Dans l’univers du Bookstagram, c’est la première à s’être lancée à plein temps, dans le vide, sans filet, à avoir lâché son job pour donner libre cours à sa passion et à en vivre : les livres.

Depuis 2017 et un blog, Maïté Defives déploie ses lettres de noblesse digitales sourire aux lèvres et allégresse dans les yeux. Elle nous reçoit dans son QG nordique de Lille, un salon de thé littéraire où les ordinateurs et les écrans sont proscrits. Un comble ? Non. Justement. C’est en ce lieu que beaucoup de choses se passent : ses clubs de lecture depuis deux ans, et ses ateliers de « bibliothérapie », « en présentiel », en groupe, ou en individuel. « Je me lance enfin », dit-elle. 

Bibliothérapie ? « Lecture à voix haute, écriture, activités créatives, nature, voyage, temps qui passe, du personnel, parfois de l’intime, jusqu’aux larmes. » 

Maïté Defives a suivi une formation et complète ainsi sa palette d’action autour de ces livres pour lesquels elle a pris le risque de tout quitter. 

Installée en Espagne depuis six ans, elle démissionne en 2017 d’un emploi confortable au sein d’une banque de Madrid, cité pour laquelle elle s’était, déjà, envolée du jour au lendemain, sans regret, rattrapée par son amour de la lecture et une vocation irrépressible en construction. « Sans bagage littéraire », dit-elle, mais des valises entières de livres en tête, depuis bientôt dix ans. 

À 40 ans, Maïté Defives est suivie par près de 110 000 personnes à chaque publication sur Instagram, son réseau de prédilection, où le livre occupe tout l’espace. « C’est mon caractère. Et je me donne les moyens de continuer quand il y a des difficultés, j’essaie de trouver de nouvelles idées, je me renouvelle pour que ça dure le plus longtemps possible. » 

Pari réussi pour l’heure, et depuis deux-trois ans. Après quelques réglages, elle vit tout aussi bien que lorsqu’elle pointait à l’agence bancaire madrilène. « De toutes les façons, l’idée de vivre entourée de livres n’avait pas de prix, j’étais prête à faire des sacrifices, y compris financiers. J’en ai fait au début. J’ai maintenant beaucoup de contenus à créer en journée bien sûr, mais la lecture est restée le plaisir de mes week-ends et de mes soirées. Ça n’avait et ça n’a toujours pas de prix pour moi. » Le bonheur ? « C’est ça. Complètement. Je n’ai plus le cafard du dimanche soir. Je suis heureuse de me lever le matin pour échanger avec ma communauté et créer du contenu sur de nouveaux livres. »

Et des ouvrages qui lui arrivent à domicile en masse… des maisons d’édition… Des services de presse qu’elle lira, si elle en a envie… Cinq à dix propositions de « collaboration » par jour, qui la contraignent à en refuser 90 %… Maïté lit une dizaine de livres par mois et endosse également une casquette d’auteure depuis l’édition de ses premiers Cahiers de vacances pour adultes autour de la littérature et 100 livres qui changent la vie, publiés tous les deux en 2024. D’autres publications sont annoncées pour ce printemps dont un Carnet de soins littéraires au mois d’avril, et une suite de ses cahiers estivaux anglés sur trois thématiques, « fiction, non-fiction, graphique ».

L’histoire d’amour entre Maïté et les livres a commencé tard, mais par un coup de foudre avec Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, d’Éric-Emmanuel Schmitt. « Quatre-vingts pages de surprises et l’impression d’un tout concentré avec fluidité, simplicité, beauté et humour », arrivé au bon moment dans sa vie : « Je ne sais toujours pas pourquoi cela a eu tant d’écho en moi, mais je le relis quasiment une fois par an et le redécouvre à chaque fois avec délice. » Comme s’il y avait toujours, à l’intérieur du livre, une invitation pour aller voir au-delà. « J’ai lu tous ses livres dans l’année de cette première lecture. J’ai eu l’envie de tout lire, et un auteur en appelant un autre, il m’a donné envie de lire vraiment tout et je ne me suis plus jamais arrêtée. Cela fait quinze ans que cela dure. » Si le label d’« influenceuse littéraire » ne la gêne pas, car « il englobe et reste compréhensible », elle concède que la formule comporte une perception négative et lui préfère celle de créatrice de contenu. « Lors d’une invitation à “La Grande Librairie” par Augustin Trapenard, je me suis présentée en tant qu’“influenceuse littéraire”, raconte-t-elle. Les lecteurs et les habitués de la librairie ont compris tout de suite. Mais beaucoup ont hurlé sur les réseaux sociaux de l’émission : un véritable tollé de la part de gens d’un certain âge, outrés que l’on puisse prétendre influencer leur lecture, des gens qui ne connaissent pas ce métier et ne sont pas allés chercher plus loin, voir ce que je faisais, pourtant sur le même réseau. » Presque une histoire drôle ? « Oui, mais sur Facebook, c’était encore pire. Il existe vraiment une façon de s’exprimer différente, des codes différents d’une communauté à l’autre selon les réseaux. Les raccourcis sont faciles… Instagram reste bienveillant. »

Entretien

Si vous pouviez forcer Donald Trump à lire un livre, lequel lui mettriez-vous entre les mains ?

