Née à la Renaissance et morte à l’âge classique, une aristocrate picarde, Marie Le Jars de Gournay (1565-1645), aujourd’hui oubliée, appartient à l’histoire littéraire de la France, pour avoir mis, très jeune, ses pas dans les pas de Montaigne, au point d’être devenue « sa fille d’alliance » puis d’assurer l’édition posthume des Essais, avant d’embrasser une carrière de femme de lettres qui la conduira aux portes du Grand Siècle.

Enfouie sous la poussière du temps, cette figure oubliée mérite mieux que l’anonymat où son nom a sombré. On s’attachera ici à lui rendre justice.

Influencée par son père, disparu en 1577, qu’elle qualifie de personnage d’honneur et d’entendement, Marie de Gournay place la vertu au cœur de sa réflexion. Très jeune, elle fera allégeance à Montaigne, son père spirituel, et contractera une dette littéraire envers lui jusqu’à la fin de ses jours. Son travail sur Montaigne nourrira ses propres ambitions littéraires.

Son intelligence et son discernement en font une femme d’une grande modernité. Philosophe, femme de lettres, féministe, moraliste, linguiste, son érudition et ses pensées la hissent parmi les grands esprits de son temps. Elle développe une pensée politique rigoureuse, mais aussi des considérations terre à terre sur l’éducation des enfants, ouvre les premiers espaces de liberté pour la gent féminine et la parole des femmes. Elle défend la langue française et la poésie, s’intéresse à l’alchimie. Esprit libre, menant une réflexion savante sur la société du XVIIe siècle, elle aura l’estime et l’appui des puissants de son temps, Henri IV et Richelieu, qui la pensionnera.

Elle est essentielle dans la vie de Montaigne, comme héritière en titre de son patrimoine intellectuel. Marie de Gournay découvre à 18 ans, par l’intermédiaire de son oncle, les Essais de Montaigne, publiés pour la première fois en 1580 à Bordeaux, chez Simon Millanges. L’Exemplaire de Bordeaux est, quant à lui, un exemplaire de l’édition de 1588, annoté et corrigé par Montaigne. Les Essais n’avaient pas encore acquis le statut de chef-d’œuvre de la Renaissance française. Dans leur première version, ils accordent une place importante au discours politique et moral, avant de connaître, au fil des éditions suivantes, les enrichissements qui feront toute leur ampleur introspective.

Sa lectrice est transportée d’admiration. En 1588, elle écrit à Montaigne pour lui signifier son désir de le rencontrer. Ils se rencontrent à Paris cette même année. Montaigne est âgé de 55 ans. C’est un coup de foudre intellectuel. Cette amitié durera jusqu’à la mort de l’écrivain, quatre ans plus tard. Montaigne la considérera comme sa « fille d’alliance ». Elle comblera sa retraite et sa solitude. Accablé par la mort de son âme sœur, La Boétie, puis par la perte de son père et par la fameuse chute de cheval qu’il vécut comme un signe du destin, Montaigne traversait une phase mélancolique, délaissait Les Essais. À la fin du chapitre sur la présomption, Montaigne livre un brillant éloge de Marie de Gournay : « J’ai pris plaisir à publier, en plusieurs lieux, l’espérance que j’ai de Marie le Jars de Gournay, ma fille d’alliance, et certes aimée de moi beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude comme l’une des meilleures parties de mon être. Je ne regarde plus qu’elle au monde. Si l’adolescence peut donner présage, cette âme sera capable des plus belles choses, et entre autres, de la perfection de cette très sainte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ait pu montrer encore : la sincérité et la solidité de ses mœurs y sont déjà battantes. Son affection envers moi est plus que surabondante. Le jugement qu’elle fit des premiers Essais et femme, et si jeune, et seule en son quartier, et la véhémence fameuse dont elle m’aima et me désira longtemps, sur la seule estime qu’elle en prit de moi, avant m’avoir vu, c’est un accident de très digne considération. » (II, 17, 661-662). 

