Au milieu d’une jungle algorithmique et mercantile ultratoxique, peuplée d’individus aux pratiques et allures pittoresques, idolâtres du rien et du toujours-plus-de-rien, souvent peu dotés intellectuellement et enclins à se rassembler dans les environs de Monte-Carlo ou de Dubaï ; s’est imposée une étrange communauté qui, tels les mormons dans nos sociétés modernes occidentales, vit en autarcie parmi des barbares sponsorisés, et ne semble s’intéresser qu’aux livres. 

Personne ne sait vraiment comment nommer ses membres. 

Influenceurs, BookstagramersBootokers, ou bien Créateurs de contenu littéraire en ligne ? Nouveaux passeurs de livres, nouveaux critiques ?

Sentinelles digitales d’un espace littéraire de plus en plus déserté : c’est certain. Bâtisseurs de passerelles lumineuses, menant l’internaute égaré vers une certaine civilisation des lettres, menacée de disparaître comme l’Atlantide : c’est également certain. 

Ces passagers de l’Arche du monde du papier et de l’écrit se sont fraîchement établis, dans un nouveau méta-monde sauvage qui, sans ménagement, remplace l’ancien. 

Cette autre réalité, virtuelle, de moins en moins alternative, de plus en plus capitale, faite de pixels, de datas et de règles strictes, ils ont su la conquérir, facilement, gracieusement, et avec une réjouissante force d’affirmation.

Ils aiment les livres. Ils en sont fiers. Ils ont les moyens d’en parler, depuis leur smartphone, à tout instant, et ils le font. Ils ont évidemment raison. 

Ce sont des étudiantes, des étudiants, des chercheurs, des professeurs, des musiciennes, des anciens libraires, des hauts-fonctionnaires, des marginaux… autant de férus de lecture, devenus presque malgré eux des prescripteurs et passeurs de livres ultra-connectés, ultra-suivis, parfois, ultra-sollicités par les maisons d’éditions ; autant de preuves que, malgré l’impact du météore numérique, et le déluge d’inanité qu’il engendre, la magie de la lecture opère et se manifeste toujours avec éclat ; et que cette passion de la littérature, qui ne saurait être que fixe, durera probablement aussi longtemps que l’humanité durera, quel que soit le support, quel que soit l’identité de celui qui la soutient, et avec ou sans puce Neuralink implantée dans le cerveau. Restons positifs. 

Ce sont en fait ce qu’on appelle, dans la haute couture, des petites mains. Ces sont des bricoleurs. Ils consacrent des heures, des jours, des nuits à l’élaboration de leurs films, chroniques, visuels ; et au maintien actif de toute une communauté de lecteurs et followers ; pour rendre un peu de ce que la littérature leur donne, et tenter de réussir cet exercice si délicat qui consiste à bien parler d’un livre, en délivrant des impressions précises et justes. 

À ces humbles toxicomanes de la prose autonumérisés, il y a fort à parier que la littérature, et le goût de la lecture, devront un jour beaucoup. 

La critique littéraire, la vie des livres, des arts et des idées, la culture en général, appartiennent au temps présent. Elles se jouent et s’impriment dans l’instant ; se situent à l’endroit exact où l’époque, et ceux qui la font, se situent aussi. L’époque se joue, aujourd’hui, en très grande partie, sur les réseaux sociaux. C’est ainsi. Est-il si étonnant de rencontrer l’art et la littérature là où se dépose aussi l’air du temps ?

Le monde des livres n’avait que deux choix devant lui : s’adapter, ou mourir. Il faudra donc résister à la tentation de trop faire les difficiles.

Ainsi, ces prescripteurs dans l’instant, ces critiques très éphémères, dont les apparitions, comme des flashs, s’effacent aussi vite qu’elles apparaissent, peut-être participent-ils, plus qu’ils ne le soupçonnent eux-mêmes, à la grande Histoire de la Lecture, qui est aussi celle des Lettres. 

Peut-être sont-ils en train de capter quelque chose de très important, et qui nous échappe encore. 

L’Histoire de la Lecture est une histoire longtemps demeurée silencieuse, discrète, invisible, secrète. 

Jamais auparavant la voix des lecteurs n’avait été entendue avec une telle force, pour la simple raison qu’elle n’existait pas. Seul le critique, l’intellectuel, l’universitaire avait le droit de s’exprimer à propos d’une œuvre, le lecteur, lui lisait, et n’avait aucun support pour exprimer ses impressions. 
Il semblerait que le monde des lettres découvre la démocratie et renonce à ses privilèges sur le tard.

Pendant des siècles, le secret des livres aura été gardé par des cercles d’initiés, de sachants, happy-fews, professionnels hautains et réfrigérés. Ces cercles se sont tout à fait brisés aujourd’hui, et c’est peut-être ce qui est arrivé de meilleur aux livres depuis très longtemps. La conversation littéraire s’est ouverte à la sphère digitale et au monde : les livres respirent, inspirent, transpirent, conspirent, s’incarnent, se réincarnent, deviennent quelquefois immortels, maintenant comme hier, dans un espace désormais gratuit, hors des salons et des amphithéâtres, accessible à tous, ouvert au monde entier (ou presque) à tout instant, dans un joyeux désordre ; une horizontalité peu élitiste, mais vive et rafraîchissante.

À chaque fois que l’on parle d’un livre, on lui insuffle quelques minutes de vie en plus. Quelques minutes, quelques mots, quelques lignes, et c’est un nouveau départ de feu possible. Un livre, ce n’est peut-être que cela : un beau secret qui se murmure, de lecteur en lecteur.

