Le président Zelensky est de retour à Paris.
Il est égal à lui-même.
Solide.
Système nerveux à toute épreuve et comme ignifugé.
Pas plus épuisé que cela – ce qui, je l’avoue, me sidère toujours.
Heureux, me dit-il, de son rendez-vous avec le président Macron qui se révèle, avec le temps, le plus constant de ses alliés.
Et il a toujours dans le regard cette flamme ardente et froide qui s’est allumée, ce fameux vendredi 25 février 2022, quand il descendit, tête nue, entouré de ses ministres et de ses généraux, dans les rues de Kyiv bombardée.
Aujourd’hui pourtant, notre conversation commence, après les accolades fraternelles, par un immense éclat de rire.
Vous vous souvenez, me demande-t-il en substance, de ce moment, dans le Bureau ovale, où le président Trump m’a dit : « Vous n’avez pas les cartes » ?
Si je m’en souviens !
J’étais sur le front de Pokrovsk, avec une unité de la 117e brigade mécanisée, et j’ai vu ces hommes rudes, rompus à toutes les épreuves, pleurer devant leurs écrans au spectacle de cet homme vulgaire essayant d’humilier leur président.
Eh bien, poursuit Zelensky, branle-bas de combat depuis le début de la guerre d’Iran et la pluie de drones qui s’abat sur le Proche-Orient.
L’administration américaine s’avise, tout à coup, que les Ukrainiens sont devenus, contraints et forcés, les champions du monde dans l’art de concevoir, lancer ou intercepter ces armes nouvelles.
Elle se rappelle ces journées d’août, à Washington, où ils étaient venus faire la démonstration de leur savoir-faire et où ils avaient simulé, par hasard, une attaque de l’Iran contre le Qatar – « non merci, avait dit le Pentagone… nous sommes le pays des Patriot… nous avons ce qu’il faut… »
Et voilà que, huit mois plus tard, les alliés de la région, de l’Arabie saoudite à la Jordanie en passant par Israël, découvrent la nouvelle équation : personne ne pourra indéfiniment tirer des missiles Patriot à plus de 1 million de dollars contre des drones Shahed qui en coûtent 10.000.
Alors on appelle l’Ukraine à l’aide et Zelensky, bon prince, envoie ses experts évaluer situations et besoins.
Alors tel émirat, jouant au plus fin, commande le matériel sans se rendre compte que seuls les logisticiens ukrainiens savent vraiment le faire fonctionner – qu’à cela ne tienne ! Zelensky est toujours là et ses équipes sont déjà en route !
Et c’est toute une région – celle-là même qui, hier encore, regardait l’Ukraine comme le théâtre lointain d’une guerre étrangère – qui comprend qu’elle dépend de la science militaire ukrainienne.
Alors, les cartes ?
Le propre des cartes, le président des États-Unis devrait le savoir, est qu’elles finissent toujours par changer de mains.
Ainsi, quand Athènes et Sparte inventent les phalanges d’hoplites, ces citoyens soldats qui triomphent des Perses à Marathon.
Ou quand arrive la poudre à canon et que les États-nations naissants périment le vieil art de la guerre où régnaient les féodaux retranchés dans leurs châteaux.
Ou quand apparaît l’arme nucléaire et que se creuse l’écart entre les puissances qui en sont dotées et les autres.
Eh bien, c’est ce qui se passe aujourd’hui avec ce nouvel âge de la guerre qu’impose la généralisation des drones et où les Ukrainiens ont, dos au mur, distancé tous les autres.
J’ai vu, pendant ces quatre années, s’opérer le basculement.
J’ai filmé, au début de la guerre, des gamins de génie bricolant dans des cabanes en forêt, avec une imprimante 3D, leurs premiers oiseaux de feu.
Puis les ingénieurs de Trident, près de Kharkiv, passant à une autre échelle et ouvrant la voie aux percées technologiques décisives.
Puis, dans la région de Zaporijjia, des ateliers où l’on démontait les appareils ennemis, fouillait méthodiquement leurs entrailles et en tirait, pièce à pièce, les secrets.
Et j’ai filmé, dans les bunkers et dans la neige, avec les hommes de la brigade Khartia ou ceux de la poétesse Oksana Rubaniak, la nouvelle armée des drones prenant le contrôle de pans entiers du front et mettant en échec, avec des moyens finalement dérisoires, la puissante armée russe.
Le résultat est là.
Les Ukrainiens, il y a quatre ans, suppliaient qu’on leur vienne en aide.
Ils adjuraient, selon la belle formule de Zelensky, qu’on les aide à fermer le ciel.
Dans le meilleur des cas, nous admettions qu’ils étaient notre rempart contre Poutine, notre première ligne de défense, et qu’ils méritaient bien, pour cela, que nous fassions un petit quelque chose.
Aujourd’hui, tout a changé.
C’est Zelensky que l’on supplie.
C’est Zelensky qui est au centre du nouveau paradigme et du nouveau monde que celui-ci dessine.
C’est dans les plaines d’Ukraine, au cœur d’une nation assiégée, bombardée, mais inventive comme nulle autre, qu’est née la révolution militaire du XXIe siècle.
Je ne sais pas si Kyiv finira ou non par entrer dans l’Otan. Mais, à la limite, peu importe. Car ce qui est vrai aujourd’hui du Proche-Orient peut l’être demain de l’Europe. Et qui sait si, par un singulier retournement de l’Histoire, ce n’est pas à l’armée d’Ukraine que nous demanderons, un jour, de nous protéger ?