L’affection qu’elle lui porta et l’estime où elle le tint valut à Montaigne de séjourner au château de Gournay, près de Compiègne, dans l’Oise. 
Il subsiste un mystère sur leur relation. Montaigne parle, à propos d’elle, de « très sainte amitié ».
Parfaite autodidacte, elle apprend seule le latin, étudie la philosophie. Avec une immense audace, elle va s’emparer de l’œuvre de Montaigne, se l’approprier, la faire sienne. En 1595, pour la publication de la première édition posthume des Essais, elle traduira les citations latines et les annotera. 

Après la mort de Montaigne, Marie de Gournay procure l’édition posthume de 1595 des Essais, puis accompagne durablement leur transmission éditoriale jusqu’à l’importante édition de 1635. 
Protégée de Richelieu, Marie de Gournay lèguera en partie la bibliothèque de Montaigne, héritée de La Boétie, à M. François de La Mothe Le Vayer (1588-1672). Elle abat un travail éditorial considérable entre 1595 et 1635. L’édition de 1635 paraît à Paris chez Jean Camusat, avec privilège du roi accordé à la demoiselle de Gournay. Elle se proclame la garante de l’œuvre, qu’elle entend délivrer intacte pour la postérité. Madame de Montaigne, Françoise de La Chassaigne, envoie à Mademoiselle de Gournay son propre manuscrit. Elle y découvre une œuvre mobile, un chantier de langage, un texte en mouvement. Montaigne disait : « Je n’ai plus fait mon livre que mon livre ne m’a fait. » Grâce à elle, le chef-d’œuvre de Montaigne continuera sa marche immuable vers la postérité.

L’influence de Montaigne fera de Marie de Gournay une féministe engagée, une femme de lettres accomplie et une philosophe amateure. À sa mort, son œuvre comptera 1 700 pages.

Elle aura consacré sa vie à revendiquer le droit à l’éducation pour les femmes. Dénonçant une société patriarcale, elle plaidera sans relâche pour l’égalité entre les sexes. Dans la lignée de Christine de Pizan, qui a ouvert la voie en plein Moyen Âge avec La Cité des dames, elle ouvre avec un siècle et demi d’avance la voie à Olympe de Gouges et Louise Dupin.

Contrairement à ses sœurs, elle ne se maria jamais et vécut seule des revenus de sa plume. Privilégiant les qualités de l’esprit à la séduction, elle élargit son horizon social et considère que la vraie noblesse ne réside pas dans l’appartenance à une classe, mais dans l’excellence de l’âme et de l’esprit. Dans son Apologie, elle constate que le fait d’être « une femme qui parle » lui aura été hautement préjudiciable. Portée par l’amitié profonde de Montaigne et légitimée par lui comme l’initiatrice de son œuvre, elle se libérera grâce au langage et à l’écriture. Elle donnera une critique réfléchie de la société et un point de vue féminin sur nombre de sujets jugés jusque-là indignes d’examen. Tandis que certains contemporains refuseront de lire ses œuvres au prétexte que leur auteure est une femme, elle ne cessera de clamer que la dignité et le talent sont égaux entre les sexes.

Ainsi Marie de Gournay, avec son livre sur l’égalité des hommes et des femmes, entre de plain-pied dans la modernité. Ses idées sur l’éducation, le mariage, la religion, la raison, le stoïcisme, la vertu, la tolérance et la langue la feront qualifier de libertine. Elle a écrit : « La plupart de ceux qui prennent cause des femmes, contre cette orgueilleuse préférence que les hommes s’attribuent, leur rendent le change entier, renvoyant la préférence vers elles. […] Moi qui fuis toutes les extrémités, je me contente de les égaler aux hommes, la Nature s’opposant pour ce regard autant à la supériorité qu’à l’infériorité. » Pour consolider ses thèses sur la dignité des femmes, elle convoque Platon et Socrate disant que la nature leur donne les mêmes droits, facultés et fonctions qu’aux hommes. Platon fait intervenir Diotime dans Le Banquet, où sa parole est d’or. Socrate, admiratif de sa grande sagesse, dit d’elle : « Une femme qui était aussi savante là-dessus (l’Amour) que sur quantité d’autres sujets. » Périclès salue le génie politique d’Aspasie, son intelligence et sa culture. Les philosophes Pythagore et Aristippe de Cyrène, le consul Scipion l’Africain n’ont qu’à se louer de la sagesse de leurs filles. Que saint Paul ait déclaré le mari chef de la femme n’induit pas l’inégalité. « La plus grande sottise que l’homme puisse faire, poursuit Marie de Gournay, c’est de prendre cela pour passe-droit de dignité », attendu que ce que la Nature enseigne est conforme à ce que Dieu veut : l’homme et la femme à l’image de leur Créateur.

