intervenants.
Deborah Lipstadt, qui fut, jusqu’à Trump, envoyée spéciale des États-Unis chargée de la lutte contre l’antisémitisme.
Dina Porat, immense historienne de la Shoah, ancienne directrice scientifique de Yad Vashem et l’une des architectes de la définition internationale de l’antisémitisme.
Cochav Elkayam-Levy, jeune juriste israélienne, spécialiste du droit international, qui, dès le lendemain du 7 Octobre, entreprit de documenter les crimes sexuels commis par le Hamas contre les femmes israéliennes.
Cette conférence – organisée par le Comper Center for the Study of Antisemitism and Racism, en partenariat avec le London Center for the Study of Contemporary Antisemitism – fut le plus grand événement universitaire annuel consacré au sujet.
Ses travaux portèrent aussi bien sur l’obsession antisioniste des grandes organisations internationales que sur la corruption du langage qui en ressort, les ravages des réseaux sociaux qui amplifient le mouvement ou l’effet de l’intelligence artificielle sur les cerveaux.
Ce fut un grand honneur, pour moi, de la conclure.
J’ai rappelé, bien entendu, comme tous ceux qui m’avaient précédé, la vague de haine sans précédent qui déferle sur le monde depuis le 7 Octobre.
Mais j’ai tenu aussi à dire que la bataille est loin d’être perdue.
J’ai rappelé que les Juifs ont, chez les catholiques depuis Vatican II et chez les évangéliques depuis la guerre des Six Jours de 1967, parmi les musulmans modérés et chez les démocrates de probité, de nombreux alliés.
Et je me suis longuement arrêté sur la tournée des campus américains que j’ai faite il y a un an et où j’ai constaté qu’il était parfaitement possible d’ébranler les certitudes d’amphithéâtres gagnés à l’idée qu’Israël est un État colonial, fondé sur un apartheid et potentiellement génocidaire : tantôt je rappelais qu’Israël est, historiquement, une nation décolonisée, née de l’un des premiers mouvements décoloniaux de l’après-guerre et arrachée à la grande puissance coloniale de l’époque, l’Empire britannique ; tantôt je montrais qu’un État qui accorde les mêmes droits civiques à tous ses citoyens et dont un habitant sur cinq est arabe et hostile, assez souvent, aux principes même du sionisme, est l’exact contraire d’un régime d’apartheid ; tantôt, enfin, j’expliquais que j’ai couvert un génocide à 20 ans (au Bangladesh), un autre à 60 (au Darfour), que j’ai abondamment réfléchi à plusieurs autres (Arméniens, Tutsis du Rwanda et, bien entendu, la Shoah) et qu’il est non seulement infâme, mais logiquement absurde, de parler de génocide dans une guerre où l’on prévient avant de frapper, où l’on ouvre des corridors d’évacuation tous les jours et où l’on négocie des cessez-le-feu ; et le fait est que ces arguments de raison portaient ! l’imbécillité vacillait ! et, parfois, l’amphithéâtre se retournait !
Bref, j’ai porté, à Haïfa, un discours de combat – mais aussi, je crois, d’espérance.
N’empêche.
Il y avait aussi là, bien sûr, des Israéliens.
Ils étaient de droite et de gauche.
Partisans et adversaires de Benyamin Netanyahou.
Il y avait parmi eux des Juifs, mais aussi, Haïfa étant cette ville assez singulière où les différentes communautés ne se contentent pas de vivre côte à côte mais partagent les mêmes quartiers, les mêmes rues, les mêmes immeubles, des Druzes, des Kurdes, des Arabes.
Or, ce qui m’a frappé, c’est que ces Israéliens, tandis qu’ils m’écoutaient, demeuraient habités par un sentiment plus fort que tous les arguments.
Celui d’être victimes d’une immense injustice.
D’être, sans examen ni jugement, mis au ban des nations démocratiques.
D’être boycottés, quand ils sont chercheurs, écrivains, cinéastes, musiciens, ou simples étudiants, quelles que soient leurs opinions individuelles.
D’être trahis, ou en voie de l’être, par de grandes démocraties dont ils admettaient volontiers qu’elles puissent critiquer tel de leurs gouvernements mais dont ils n’auraient jamais imaginé qu’elles puissent aller jusqu’à suspendre leur soutien, restreindre leurs livraisons d’armes et les laisser seuls face à l’ennemi.
Le sentiment, chez ceux qui avaient bien imprudemment mis leurs espoirs en Donald Trump, de pouvoir être vendus, du jour au lendemain, en échange d’un plat de lentilles qatari ou d’un deal avec Téhéran.
Et puis, nouvelles alliances ou pas, le vertige face à cette Amérique emportée dans le double tourbillon d’une gauche radicale qui ne détesterait pas « globaliser l’Intifada » et d’une droite Maga indignée par les nouvelles « guerres juives » où l’on voudrait l’entraîner.
J’étais aussi là pour présenter l’édition hébraïque de Solitude d’Israël.
Je me suis surpris à penser que j’aurais presque pu rebaptiser le livre : Tristesse d’Israël.

La haine des juifs n’est pas un sentiment conjoncturel. Elle est en toile de fond de l’humanité depuis l’origine et ne fait que varier d’intensité au gré des crises. À chaque époque, nous avons donc besoin de soldats courageux pour défendre, autant qu’il est possible, la dignité et la sécurité d’un peuple face à la dangereuse stupidité du monde. Vous êtes celui de notre génération.