Mon cher ami,

Vous savez que plusieurs, comme vous, déclarent, avec une assurance qui m’étonne toujours, que le complexe d’Œdipe n’est qu’une aimable fable inventée par des esprits oisifs pour troubler le repos des honnêtes gens. Je me hâte de vous répondre, non pour dissiper votre incrédulité – qui me paraît solidement établie – mais pour l’instruire un peu, afin qu’elle soit au moins éclaircie.

Figurez-vous donc que, selon Sigmund Freud, l’enfance n’est point ce jardin innocent peuplé d’agneaux et de rubans, mais une véritable tragédie domestique. Le petit enfant, que vous imaginez occupé à ses jouets, nourrirait en secret des desseins fort ambitieux : aimer sa mère d’un amour peu conforme aux usages, et souhaiter – avec toute la discrétion dont il est capable – la disparition de son père. Voilà, vous en conviendrez, un programme bien chargé pour un être qui ne sait pas encore lacer ses souliers.

Mais rassurez-vous : la nature, ou plutôt la peur, met bon ordre à ses extravagances. L’enfant, saisi d’une angoisse profonde (dont les détails sont si délicats que je vous les épargne), renonce à ses prétentions et enfouit ce petit drame sous les fondations de sa conscience morale. Ainsi, si l’homme adulte qu’il sera devenu se conduira honnêtement, c’est peut-être parce qu’il aura autrefois échoué dans une conspiration contre son propre père – ce qui, vous l’avouerez, donne à la vertu une origine assez piquante.

Vous êtes libre de trouver cela excessif ; Freud lui-même n’aurait sans doute pas été fâché de votre étonnement, qui fait vivre ses théories mieux que l’indifférence.

Mais attendez : voici Lacan, qui, trouvant cette histoire encore trop simple, décide de la rendre plus subtile – ou plus obscure, selon l’humeur du lecteur. Chez lui, il ne s’agit pas tant d’un enfant amoureux et jaloux que d’un être pris dans un réseau de signes. Le père cesse d’être un personnage pour devenir une fonction, presque une idée abstraite, que Lacan nomme avec gravité le « Nom-du-Père ». Vous voyez que l’affaire prend un tour administratif : ce n’est plus une tragédie, c’est un décret.

Selon cette nouvelle lecture, le garçon ne renonce pas à la mère seulement par crainte, mais parce qu’il entre dans un monde où tout est réglé par le langage et par la loi. Il apprend que le désir est toujours un peu en retard sur lui-même, qu’il vise ce qu’il ne peut atteindre, et qu’il lui faudra désormais composer avec les mots plutôt qu’avec les choses. En d’autres termes, mon cher ami, nous ne cessons jamais tout à fait d’être frustrés – mais avec élégance, et surtout avec vocabulaire.

Vous conviendrez que cette transformation est admirable : ce qui, chez Sigmund Freud, ressemblait à une querelle familiale devient, chez Jacques Lacan, une structure presque cosmique. L’un nous raconte une histoire ; l’autre nous explique pourquoi nous sommes condamnés à ne jamais en sortir.

Je vous laisse juger laquelle de ces visions vous paraît la plus raisonnable. Pour ma part, je soupçonne que si ces auteurs ont tort, ils ont du moins tort avec une telle ingéniosité qu’il serait dommage de ne pas les lire. Et s’ils ont raison… alors nous sommes tous, à notre manière, les héritiers d’un drame que nous avons oublié – ce qui est encore une façon fort commode de ne pas en répondre.

Mais la question ne s’arrête pas là. Car ce drame, comme vous le soupçonnez sans doute, ne saurait se jouer de la même manière pour la petite fille – et vous verrez qu’en effet, la pièce change de décor, sinon de logique.

Selon Freud, la petite fille commence, comme le petit garçon, par aimer sa mère – ce qui, jusque-là, ne scandalise personne. Mais voici que survient un moment décisif où elle se détourne de cette première affection pour tourner son désir vers le père. Ce déplacement, nous dit-il, n’est pas sans quelque amertume : il s’accompagne d’une certaine déception à l’égard de la mère, et d’une découverte que Freud juge capitale, quoiqu’elle nous paraisse aujourd’hui un peu embarrassante à formuler.