Philosophe et femme de lettres, elle fréquente le salon de Marguerite de Valois, qui lui donne une petite pension, rencontre des poètes tels que François Maynard, Philippe Desportes, Mathurin Régnier, Nicolas Coeffeteau, Honoré d’Urfé et Malherbe. Elle cherche à concilier l’héritage humaniste et les idées modernes.

Elle a écrit plusieurs ouvrages. Le premier traite de son cher Montaigne : Le Proumenoir de Monsieur de Montaigne. Suivront Égalité des hommes et des femmesDes grimaces mondaines et De l’impertinente amitié. Plus trois ouvrages autobiographiques dans lesquels elle trace un portrait d’elle-même comme femme de lettres, et deux pièces en prose, Apologie pour celle qui écrit et Copie de la vie de la demoiselle de Gournay, ainsi qu’une pièce en alexandrins rimés qui est une peinture des mœurs de son époque. Elle adapte les théories néoplatoniciennes de Marsile Ficin et de Léon Hébreu. Elle souligne l’importance des femmes dans la culture et leur contribution à la philosophie antique. Elle formule des conseils d’éducation destinés aux princes et princesses de France. Elle est convaincue que la corruption des mœurs de la noblesse porte une énorme responsabilité dans la conduite du pays. On lui reproche son érudition, elle est anticonformiste, prend la défense de la Pléiade. Elle pratique l’alchimie, est curieuse des textes inconnus, de l’occultisme. Elle ne renonce pas à chercher la pierre philosophale. Elle retrouve dans le procédé alchimique l’espoir d’une transmutation de son moi profond, au plus près de sa vérité. C’était à l’époque une pratique durement condamnée. Elle croit à la perfectibilité de l’homme.

Pour Marie de Gournay, le scepticisme moderne de Montaigne est fondamental. Se rapprochant de Descartes par son rationalisme, elle prône la générosité chère à son maître, apparentée à la charité, prend la défense de la poésie. En cela, elle est une lointaine héritière de Platon, Aristote et Cicéron, puisant dans les textes sacrés, chez les philosophes grecs et latins et les Pères de l’Église, chez les poètes humanistes, Ronsard et les siens. Elle lit Érasme pour la défense de la langue. Marie de Gournay s’efforce de faire coïncider la sagesse antique avec les principes de la religion chrétienne. Elle prône la parole comme fondement de toute communauté humaine ; pour elle, le langage est capital, c’est une refonte politique et linguistique. 

L’Académie française est fondée en 1635 par Richelieu, avant que ses lettres patentes ne soient enregistrées par le Parlement en 1637.

Elle a une position conciliatrice sur l’évolution et la conservation de la langue française. Contre les modernes, prônant la diversité, elle emploie des synonymes, des archaïsmes et des néologismes. Marie de Gournay fait paraître Versions de quelques pièces de Virgile, Tacite et Salluste, dans lequel elle expose ses idées. Elle pense qu’il faut nourrir à égalité la parole et la pensée. 

