L’arrivée à Pékin se signale par la brutale découverte d’un environnement urbain immense, sagement posé au centre d’un cirque de montagnes presque lunaires, voisin de ce désert de Mongolie que rappellent, par à-coups, des bourrasques d’un vent glacial. Certes, la ville est ponctuée de lacs et de parcs qui brillent dans une lumière éclatante. Mais la proximité du désert n’y fait rien, l’horizon est partagé entre des gratte-ciels bleuissant et des toits verts biscornus posés sur des colonnes de bois rouge. Vous arrivez dans le campus qui vous attend pour vous offrir, sans transition, la réalité d’un socialisme d’État à la fois économe et spacieux. Vous êtes au milieu des rangs serrés du peuple Han marqué par une similitude physique troublante désormais inconnue en Europe, que traversent parfois quelques étrangers, Africains et Russes surtout, et même de rares Français. Si vous n’aviez pas vos étudiants chargés de vous assister pour tous les gestes de la vie quotidienne au milieu des tours gigantesques qui environnent votre appartement, vous seriez perdu dans votre barque au milieu de la mer. Ne croyez pas pour autant qu’on sorte accablé de l’épreuve. La Chine offre une vie légère et rayonnante. C’est sous son soleil, parfois troublé il est vrai par des brumes impures, que je vous écris cette longue lettre depuis cette Asie étrangère qui règne désormais au cœur de mes souvenirs de voyageur séjournant.

Vous ne pouvez oublier, certes, que vous êtes venu pour participer aux promesses d’un « Humanisme global » dont l’Occident ne veut d’aucune manière et que les Chinois posent comme un préalable absolu : « vous êtes agressifs, nous ne cherchons que des partenaires », protestent-ils. Vous enseignez sur le fond de ce malentendu en tentant de maintenir un savoir le plus exact possible et vous vous réjouissez de voir tant de lumière sur ces jeunes fronts. On comprend très vite que les parents ici ne comptent guère, ils sont débordés par la lutte pour la survie économique. Les grands-parents, à la retraite, ont le loisir d’évoquer les temps fabuleux où s’est fondée la République de Chine. Les petits-enfants voudraient continuer ce rêve et le cherchent avec application dans les longs couloirs de l’enseignement universitaire. Je me mets à leur service. Je raconte l’épopée de nos savoirs. Ils me devinent et souvent me précèdent. Je sème à tout vent ma bibliothèque invisible. 

La sonnerie annonce la fin du cours et, dans l’ombre soudain retrouvée des allées, j’entre en ésotérisme. J’appelle ésotérisme une certaine façon d’interroger les apparences jusqu’à ce qu’elles s’espacent assez pour laisser paraître leur provenance. Leibniz a eu cette idée d’un fond substantiel dont émanent les qualités des phénomènes et en a vérifié l’hypothèse, on le sait, jusqu’en Chine. La Chine bouleversée par les métamorphoses en cours appelle cet effort d’attention car le fond n’est jamais indemne des stigmates de la destruction. Aussi cette entrée dans le mystère n’a-t-elle rien à faire des moments d’équilibre et de paix. Elle assure le maintien d’une relation avec le silence de l’univers quand le monde des façades, des traités et des serments vacille ou s’efface. Elle est faite pour poindre dans le désastre. Nous commençons à comprendre ici même ce que cela veut dire. Pékin porte dans ses rues rectilignes et ses parcs aménagés cette forme très spéciale de hantise qui frappe le passant anonyme qui ne peut s’en tenir aux reconstitutions qu’autorisent l’intelligence artificielle et ses sous-produits. Car qui voyage sous ce ciel pur reste un homme hanté : comment ne pas l’être quand vous découvrez que la Cité interdite est un centre vide autour duquel gravitent les cercles successifs de la ville, que le Temple des Archives met en son centre l’empereur Fu-xi parce qu’il a enseigné, il y a plus de cinq mille ans, les huit Diagrammes dont use le Confucianisme pour la divination et le Taoïsme pour enseigner la combinatoire du Yin et du Yang, quand vous êtes invité à monter sur le bateau des morts pour faire une croisière sur le Fleuve jaune et que vous savez que le Roi du monde va venir vous requérir dans la grotte où s’alignent les Arhats, les Délivrés vivants, sur les flancs de la Montagne…

Dans ce contexte, il n’est pas vain de venir avec l’arrière-pensée des traditions secrètes, elles joueront le rôle d’une Encyclopédie de recours. Il n’y a aucun excès à suivre les grands récits légendaires pour entrer dans les secrets de la Chine. Au contact de nos amis chinois, on constate très vite que le seul pays qui a droit à une histoire reste la France à cause de notre « glorieuse » Révolution et de la Commune qui en reprend les espérances à mi-chemin entre Robespierre et Lénine. Quant à la philosophie, elle se développe en deux parties : l’histoire, qui est enseignée dans des manuels, et la « recherche », qui repose sur des traductions anglaises, même quand il s’agit de mettre toutes ses espérances dans le marxisme français, Louis Althusser en premier. Ce sont là les pointes de l’Occident, avec ses dates saillantes. Mais la poussière de la Chine lève déjà ses tourbillons et aligne de nouveaux sillons d’Ouest en Est.