Vous devinez que j’avance ici avec précaution : Freud soutient que la petite fille se vit comme privée de quelque chose, et qu’elle attribue à la mère la responsabilité de ce manque. De là naîtrait un nouveau désir, orienté vers le père, et le souhait – plus tard – d’obtenir un enfant comme une sorte de compensation symbolique – laquelle compensation échouera, puisqu’elle voudra presque invariablement plus d’un enfant.

Ainsi, là où le garçon renonce sous l’effet de la peur, la fille entrerait dans le complexe d’Œdipe par une forme de déplacement du désir, plus progressive et moins dramatique en apparence, mais non moins décisive.

Vous conviendrez que cette construction a de quoi faire lever un sourcil, même chez les esprits les plus conciliants. On y trouve à la fois une grande audace théorique et des hypothèses qui sentent leur époque. C’est peut-être ce mélange qui la rend encore discutée aujourd’hui.

Lacan, pour sa part, se montre ici encore fidèle à son goût pour l’abstraction. Il reprend l’idée freudienne, mais en la débarrassant – autant que possible – de ses accents trop biologiques. Ce qui importe, pour lui, ce n’est pas tant ce que la petite fille « a » ou « n’a pas », mais la manière dont elle se situe dans le désir de l’Autre, et dans cet ordre symbolique que j’évoquais déjà.

Autrement dit, la différence ne tient plus seulement à une histoire de perte ou d’envie, mais à une position dans le langage et dans les relations. La petite fille, comme le petit garçon, doit passer par cette médiation du « Nom-du-Père », c’est-à-dire par l’acceptation d’une loi qui organise le désir. Mais elle n’y entre pas exactement de la même manière : elle peut, dit Lacan, se situer davantage du côté de ce qui est désiré, plutôt que de celui qui désire – distinction subtile, qui éclaire autant qu’elle égare.

Ainsi, mon cher ami, le drame ne se répète pas à l’identique : il se rejoue, avec des variations qui tiennent moins à la nature qu’à la place occupée dans cette étrange comédie humaine qu’est le désir. Freud y voit une divergence de trajectoire ; Lacan, une différence de position dans une structure commune.

Vous me demanderez peut-être si tout cela est bien solide. Je vous répondrai que ces théories ressemblent à ces cartes anciennes où les continents sont tracés avec précision, mais peuplés de créatures fantastiques. Elles nous orientent, sans toujours nous rassurer.

Mais ne nous arrêtons pas là ; il y a d’autres complications encore à méditer.

Demandons-nous ce que devient ce fameux drame lorsque l’enfant naît dans un couple homosexuel. Où loger le père, la mère, la rivalité, et tout cet appareil que Freud avait disposé avec tant de soin ? Faut-il conclure que l’enfant moderne échappe enfin à ces tragédies antiques, ou bien que la psychanalyse, comme certaines monarchies, n’a pas survécu à son siècle ?

Si l’on suit Freud à la lettre – ce qui est toujours une entreprise périlleuse – la situation paraît en effet embarrassante. Sa théorie suppose une distribution assez nette des rôles : la mère comme premier objet d’amour, le père comme rival et porteur de l’interdit. Or, dans une famille où les figures ne correspondent pas aux modèles traditionnels, l’édifice semble perdre ses repères. Certains de ses héritiers les plus scrupuleux ont tenté d’y retrouver, coûte que coûte, des équivalents : ici une fonction maternelle, là une fonction paternelle, comme si l’essentiel était de sauver la géométrie du système, quitte à en déplacer les meubles.

Mais c’est précisément ici que Lacan entre en scène, avec cet art singulier de compliquer ce qui paraissait difficile – et, parfois, de le rendre plus souple qu’on ne l’attendait. Car pour lui, vous vous en souvenez, le père et la mère ne sont pas d’abord des personnes, mais des fonctions dans un ordre symbolique. Le fameux « Nom-du-Père » n’exige pas nécessairement la présence d’un homme en chair et en os ; il désigne ce qui, dans le monde de l’enfant, introduit la loi, la séparation, et la médiation du désir.

