Ils se sont encore réunis, comme on se rassemble autour d’un feu qui ne prend plus, avec cette obstination des pauvres gens qui soufflent sur des braises froides. Ils avaient apporté leurs mots – et quels mots : justice, peuple, horizon, dignité – des mots lourds comme des reliques, mais usés, polis par trop de bouches, si bien qu’ils n’accrochaient plus rien, ni le réel ni les cœurs.
Alors ils ont parlé, chacun à son tour, avec cette gravité un peu théâtrale des prêtres sans dieu. Il y avait celui qui disait « convergence » en serrant les poings, comme si le mot allait, par la seule force de sa mâchoire, faire plier les autres. Et l’autre, qui murmurait « radicalité », les yeux baissés, comme on confesse un péché dont on est secrètement fier. Et puis celui-là encore, qui n’en finissait pas de préciser – car ils précisent tous, ils raffinent, ils découpent – jusqu’à ce que la chose même qu’ils voulaient saisir leur échappe, réduite à une poussière de concepts.
Ils étaient nombreux, pourtant. Mais leur nombre ressemblait à ces foules de miroirs où chacun ne voit que sa propre silhouette, démultipliée et aussitôt contestée. Ils se divisaient avec méthode, avec une sorte de joie sombre, comme si la scission était devenue leur dernière manière d’exister. À défaut de transformer le monde, ils le segmentaient en discours, en motions, en lignes qui se croisent et ne se rencontrent jamais.
On aurait pu croire qu’ils souffraient de cet éparpillement. Mais non : ils s’y reconnaissaient. La fragmentation était leur maison, leur patrie intime. Ils y circulaient avec aisance, passant d’une querelle à l’autre comme d’une pièce à l’autre, retrouvant dans chaque désaccord la confirmation qu’ils étaient encore vivants – ou du moins qu’ils parlaient encore.
Et dehors, le monde continuait sans eux, indifférent à leurs subtilités, à leurs fidélités minuscules. Le monde avançait, brutal et simple, tandis qu’eux s’attardaient sur le seuil, occupés à décider qui, parmi eux, avait le droit de dire « nous ».
Alors ils ont conclu – car il faut toujours conclure – qu’il fallait continuer, bien sûr, approfondir, clarifier, élargir même, pourquoi pas. Et ils sont repartis, chacun dans sa nuit particulière, emportant avec lui ce fragment de gauche dont il était le gardien jaloux, et qui ne sauverait personne.
Et ils attendirent – car ils savent attendre, c’est même leur grande affaire, leur science secrète. Ils attendent comme on retarde une échéance qu’on redoute et qu’on désire à la fois. Ils appellent cela le moment, le rapport de forces, les conditions objectives ; autant de noms savants pour dire qu’ils diffèrent, qu’ils ajournent, qu’ils suspendent leur geste dans une sorte d’élégance morose. L’histoire, pensent-ils, finira bien par les rejoindre là où ils sont immobiles.
Ils ont fait de l’attentisme une éthique, presque une esthétique. Ils regardent le monde brûler avec une lucidité tranquille, comme des médecins décrivant une maladie dont ils ne prescrivent jamais le remède. Ils analysent, ils diagnostiquent, ils nuancent – et cette précision même devient leur alibi. Car agir serait trancher, et trancher serait risquer d’avoir tort, ce péché suprême.
Alors, à défaut d’action, ils se livrent à des guerres plus sûres : les guerres personnelles, où l’ennemi est proche, identifiable, presque familier. Là, ils excellent. Ils savent nommer les déviations, les trahisons, les insuffisances ; ils dressent des listes, des griefs, des procès. Ils s’y acharnent avec une minutie d’horlogers, réglant leurs querelles à la seconde près, comme si le salut dépendait de la justesse d’une virgule ou de l’orthodoxie d’une formule.
Il y a dans ces affrontements une ferveur qu’on ne leur voit jamais lorsqu’il s’agit du reste. Une ardeur sombre, presque joyeuse, qui les réunit enfin – mais contre eux-mêmes. Ils se connaissent trop bien, ils se ressemblent trop pour s’épargner. Chacun devient pour l’autre le rival exact, le frère ennemi dont il faut corriger la ligne, redresser la pensée, expulser l’erreur.
Et pendant ce temps, l’attente continue, épaisse, compacte, comme une brume qui ne se lève pas. Ils s’y tiennent, enveloppés dans leurs raisons, dans leurs fidélités fragmentaires, convaincus que quelque chose doit advenir – mais que ce quelque chose ne peut venir d’eux, pas encore, pas ainsi, pas au prix de ce qu’ils devraient abandonner.
Alors ils patientent et ils combattent – mais jamais au même endroit. Et cette dissociation, ils ne la nomment pas. Ils la vivent comme une fatalité savante, un équilibre fragile entre l’urgence proclamée et l’inaction cultivée. Ainsi vont-ils, partagés et entiers dans leur partage, gardiens vigilants d’une promesse qu’ils n’entament pas.
Et pendant ce temps, l’extrême droite avance – non pas en trombe, non pas dans un fracas d’apocalypse comme ils l’avaient tant de fois annoncé, mais avec cette régularité de marée qui ne discute pas, qui ne polémique pas, qui monte.
Elle ne s’embarrasse pas de leurs scrupules, de leurs liturgies petites bourgeoises. Elle parle peu, ou mal, mais elle parle droit, et cela suffit. Elle prend les mots les plus simples – ordre, nation, sécurité – et les pose comme des pierres. Là où eux sculptent encore des concepts, elle construit, grossièrement peut-être, mais elle construit.