J’ai fait un cauchemar cette nuit à ce propos. Cela m’a réveillée. Une sorte de terreur. C’est tout de même bête de se réveiller à cause de Donald Trump. Un livre entre ses mains ? Peut-être deux ? Il y en aurait tellement… Je pense à Résister, de Salomé Saqué, qui alerte sur les dangers de l’extrême droite. Évidemment, il pourrait lire ou relire Anne Frank, en partie censurée dans son pays. Ça, c’est un vrai drame. Il faudrait sûrement lire tous les livres censurés par milliers aux États-Unis. Ça pourrait déjà être un bon début. 

Même question mais concernant Vladimir Poutine ? 

La même chose. Il y a quelque chose de terrifiant chez les deux. J’ai fait une vidéo la semaine dernière à propos de censure, et j’ai été très étonnée de constater à quel point les gens n’avaient pas connaissance de ces faits et n’allaient pas se documenter. Mon propos a été remis en question, j’ai été accusée de mentir, de propager des fake news, alors que c’est très exactement ce qu’il s’est passé aux USA pour Anne Frank, au Texas et dans certains établissements scolaires américains.

Au président de Meta ou à un technomogul de la Silicon Valley ?

Vu à quel point ils retournent leur veste depuis quelque temps, je leur conseillerais un des livres d’Éric-Emmanuel Schmitt, La Part de l’autre, sur le parcours d’Hitler et son entrée ratée aux Beaux-Arts, qui imagine comment l’Histoire aurait tourné s’il avait réussi. Il questionne ce que l’on peut devenir ou pas… 

Que diriez-vous à ceux qui s’inquiètent d’un avenir éventuellement sombre pour la littérature, de la perte d’intérêt pour les livres à l’heure des réseaux et des écrans ? Voyez-vous les lecteurs s’effacer, notamment les plus jeunes ?

Non, pas du tout. Je suis plutôt optimiste. Par exemple, le succès fou auprès des jeunes de Freida McFadden, l’autrice de La Femme de ménage, qui vient de TikTok, c’est génial. Ces jeunes de 15 ou 16 ans qui vont lire La Femme de ménage liront peut-être Marcel Proust à 50 ans.
Cela peut d’ores et déjà déclencher un parcours. On mûrit, on vieillit, mais l’important est qu’ils aient un livre dans les mains, au même titre que ceux qui vont acheter des mangas toute l’année. A partir du moment où l’on entre dans une librairie, où on se laisse éventuellement influencer par un libraire ensuite, et quel que soit le livre par lequel on entre en littérature, c’est un événement majeur. Je n’ai donc aucune inquiétude pour l’avenir du livre. Je pense que le papier a encore de beaux jours devant lui. En tout cas, je veux y contribuer. J’essaie au maximum, c’est ma mission.

Est-ce que vous vous vivez comme une sorte de « passeuse » ? 

C’est ça, c’est mon métier. Hier, d’ailleurs, j’ai refusé un partenariat où il n’était question que de clic, de like, d’abonnement, de retour sur investissement en la matière. Ce n’est pas du tout mon rôle. Le mien, c’est le partage de la lecture. Quand, par exemple, je fais une collaboration avec une maison d’édition, je vais partager un livre, un coup de cœur, une lecture, des émotions afin que quelqu’un lise ce livre, en médiathèque ou qu’il aille l’acheter chez son libraire. Il fera ce qu’il veut de cette information. Je propose une expérience de lecture et elle est pour moi indissociable du partage. C’est d’ailleurs ainsi que je suis arrivée sur Instagram. Je vivais à Madrid et j’étais un peu frustrée de ne pas pouvoir avoir accès aux livres. Il y avait bien une librairie française, mais très loin de chez moi. Donc je n’y allais pas. J’allais à la Fnac, dans un tout petit rayon de littérature francophone. Je regardais « La Grande Librairie » sur mon ordinateur, mais je ne pouvais en discuter avec personne, mes collègues ne lisaient pas. Et c’est comme ça que j’ai découvert Instagram, en 2017. Il n’existait que très peu de comptes autour de la lecture à l’époque, mais il en existait quand même. J’ai suivi des conseils, j’ai lu pendant un an, et puis j’ai décidé de faire la même chose. J’avais envie de partager, de montrer mes enthousiasmes. Tout a démarré grâce à ma vie à l’étranger. Donc grâce à une première prise de risque, qui en a amené une autre. J’ai ensuite commencé à être invitée dans des rencontres littéraires, auprès d’éditeurs, d’écrivains, et je me suis dit que ma vie, au fond, était peut-être en France… 

