Comme mon écriture de gaucher contrarié est difficile à lire, je me suis mis, à partir de 1962, à la machine à écrire Olivetti, puis à la machine avec petite mémoire, puis, en 1984, à l’ordinateur.

Je prends des notes manuelles au préalable et pendant la rédaction, mais un récit qui suit une chronologie me vient au fil du clavier assez facilement avec l’aide du couper-coller ou de l’insertion de passages nouveaux. J’imprime sur papier, ce qui me permet une certaine objectivation, et reporte les corrections manuelles sur l’ordinateur. Le travail de correction, de mise au clair, de mise au point va continuer sur les épreuves de l’éditeur, en dépit de la prohibition insane, parce qu’antilittéraire, des « corrections d’auteur ».

D’autres livres mûrissent. Pour La Méthode, j’ai mûri cinq ans avant de me mettre à la rédaction. Je multiplie les notes de lecture ou de réflexion, puis me viennent des idées d’organisation de ces notes, c’est-à-dire une ou des ébauches du plan de l’ouvrage. J’ai absolument besoin d’un plan comme échafaudage, mais par la suite je peux chambouler ce plan au profit d’un nouveau. Et pour commencer la rédaction, il m’a fallu comme chauffer un haut fourneau mental. Je dois lutter contre un démon de l’inertie qui me divertit sur mille petites choses pour m’empêcher de me mettre à l’œuvre. Et puis il faut des conditions écologiques, un paysage toscan, une fenêtre dominant la mer (Méditerranée) et, toujours pour ce livre, il m’a fallu aussi une forte combustion amoureuse… J’ai rédigé en continu une première version en trois parties, puis j’ai beaucoup corrigé la première partie avec l’aide d’amis compétents et critiques ; cette première partie est devenue un premier volume. Finalement, en trente ans, le livre en trois parties est devenu une œuvre en six volumes, les deux derniers, imprévus au départ, nécessaires aux approches de la fin. Au cours d’une si longue entreprise, l’esprit évolue. Alors que le travail se poursuit selon le plan préconçu, une idée surgit, marginale, périphérique, puis elle prend de plus en plus d’importance, devient centrale, fait déconstruire et reconstruire différemment ce qui avait déjà été rédigé. J’ai écrit en une année de réclusion certains livres, mais celui-là, en trois décennies, a évolué de lui-même et m’a fait évoluer. De même que le travail de fresque n’est pas celui du chevalet, de même l’écriture au long cours est un véritable voyage où la pensée, qui se transforme, achève de prendre forme.

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