Ainsi, dans une famille homosexuelle, la question n’est plus : « où est le père ? », mais : « comment la fonction qui limite et structure le désir est-elle assurée ? » Et à cette question, la réalité répond avec une variété qui ferait frémir les amateurs de systèmes trop rigides. Car cette fonction peut être incarnée par l’un des parents, par les deux à tour de rôle, ou même par des institutions, des discours, des figures extérieures. Autrement dit, le théâtre subsiste, mais les acteurs changent de costume.

Vous voyez que le drame n’est pas aboli : il est redistribué. L’enfant ne cesse pas d’être confronté à l’altérité, à la frustration, à l’impossibilité de posséder pleinement ce qu’il désire – conditions que les théories jugent essentielles à la formation du sujet. Simplement, ces conditions ne dépendent plus d’une configuration familiale unique.

Ce qui, je l’avoue, donne à réfléchir : peut-être Freud avait-il découvert une structure profonde, mais l’avait-il trop étroitement liée aux formes sociales de son temps. Et peut-être Lacan, en détachant la fonction de ses supports, avait-il ouvert la voie à une compréhension plus adaptable – ou, diront les mauvaises langues, plus difficile à réfuter.

Je vous vois déjà sourire, prêt à conclure que ces théories s’arrangent toujours pour survivre aux objections qu’on leur adresse. Et je ne saurais entièrement vous donner tort. Mais n’est-ce pas là le propre des grandes constructions intellectuelles : elles plient, elles se transforment, et continuent néanmoins à nous inquiéter ? Pour ma part, je demeure persuadé qu’il y aura toujours quelqu’un qui trouvera quelque cas capable de mettre tout cela en défaut – et curieux de la prochaine difficulté que l’on voudra bien me proposer. 

Tellement curieux que j’en anticipe déjà une moi-même, plus fine, presque perfide : voici maintenant une mère qui accepte un géniteur, mais lui refuse le titre – et sans doute les fonctions – de père. Vous voulez donc savoir si, dans ce cas, notre fameux drame se dissout, faute de personnage principal.

Faut-il imaginer un drame sans opposition, une tragédie où personne ne s’oppose à rien ? Ce serait là une pièce bien peu freudienne, et presque ennuyeuse. Mais vous vous doutez que les choses ne s’arrêtent pas si simplement. Car même chez Freud, le père n’est pas seulement un individu : il est aussi ce qui incarne une limite. Si le géniteur réel est absent ou disqualifié, l’enfant ne se trouve pas pour autant livré à une harmonie parfaite. D’autres figures – un proche, une institution, ou même l’autorité de la mère elle-même – peuvent venir introduire cette contrariété nécessaire. Le conflit change de visage, mais il ne disparaît pas si aisément.

Et c’est là que l’ironie devient presque sérieuse : une mère peut bien décider, avec la plus grande fermeté, qu’il n’y aura pas de père, mais elle ne peut abolir d’un simple décret la nécessité, pour l’enfant, de rencontrer une loi qui limite son désir. Si cette fonction n’est pas transmise, ou si elle est trop fragile, l’enfant risque de demeurer dans une relation trop close, trop sans distance – comme si le monde entier devait passer par le bon vouloir maternel.

Vous remarquerez, mon cher ami, combien ces théories ont le talent de se déplacer sans jamais se rendre. Ôtez le père réel, elles invoquent une fonction ; contestez la fonction, elles évoquent la structure ; et si vous poursuivez encore, elles finiront peut-être par vous répondre que c’est votre objection qui confirme leur hypothèse. 

Faut-il s’en moquer ? Peut-être un peu. Mais il n’est pas interdit non plus d’y voir une intuition persistante : l’enfant ne grandit pas seulement avec des personnes, mais avec des places, des limites, et des absences qui le forcent à sortir de lui-même.

De Paris, ce 23e jour de mars.
Votre fidèle et légèrement perplexe ML.

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