Marie de Gournay prône un retour à la morale dans la société en cultivant l’honnêteté, le courage, la sincérité, la transparence et la responsabilité face à l’hypocrisie, l’arrogance, le mensonge et l’inconséquence de la noblesse. Elle a des idées sur de nombreux sujets dans le domaine littéraire, moral ou pédagogique, défend Ronsard contre Malherbe. Pour Marie de Gournay, le mérite doit être considéré comme l’unique cause de l’ascension sociale. Elle dit : « La vertu seule implique la noblesse, elle ne saurait être héréditaire, seuls les actes justifient l’appartenance à un ordre social. » Elle prône l’exemplarité de l’individu, explique que les conditions de la paix civile résident dans l’ouverture de la société. Elle dénonce le mépris dans lequel les penseurs et les femmes de lettres sont tenus. Elle se bat pour la reconnaissance de la langue française, elle est sur la même ligne que Théophile de Viau, le poète persécuté. Elle est amie des libres-penseurs de son temps. « Je sens la défaveur où je vis en mon siècle et une récusation contre lui, qui me rejette par force autant que je puis vers le siècle futur. »

Malgré ses détracteurs, elle attend une reconnaissance dans les siècles futurs, et, à cette fin, écrit Le Prince de Corse, opuscule parfois attribué à Marie de Gournay. Ce texte provoque de violentes polémiques. À 61 ans, elle fait paraître L’Ombre en 1626 ; Les Advis ou les Présens de la Demoiselle de Gournay paraîtront en 1634, puis seront repris en 1641. On lui reproche un opportunisme flagrant, mais elle persévère sur les traces de Montaigne, qui écrivait au livre III, chapitre XIII, sur l’expérience : « Seule une faiblesse particulière fait que nous nous contentons de ce que d’autres ou nous-mêmes avons trouvé dans cette chasse de connaissance : un homme plus capable ne s’en contentera pas. Il y a toujours place pour un suivant, et certes même pour nous-mêmes, et une route passant par ailleurs. Il n’y a pas de fin dans nos investigations : notre fin est dans l’autre monde. »

Montaigne fut l’initiateur de Marie de Gournay ; Marie de Gournay fut le conservatoire de Montaigne.

Grâce à Marie de Gournay, Montaigne est resté vivant, au-delà de sa propre mort. A-t-il cherché, par l’intermédiaire de Marie de Gournay, à prolonger et transmettre son grand œuvre, Les Essais ?

Après la mort de Montaigne, en 1592, elle porta ses textes pendant près d’un demi-siècle. Elle mourra en 1645, et l’édition de 1635, publiée à Paris chez Jean Camusat, constitue l’une de ses dernières interventions éditoriales majeures sur les Essais.

Montaigne a aidé Marie de Gournay à prendre son destin en main et à devenir une femme de lettres et philosophe reconnue, dans une époque réservée aux hommes. Grâce à lui, elle a libéré sa parole et est devenue sujet à part entière. Il aura été l’initiateur, par l’intermédiaire de Marie De Gournay, du mouvement féministe conduisant à l’égalité des hommes et des femmes. 

Est-ce la véhémence de sa parole qui l’a privée d’une juste postérité ?
Est-ce de n’avoir pas eu de descendants qui auraient pris soin de sa mémoire et de son œuvre comme elle le fit pour Montaigne ? 

La question reste pendante. Mais le temps est venu de réparer un trop long oubli. 

Bibliographie

Montaigne, Les Essais, Gallimard, coll. « Quarto », 2009.
Marie de Gournay, Égalité des hommes et des femmes et autres textes, Gallimard, coll. « Folio Sagesses », 2018.
Marie de Gournay, Fragments d’un discours féminin, textes établis, présentés et commentés par Élyane Dezon-Jones, José Corti, 1988.
Michèle Fogel, Marie de Gournay. Itinéraires d’une femme savante, Fayard, 2004.
Christophe Bardyn, Montaigne. La splendeur de la liberté, Flammarion, 2015.
Philippe Desan, Montaigne. Une biographie politique, Odile Jacob, 2014.
Anna Lia Franchetti, L’Ombre discourante de Marie de Gournay, Honoré Champion, 2006.
André Comte-Sponville, Dictionnaire amoureux de Montaigne, Plon, 2020.

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