L’apparition des créateurs de contenu littéraire sur les réseaux sociaux n’est peut-être rien d’autre qu’une incongruité, un heureux accident. Obligés de se soumettre aux codes et aux lois de l’application, nos nouveaux critiques, ayant pour désir initial celui de susciter l’envie de lire, se sont retrouvés contraints de produire un certain type de contenu, d’apprendre à mieux illustrer, ou à mieux incarner, afin d’imposer leur intention réelle – transmettre et partager autour des livres – à une plateforme elle-même destinée à la transmission de l’hyper-consumérisme et au partage du narcissisme. 

Ils ont réussi, très intelligemment, à assimiler et à contourner les codes de la plateforme pour servir la cause des livres et des auteurs. De cette inadéquation entre la forme imposée et le contenu désiré, sont nées de nouvelles manières, les leurs, de promouvoir et de critiquer les livres de façon efficace, et adaptée à un algorithme en métamorphoses constantes. 

Personne ne les aura vu arriver, personne ne les verra partir avant longtemps. Ils sont, il me semble, les pionniers d’une longue aventure encore inconnue, ayant la littérature pour héroïne.

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L’aura digitale est un outil puissant, dont nous commençons progressivement à découvrir l’ampleur. Aujourd’hui, quiconque parvient à maîtriser ce que l’on appelle parfois « théorie para-sociale » (l’établissement d’une relation unilatérale, où un utilisateur développe un sentiment d’intimité, de familiarité, de complicité, voire d’amitié, envers une personne qui lui donne l’illusion d’une interaction quotidienne via un média) obtient un pouvoir d’influence considérable… 

Créer une illusion de familiarité avec son audience est donc en quelque sorte la clé du succès, si l’on désire réussir en tant que prescripteur ou passeur de livres sur les plateformes digitales ; tant l’effet de « désir mimétique », conceptualisé par René Girard, est corrélé à celui d’aura digitale, produit par une incarnation intense, directe, parasociale et constante sur un réseau. 

« Plus je te vois, plus je m’identifie à toi, et plus tes goûts et tes recommandations sont susceptibles d’influencer mes envies, mes choix, mes comportements. » Pour autant, l’on aurait grand tort de considérer les « bookstagramers » comme de vulgaires influenceurs ou autres représentants de commerce. Leur travail, leur constance, leur sérieux, leur sensibilité, leur singularité en tant que lecteur et critique, c’est aussi tout cela qui est reconnu quand on les invite, en tant que jurés littéraires, rédacteurs en chef, chroniqueurs, lors de rencontres avec les écrivains dans leurs maisons d’édition, ou lors des présentations aux libraires. Une reconnaissance méritée, qui a peut-être mis un peu de temps à arriver.

Ce réflexe conservateur et élitiste de rejet, parfois de mépris, face aux jeunes générations et leurs inventions, il est amusant. Aujourd’hui, André Breton aurait un podcast ; Jean Cocteau, un compte Instagram ; Marcel Proust passerait à la télévision ; Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida et Jacques Lacan se clasheraient probablement sur X, et retransmettraient leurs cours et leurs séminaires en live sur YouTube; les dadaïstes et les surréalistes feraient des happenings en stories sur Instagram et TikTok; Marcel Duchamp posterait sûrement des réels complètement improbables, ses aphorismes écrits en légende ; Sartre, Voltaire, Hugo, Peguy passeraient aussi leurs journées sur ; Malraux,Romain Gary et Françoise Sagan seraient suivis par des millions de followers à travers le monde ; Henry Jean-Marie Levet posterait des photographies sans légende avec de la musique en fond ; Man Ray, au contraire, ajouterait à ses photos en noir et blanc, « #Œil, #Main, #Oiseau » ; Drieu la Rochelle et Céline auraient tous leurs comptes suspendus. François Mauriac aussi. Marguerite Duras aurait probablement une préférence pour TikTok. Et Charles Baudelaire serait introuvable.

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Ce sont des lecteurs, chroniqueurs, prescripteurs, amateurs ou professionnels, parfois intellectuels ou écrivains, d’un genre tout à fait nouveau. Ils occupent une place et un rôle inédits dans le paysage littéraire. Ils sont donc, vraiment, de nouveaux critiques littéraires. 

Leurs forces sont nombreuses. Ils atteignent un nombre impressionnant d’utilisateurs, c’est là bien sûr leur principal pouvoir. Ils prolongent la durée de visibilité des livres, ridiculement limitée dans la presse et en librairies. Créent des effets de bouche-à-oreille différents, des engouements inattendus. Ils partagent la littérature, sous toutes ses formes, au plus grand nombre, de la manière la plus directe et accessible possible. Ils savent parfaitement se repérer, et nous guider, dans le labyrinthe des sorties contemporaines. Ils apportent un regard nouveau sur des classiques oubliés, sur de grands et de plus confidentiels auteurs. 

Un peu comme Les Chants de Maldororpassés inaperçus à leur sortie en 1869, vraiment découverts au XXème siècle seulement, il ne faudra pas s’étonner de voir, tout à coup, dans de lointaines années, un Luc Dietrich, un Henri Calet, un Léon-Paul Fargue, un Lamarche-Vadel ou un Victor Segalen, que sais-je, réapparaître, ou apparaître tout court, dans les esprits et les âmes, au centre d’un instant, et connaître une seconde jeunesse, renaître au hasard d’un post ou d’une vidéo vus par quelques dizaines de milliers de personnes, en 2055.

Un évènement peut se produire partout, à tout instant. C’est donc que cette histoire continue. Les signes vitaux de la vieille cathédrale ne sont pas optimaux, mais ils demeurent stables. Il faut espérer qu’il en soit ainsi, pour encore très longtemps.

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