Ils la regardent venir, bien sûr. Ils la nomment, ils la décrivent avec une précision presque amoureuse : ils en savent les racines, les ruses, les métamorphoses. Ils en font des analyses impeccables, des autopsies avant l’heure. Ils expliquent pourquoi elle progresse, comment elle séduit, où elle trompe. Et dans cette lucidité, ils trouvent encore une forme de consolation : comprendre tient lieu d’agir.
Mais elle, pendant ce temps, n’attend pas d’avoir raison pour avancer. Elle occupe les silences qu’ils laissent, les vides qu’ils creusent à force de se retirer eux-mêmes. Elle prospère dans cet espace déserté, là même où ils pensaient affiner leur justesse. Elle s’installe dans les mots abandonnés, dans les colères sans adresse, dans les fatigues sans langage.
Alors il arrive qu’ils s’alarment – soudain, brièvement – qu’ils parlent d’urgence, de front, de nécessité historique. Les mots reviennent, plus pressés, plus graves. Mais ils portent encore les traces de leurs divisions, de leurs querelles intactes. Ils appellent à l’unité comme on invoque un souvenir, sans vraiment croire à sa résurrection.
Et l’extrême droite continue, imperturbable, presque patiente elle aussi, mais d’une patience active, habitée, qui avance à chaque pas. Elle ne doute pas de son chemin ; elle ne s’interroge pas sur sa légitimité. Elle marche.
Eux restent là, au bord de ce mouvement, pris dans leur clairvoyance et leur inertie mêlées, témoins exacts d’un déplacement qu’ils avaient prévu – et qu’ils laissent pourtant s’accomplir, comme si la justesse de leur diagnostic devait, en elle-même, tenir lieu de rempart.
Quant à la droite dite classique, elle arrive après, toujours après – avec ce léger retard des gens qui veulent paraître prudents quand ils sont seulement indécis. Elle se tient droite, du moins elle le croit, mais c’est une raideur de façade, une tenue empruntée qui craque aux jointures. Elle parle de principes comme d’autres parlent de souvenirs de famille : avec une émotion apprise, et l’œil déjà tourné vers l’héritage.
Elle a cette habitude ancienne de manger à tous les râteliers, mais elle a raffiné le geste : ce n’est plus la faim, c’est la méthode. Elle prélève ici une idée, là une posture, ailleurs une indignation bien choisie. Elle compose, elle ajuste, elle se donne des airs de synthèse, comme si l’incohérence pouvait, à force d’être répétée, devenir une ligne.
On la voit tour à tour sévère et conciliante, libérale et autoritaire, européenne et soupçonneuse – elle traverse ses propres contradictions avec une aisance de somnambule. Elle ne tranche pas : elle pèse, elle jauge, elle attend de voir de quel côté penche le vent, puis elle nomme cela le sens des responsabilités. C’est une sagesse d’opportunité, une morale à géométrie variable, où chaque renoncement s’habille de nécessité.
Et pourtant, elle s’indigne – oh, elle sait s’indigner – mais avec mesure, toujours avec mesure, comme si la colère devait rester compatible avec les alliances futures. Elle condamne ce qu’elle tolère, elle tolère ce qu’elle condamne, et dans ce va-et-vient elle se maintient, intacte en apparence, creusée en réalité.
Elle regarde l’extrême droite avancer, elle aussi, mais avec une inquiétude calculée. Elle la dénonce le matin, lui emprunte le soir quelques mots, quelques thèmes, qu’elle repeint aussitôt aux couleurs de la respectabilité. Elle croit ainsi la contenir, la border, la civiliser presque – sans voir qu’elle lui ouvre la voie, qu’elle lui prépare le terrain, qu’elle habitue les esprits à ce qu’elle feint de combattre.
Alors elle parle d’équilibre, de stabilité – des mots propres, bien rangés, qui sentent le bureau et la décision reportée. Elle se veut le rempart raisonnable entre les excès, la digue contre les débordements. Mais la digue a des fissures, et l’eau qu’elle prétend canaliser s’infiltre déjà, patiente, dans ses propres fondations.
Et ainsi, dans ce théâtre où chacun joue sa partition – les uns fragmentés, les autres avancés, ceux-ci accommodants – elle tient son rôle, navrante d’habileté, convaincue encore qu’elle incarne une mesure qui n’est plus qu’un calcul, et qu’à force de composer avec tout, elle finira par ne plus rien tenir.
Vive la République, vive la France !

Une mini-époque
Nous vivons dans une basse époque où tout est petit, sordide, étriqué, en simili, en contreplaqué, en carton-pâte, en plastique avec des politiciens qui font de petits calculs pour leur petites carrières et d’autres qui jouent à la révolution ou à la contre-révolution mais qui évoquent de mauvais acteurs de films de série B, de navets.
Toutes les basses époques ont été aussi des époques de transition. Le déclin et la chute de l’empire romain ont été suivis en Europe par l’ère chrétienne. Le déclin des vieilles monarchies, au 18ème et 19ème siècle, a ouvert la voie à la révolution industrielle puis à la démocratie. La fin du colonialisme a été le prélude à la mondialisation.
La base époque que nous vivons sera suivie, je le pronostique, par le règne des robots. Leur intelligence a beau être artificielle, elle sera plus rationnelle. Auguste Comte verra son rêve positiviste réalisé.
Le hic, c’est que les robots n’auront pas besoin de psychanalyste. Encore un métier de foutu !