Au long des larges avenues, on trouve des temples, et parmi les plus beaux, toujours parfaitement entretenus sous le titre de « National Relics ». Mais cette fidélité patrimoniale a un coût : les temples, à part celui des lamas tibétains et quelques temples taoïstes intacts, ont subi une dégradation bien plus subtile que les destructions dont notre propre Révolution n’a pas été avare : ils ont été muséifiés, avec un tel soin architectural et un tel souci de neutralisation des élans religieux que les grandes cloches ne sonnent plus, mais sont diffusées par enregistrement et qu’il est bien souligné qu’on ne peut brûler de l’encens autour des autels qui, parfois, il est vrai, portent quelques offrandes furtives. Il existe des prêtres légèrement étourdis par la foule des visiteurs qui font sonner paresseusement un bol de bronze ou donnent des conseils « spirituels » à des familles dans la peine. Les autels voués au dieu de la richesse semblent les seuls à être encore habilités au culte. Mais j’ai su, à mon retour, que j’étais à Paris quand j’ai entendu les cloches sonner librement dans la ville. Pour combien de temps ?

Dans ce monde sans temple réellement desservi, ni cimetière accessible, où rendre son culte ? Les Catholiques ont leur cathédrale, les Musulmans leur mosquée, les Juifs leur synagogue, les Protestants leur temple. Mais ces rites sont portés par des associations privées et ne comportent aucune signification publique et ne peuvent vraiment servir de point de repère à une communauté. Même le bouddhisme, qui a ses fidèles, repose sur des associations qui tentent d’éviter les ascèses trop radicales. Ici règne le Grand Véhicule, qui comporte une promesse de salut, mais pas d’organisation intérieure. En revanche, c’est toujours un devoir que de croiser l’équerre et le compas, comme le charpentier ou l’architecte. Ce talisman est indissociable d’une histoire plus universelle, qui est la nôtre.

À quoi bon chercher un ésotérisme dans ce désert, demanderont des juges plus sévères. Chercher un ésotérisme – je répondrai ainsi –, c’est chercher les fissures dans le rocher social. Tant qu’il y aura des hommes éclairés par l’intelligence et le goût de la vérité, ces fissures se feront sentir au bout de doigts. Et il n’est pas difficile de trouver de telles fissures en Chine : qu’il s’agisse de trouver le nom de votre rue, d’acheter des « dumplings » ou de suivre les pas de Mao, la fissure est devant vous, béante, noir sur blanc, minuscule sur le bronze, gigantesque sur les calicots, partout présente, jamais exactement traduite, simplifiée certes, mais jamais effacée : j’ai nommé le Caractère. Vive la Chine qui écrit le vrai comme le faux avec ses caractères millénaires ! Le caractère est la Voie ; le signe écrit, gravé, peint, buriné ou esquissé par les mains adroites des étudiants, est le Tao du voyageur comme du natif. La Chine existe parce qu’elle écrit et s’écrit. Elle s’écrit par les signes inscrits sur la carapace de la Tortue. Virgile distingue deux voies d’accès aux Songes, par la porte de corne et par la porte d’ivoire, la première troublée, mais véridique, la seconde, éblouissante et mensongère. La Chine parle par la porte de corne. Le jade blanc poli jusqu’à l’impondérable et les porcelaines spectrales maintiennent depuis des millénaires cette voie ouverte. 

L’Occidental qui a vu l’Étoile flamboyante connaîtra par la Chine le retour aux premiers mots de son initiation : « je ne sais ni lire ni écrire, je ne sais qu’épeler », sauf qu’il est difficile d’épeler une langue qui n’a pas d’autre alphabet que celui que les Jésuites ont forgé lors de leur arrivée au XVIIe siècle. Bienheureux Jésuites, en vérité, qui, à l’école du P. Matteo Ricci, ont formulé les remarques les plus clairvoyantes sur les croyances chinoises. Leur diagnostic n’a jamais été pris en défaut : « athéisme raffiné » où la vie ne consiste qu’à produire une « matière subtilisée », capable de recevoir un souffle qui vient du Ciel. Pas de Dieu personnel, pas d’immortalité de l’âme distincte du Culte des ancêtres, et confusion irrémédiable entre les causes du mouvement, l’harmonie des contraires et les grands gestes conciliateurs de l’Empereur pour établir les rapports entre le Ciel et la Terre. 

