« Tonnerre de Brest ! » rugit le capitaine Haddock défiant Zeus en personne, à l’instar des véhémenteurs de papier qui usent de la même foudre, chez Paul Féval, Saint-Pol-Roux, Apollinaire, Proust, Simenon, Brassens et quelques autres.
Dans la même veine transgressive, nul besoin de se piquer de littérature pour s’aviser que Querelle de Brest, de Jean Genet, doit son aura de scandale à se dérouler dans les quartiers malfamés de ce port mythique et ses marins perdus, échoués à Brest pour une escale sans fin. Nul besoin, non plus, d’écouter Montand ou Ferré chanter Barbara, le poème de Prévert, pour se remémorer le fameux : « Rappelle-toi, Barbara, il pleuvait sur Brest ce jour-là », et le lapidaire : « Brest, dont il ne reste rien. »
Ces totems symboliques ont ancré Brest dans l’imaginaire français.
Un nouveau rendez-vous entre Brest et sa légende attendait son heure, il y a soixante ans. Mais ce fut un rendez-vous raté, que nous raconte Pierre Adrian, prix Vialatte 2026 avec le photographe Yann Stofer, dans Le rêve inachevé de Jack Kerouac, en glissant ses pas sur les traces incertaines du plus célèbre vagabond de la Beat Generation, venu à Brest, une nuit de juin 1965, à la recherche de son passé celtique.
Écrasé par le succès mondial auprès de la génération hippie de Sur la route – écrit en trois semaines en 1951, refusé par tous les éditeurs pour oralité foutraque et outrage à l’American way of life, paru édulcoré en 1957 –, Kerouac ne se remit jamais d’avoir produit ce rouleau de feuilles collées bout à bout, de 36 mètres de long. Ce chef-d’œuvre lui avait tant coûté. Il avait tout donné de lui-même, d’un coup. Ce miracle de l’âme nouée à l’écriture ne se reproduirait pas dans les livres suivants.
Se refusant à jouer les gourous libertaires, sombrant un peu plus dans l’alcool, rompant avec ses amis de révolte, Ferlinghetti, Allen Ginsberg, William S. Burroughs, revenant au catholicisme de son enfance, Kerouac n’eut plus qu’une obsession, élire un sol à soi à quoi se raccrocher. Ce seraient ses origines bretonnes, son paradis perdu, sa quête « arthurienne. »
Juin 1965. C’est dans cet esprit d’archéologue de lui-même que Kerouac se rend en Bretagne. Il loupe son avion pour Brest, perd sa valise, prend le train, débarque à Brest de nuit, ne sait où aller, finit au commissariat, où les flics, compatissants devant un étranger au sabir québéco-yankee incompréhensible, lui indiquent un gîte loin du quartier de Recouvrance, loin de ses bars, de ses bagarres et des filles à matelots.
Deux rencontres vont rester dans la mémoire brestoise. La première avec un libraire de la rue de Siam qui, quarante-cinq ans plus tard, se souvenait sur France Culture d’un Jean-Louis Lebris de Kerouac, qui signa le livre d’or, se resservit trois fois du cognac et parlait un français extravagant. La seconde est haute en couleur. Une habitante avait accueilli un certain Lebris de Kerouac : « On lui a donné à boire, il buvait bien. Il n’y avait que du rhum, il a dû boire la bouteille. On a beaucoup sympathisé. C’était un farfelu. Il voulait savoir d’où il venait, ses origines. C’était vraiment un rigolo. Il était très gentil, et c’était un bel homme, magnifique. »
Kerouac, malgré ces Brestois si accorts, quitte la ville le lendemain de son arrivée sans demander son reste, comme un voleur. DansSatori à Paris, il tapera à bras raccourcis sur Brest ! Nul ne s’explique encore aujourd’hui pourquoi. Il n’y reviendra pas, malgré les appels à découvrir le pays de ses ancêtres, d’un barde armoricain émigré à New York, qui ira jusqu’à lui envoyer un billet d’avion pour la France et se chargerait de lui, des monts d’Arrée à la mer Atlantique. Tout en l’assurant qu’« un jour viendra où nous irons en Bretagne ensemble comme deux princes celtes », Kerouac, parfait anti-Ulysse, se dérobera jusqu’à sa mort trois ans plus tard, en 1969, hanté par son prurit de fuir le monde pour mieux se fuir lui-même.
En finir avec la Route, faire retour au passé familial, au foyer premier et conjurer ses démons intérieurs, certes. Mais faire retour à quoi ? À qui ? À la langue bretonne ? À l’origine ? Au gynécée ? Pour l’homme aux semelles de vent qu’il n’avait cessé d’être, l’aggiornamento était de taille et venait trop tard. Les dés étaient depuis longtemps jetés. Voilà pourquoi il était reparti si vite de Brest. Si, comme le soutenait Ferlinghetti, « les poissons parlent breton », ce n’était pas le cas de Kerouac. Difficile, pour un retour aux sources vives de l’âme celte, d’ignorer sa langue matricielle.
« Je suis fatigué, lui écrivait son admirateur breton pour le convaincre de mettre son rêve armoricain à exécution, je voudrais retrouver mes collines du Centre-Bretagne avec les miens, faits de chair et de sang et aux âmes authentiques. Toute cette agitation, cette course, ce travail harassant pour le Dieu Argent, me rendent malade. Laissez-moi rentrer à la maison, dans ma seule et dernière demeure. »
Kerouac, lui, n’aura pas pour dernière demeure la Bretagne, mais une chambre d’hôpital en Floride.
La légende croisée d’un Kerouac breton et d’une ville, Brest, cité-phare de l’errance existentielle doublée d’une Ithaque réparatrice, ne sera pas écrite. Tant, faute de Pénélope comme de nouveaux compagnons de misère et de gloire, cette Ithaque au bord de la mer d’Iroise lui rappelait d’avance la solitude affreuse dont il avait souffert à Big Sur dans une cabane au-dessus du Pacifique, quelques années plus tôt.
Kerouac à Brest, c’est l’histoire avortée d’un rendez-vous de la littérature avec la vie.