En 2017, personne ne vivait de cette activité. La façon de faire n’était pas la même. J’ai été la première à demander de l’argent, ce qui d’ailleurs a été très mal pris au début. Mais je pense avoir contribué à quelque chose, à un début de mouvement. Cela devenait trop compliqué et ingérable de travailler gratuitement. J’étais ravie de pouvoir recevoir des livres bien sûr, mais derrière, on nous imposait une chronique, un délai, une charte, des consignes, une pression ingérable. Aujourd’hui, les choses ont changé. Comme une forme de démocratisation.

Quel livre conseilleriez-vous à quelqu’un qui a perdu le goût de vivre ? 

J’irais plutôt vers la littérature divertissante, celle d’un auteur belge qui s’appelle Thomas Gunzig et son livre Feel Good ! C’est une satire, et notamment une satire du monde littéraire. Je le recommande beaucoup quand on est en panne de lecture. Il redonne le goût, le plaisir de la lecture. C’est à la fois très drôle, barré, loufoque, intéressant, pertinent sur la vie, ses questions. 

À un snob ?

Ajouter de la vie aux jours, d’Anne-Dauphine Julliand. Vous connaissez ? Il vient de paraître aux éditions Les Arènes et remet un peu les pieds sur terre. L’histoire d’une femme qui a perdu trois enfants sur quatre… et trouve tout de même de la lumière et de la beauté autour d’elle. 

Vous avez déjà publié, mais pas encore de roman ou de récit. Est-ce que cela pourrait être un de vos projets ?

Non, je n’ai pas du tout cette envie-là pour l’instant. Je dis « pour l’instant » parce qu’on ne sait jamais. Je n’ai pas d’imagination. Cette question revient souvent. C’est vrai. Mais je suis bien à ma place de lectrice et j’ai envie d’y rester pour l’instant. 

Que manque-t-il selon vous à la critique littéraire contemporaine ? 

Le mot chronique. Plus joli. Moins dur. C’est la différence entre l’analyse littéraire et ce que je raconte dans mes chroniques, justement, des émotions ressenties. Je ne fais pas l’analyse d’un texte, pas du tout, je n’ai pas de bagage littéraire. C’est la grande différence. Je ne sais pas analyser un texte, donc je parle avec mon cœur, de ce que j’ai aimé, de ce que j’ai moins aimé. Et la personne en face est susceptible de s’y retrouver. C’est peut-être la différence entre une chronique et une critique. Je ne me sentais pas légitime quand j’ai décidé de me professionnaliser, et la première chose que j’ai faite, c’est de m’inscrire à un atelier d’écriture pour améliorer le style de mes chroniques. J’étais très complexée. Et encore plus après avoir vécu six ans à l’étranger. Je parlais espagnol, j’avais perdu peu à peu mon français. Cela fait sept ans que je suis rentrée, mais il m’arrive encore de demander à mon conjoint comment dire certains mots en français.

Dans certaines de vos vidéos ou interviews, vous parlez de la littérature comme d’un pouvoir, lié à la faculté de partager ?

Oui, un livre ça se transmet, je le dis tout le temps. C’est une activité tellement solitaire : on est seul face à son livre. Mais, quand on le referme, on n’a qu’une envie c’est d’aller le partager. Moi j’ai la chance de pouvoir le faire parce que mon conjoint lit énormément, et on échange beaucoup de livres. Mais je note une différence entre les hommes et les femmes : les femmes ont besoin de ce partage. Ce qui n’est pas le cas chez les hommes, ou très rarement. Dans mes ateliers ou clubs de lecture, aucun homme ne vient jamais. Comme mon conjoint, qui n’a absolument pas besoin de parler de ses livres, de poser des questions. Enfin en tout cas, c’est comme cela que j’ai justifié l’absence totale d’hommes à mes ateliers. Un homme est venu une fois, mais il accompagnait sa copine. Et il n’est jamais revenu.

Quelle est pour vous la plus belle bibliothèque ou librairie du monde ?

Une librairie sublime à Buenos Aires en Argentine, El Ateneo Grand Splendid. Un ancien théâtre reconverti en médiathèque. J’aime aussi beaucoup la Vieille Bourse de Lille, une brocante de vieux livres dans un cadre exceptionnel. 


Maïté Defives

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