C’est à peine s’il faut parler ici de Religion naturelle, mais plutôt d’une théosophie basée sur la crainte des fantômes et la toute-puissance de la divination. On comprend mieux la Blavatsky en Chine, avec sa « Doctrine secrète » faite de messages transmis, de guerres des races et de spiritisme étourdissant. Si l’on ajoute la proximité du shamanisme mongol et le riche déferlement des eaux du Tibet sur le Grassland, il se pourrait qu’une forme de théosophie constitue un complément indispensable aux travaux majeurs de Guénon, Roi du monde en premier, mais encore Grande Triade en complément. J’inscrirais aujourd’hui l’ésotérisme chinois non pas sous la forme de quelque persistance, mais exactement dans cet état de l’être que Guénon place parmi « les possibilités de non-manifestation » : rien ne se manifeste en effet (ce qui exclut toute forme de phénoménologie), mais il réside, au sein de la Possibilité universelle, cette voie occulte et toute-puissante qui réserve la possibilité même d’une non-manifestation. Dans cet état de l’être, la Chine est souveraine et offre un champ illimité aux parcours qui se vouent à la souveraineté de l’invisible. La parole de Blaise Pascal s’en trouve parfaitement confirmée : « Mais la Chine obscurcit, dites-vous ; et je réponds : La Chine obscurcit, mais il y a clarté à trouver. Cherchez-la. » (Pensées, éd. Lafuma, 822)

Il est vrai cependant que les Triades taoïstes sont trop alchimiques pour ne pas s’exposer, d’un autre point de vue, à des formes de complexification de l’influx primordial qui ne s’inscrivent pas toujours dans les voies droites de la Tradition. La science moderne, celle, compréhensive, de Teilhard, mais aussi la chimie des matériaux de substitution, l’identification de nouvelles particules, les interventions sur le génome, pour ne rien dire de l’Intelligence générative, ces déclinaisons inévitables de l’activisme techno-industriel sont convoquées à toute heure dans un nœud de pouvoir qui semble directement procéder du dragon impérial. J’en suis venu à croire, au cours de mes innombrables conférences, qu’il y avait même place pour un ésotérisme du « Matérialisme dialectique », pour peu qu’on restitue sous les plis de la matière une énergie fondamentale que Engels soumettait encore, après Hegel, à une Dialectique de la nature… Désormais les autorités parlent d’une « Deuxième intégration » : la première fut celle du marxisme dans la Chine traditionnelle et date de 1949 ; la seconde sera celle de la Chine traditionnelle dans le marxisme, et elle est le mot d’ordre de ce jour. Pourrons-nous y retrouver de quoi satisfaire notre attente et notre soif de dialogue ?

Tel est le parcours que j’ai entrepris en Chine depuis mon premier voyage en 2009 : les religions extérieures ont été arasées et nulle renaissance d’un Catholicisme devenu enfin universel ne pourra venir à bout d’un indifférentisme religieux de fond, qui n’hésite pas à proclamer son ignorance de la Bible. Mais sur ce fond impie comme le rire et sourcilleux comme un rituel, il règne une liberté d’un autre genre, qu’on pourrait nommer : un ésotérisme libre de son exotérisme, qui contient cette conséquence imprévue, la réalité d’une liberté par l’ésotérisme. Aujourd’hui certes, la Chine n’offre pas de chance initiatique, mais elle ne peut, d’aucune manière, être enrôlée, comme notre Occident, sous la figure sans réplique de la Contre-initiation. Cette neutralité initiatique est son incommensurable avenir. Je pressens même qu’elle pourrait devenir la cause d’un grand amour et d’un parti pris à la fois innocent et planétaire.

C’est pourquoi je mettrai l’avenir de la Chine sous le signe non certes d’une restauration, mais d’une résurgence. L’eau manque en Chine, et, quand elle s’échappe et revient, elle est d’une transparence merveilleuse et joue spontanément avec la lumière. Je ne souhaite qu’une chose, c’est de voir ces résurgences se rejoindre pour former ensemble une cascade. La cascade est la forme traditionnelle la plus accomplie dans la peinture chinoise comme dans celle du Japon : la cascade foudroyante et drue est le mouvement fondamental de cette société sans dieu. Et pour reprendre mes convictions les plus profondes, je dirais que la Chine est le pays d’une « Transcendance démembrée », qui prend la forme d’une cascade éternelle, et il est bon de courir se baigner dans ce bain de jouvence toujours relié, je le crois, à l’indéfectible Milieu. 

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