C’est grâce à Lucien Israël, psychanalyste à Strasbourg, que j’ai connu Armand Abécassis. Je garde de lui un souvenir ému.

Il avançait dans le siècle comme ces vieux maîtres talmudiques dont les livres gardent l’odeur de poussière, d’huile et de veille. Il parlait avec cette patience grave des hommes qui savent que chaque mot porte derrière lui un désert de siècles. Chez lui, la pensée n’était jamais sèche : elle avait le poids charnel des choses longtemps méditées, le tremblement des voix qui ont traversé l’exil, les ruines, les fidélités presque perdues.

Il venait chargé des textes anciens comme d’autres viennent chargés de bois mort pour alimenter le feu des pauvres. Et lorsqu’il ouvrait la Bible, ce n’était pas un livre qu’il ouvrait, mais une nuit pleine de questions, une nuit où Jacob lutte encore avec l’ange, où Moïse hésite devant le buisson qui brûle sans se consumer. Il savait que les Écritures ne donnent pas le repos : elles blessent, elles déplacent, elles obligent l’homme à devenir plus vaste que lui-même.

Il y avait chez lui cette grandeur discrète des passeurs. Non pas les maîtres qui écrasent sous leur savoir, mais ceux qui transmettent avec une sorte d’humilité fervente, comme si la vérité ne leur appartenait jamais tout à fait. Il parlait du judaïsme comme d’une mémoire vivante, inquiète, toujours reprise contre l’oubli et contre les idoles. Et sa voix semblait dire que penser, au fond, n’est rien d’autre que demeurer fidèle à une interrogation ancienne.

Alors on l’écoutait comme on écoute les derniers hommes d’une lignée : avec reconnaissance et mélancolie. Car dans un temps avide de paroles rapides, Armand Abécassis rappelait que la sagesse exige de la lenteur, et qu’il faut parfois toute une vie pour apprendre à lire une seule phrase.

Et il y avait aussi, chez lui, une manière de bonté inquiète, presque douloureuse, qui ne séparait jamais la pensée des hommes réels. Il savait que les concepts deviennent vite des pierres lorsqu’ils oublient les visages. Alors il revenait toujours à l’humain fragile : à l’exilé, au père, à celui qui cherche une parole capable de le maintenir debout dans le vacarme du siècle.

Sa science semblait immense, mais elle n’avait rien de triomphant. Elle ressemblait plutôt à ces bibliothèques obscures où des générations ont annoté les mêmes pages à la lumière vacillante des lampes. Chaque commentaire appelait un autre commentaire ; chaque vérité ouvrait une blessure nouvelle dans la certitude. Car il savait – comme les anciens rabbins – que Dieu lui-même se dérobe à qui prétend le posséder.

Et c’est peut-être cela qui le rendait si rare : il enseignait sans clôturer. Il laissait dans les phrases des portes entrouvertes, des chemins qui continuaient après lui. À l’heure où tant d’hommes parlent pour vaincre, lui parlait pour transmettre une inquiétude sacrée. Non la peur, mais cette vigilance intérieure qui empêche l’âme de se satisfaire trop vite d’elle-même. 

Quand il évoquait Israël, l’exil ou la mémoire juive, ce n’était jamais avec la rigidité des idéologues. Il y avait dans sa parole une douleur ancienne, la conscience aiguë d’un peuple qui a longtemps porté ses livres comme d’autres portent leurs morts. Et l’on comprenait alors que, pour lui, la fidélité n’était pas un refuge : c’était une lutte incessante contre l’oubli, contre la barbarie toujours prête à revenir sous des noms nouveaux.

Ainsi demeurera-t-il peut-être : comme une voix de veilleur dans la nuit européenne, un homme qui aura tenté de sauver quelque chose de la grandeur des textes anciens au milieu d’un monde distrait. Et ceux qui l’auront lu garderont de lui moins des certitudes que ce feu discret – ce désir de continuer à interroger les mots, les hommes et Dieu, même lorsque les réponses se taisent.

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