D’lòft vòn de Walser éscht e lòft vòn friheit.
L’air des Walser est un air de liberté.

Tout est parti du yiddish, que j’entendais parler, enfant, dans ma famille d’adoption, sur les collines de Haïfa… Cette langue dialectale parlée à la maison était très différente de la langue parlée à l’école – l’hébreu. Quand je rencontrai dans le village de Ponte-Zumstäg, dans la vallée de Formazza, Anna Maria Bacher, la poétesse Walser qui écrit en titsch, je lui demandai de me raconter son histoire :

« Un jour, me dit-elle, je demandai à mon père :
“Papa, comment se fait-il qu’à l’école nous parlons l’italien et qu’à la maison nous parlions le titsch ?” 
Et mon père me répondit, en pointant de la main le col du Gries :
“Tu vois, ma fille, nous, c’est de là-bas qu’on vient !” »

Ce « nous, c’est de là-bas qu’on vient ! » me parlait de très près. J’eus très tôt le sentiment qu’il y avait une langue nationale sédentaire et une langue des racines nomade. Ce sentiment fut ravivé à mon arrivée en France quand, voyageant à travers le pays dans les années 1960, je me familiarisai avec l’alsacien, dialecte germanique rhénan. Plus tard, la découverte de l’Italie et de sa foison de langues et de dialectes, puis celle des parlers alémaniques en Autriche, en Suisse et en Flandre belge, éveillèrent en moi le souvenir du yiddish. Je ne me trouvai donc pas en territoire inconnu quand j’allai à la rencontre de l’idiome walser, il y a une dizaine d’années, après l’avoir entendu dans les Grisons, où se trouvait une communauté Walser… qui avait migré de la vallée de Formazza au Moyen-Âge. Les Walser, qui venaient du nord de l’Europe, colonisèrent peu après l’an mil les hautes vallées des Alpes. Ils s’établirent dans le haut-Valais, d’où le nom de Walser, Walliser, Valaisan. Le moment décisif de mon initiation fut une conférence sur les migrations des Walser donnée par l’historien Enrico Rizzi dans l’une des vallées du Piémont où s’implanta ce peuple, à Macugnaga. J’allais revoir cet éminent lettré qui me reçut dans son chalet de Canza, à Formazza, et me révéla les trésors de sa bibliothèque. J’eus le bonheur de voir une copie du manuscrit de la première grammaire doublée d’un vocabulaire de la langue walser datant de 1922 : Die Mundart von Bosco Gurin – Le Dialecte de Bosco Gurin –, un gros cahier relié in-quarto. Son auteur, Hans Maria Sartori (Bosco Gurin, 1879-1948), était un hôtelier de Bosco Gurin, seul village du Tessin où l’on trouve une colonie Walser, à quelques heures de marche par un sentier de montagne depuis Formazza. Dans la ville voisine de Domodossola, cité du Haut Piémont frontalière avec le Haut Valais, je trouvai chez le libraire-éditeur Grossi un recueil de poésies d’Anna Maria Bacher. Ces poèmes me frappèrent par la fraîcheur et l’expressivité de la langue et la richesse des thèmes abordés. Je m’exerçai à en traduire quelques-uns, m’aidant du dictionnaire Pumattertietsch-Waeltsch-Tietsch : Titsch de FormazzaWelche[italien]-Allemand du père Pio Scilligo, un prêtre salésien natif de la vallée. Les traductions en allemand de l’écrivain suisse Kurt Wanner et en italien d’Anna Maria Bacher me furent également précieuses. 

Dans son entretien avec Enrico Rizzi, Anna Maria Bacher se confie sur son art poétique : 

« Jusque dans les années 1960, tout le monde parlait le titsch à la maison et au village. Nous avions conscience que nos racines étaient là-bas, de l’autre côté des Alpes, mais nous avons appris l’existence du mot “Walser” dans les livres des historiens. Je me souviens que je lus pour la première fois ce mot dans le livre de l’historien des Grisons Paul Zinsli, Walser Volkstum – La Vie des Walser. Jusque-là, nous étions Walser sans le savoir !
La vallée de Formazza contient toute mon histoire, ma vie, mes attaches. C’est ici, au milieu des montagnes, chez les personnes qui y habitent que je trouve mon inspiration ; c’est dans cette nature, parfois sévère, inquiétante et triste, d’autres fois pleine de douceur et de beautés que se cachent mes démons et mes elfes. J’aborde avec confiance le passage du temps, le changement des saisons jusqu’à ne faire qu’un avec les éléments. » Si le mot n’avait été corrompu aussi vilainement, on y lirait une ode à l’identité, dans ce qu’elle a de plus noble et de fraternellement humain.

« Ma poésie ne prétend rien démontrer, je n’ai nul autre désir que de partager les sentiments et les émotions que j’ai ressentis à un moment particulier. Pour ce qui est de la forme, je n’adopte aucun cadre stylistique particulier. Je suis une poète sauvage, venue à la poésie par hasard, ma poésie vole dans les airs en toute liberté, elle suit les mouvements du cœur. » 

Sa poésie très personnelle, profonde et sensuelle, a les échos brûlants d’une Emily Dickinson, d’une Rachel Blaustein ou d’une Antonia Pozzi. 

Je lui demande de me lire à voix haute quelques-uns de ses poèmes : on entend « cet allemand pur conservé entre les roches et les glaces » des Minnesänger, ces poètes contemporains de la première migration Walser qui furent influencés par la poésie latine des clerici vagantes et les troubadours de langue d’oc. 

Mais comment transcrire une langue de tradition orale ? C’est en lisant Aristide Baragiola (Chiavenna, 1847-Zürich, 1920), l’auteur de Folklore di Val Formazza e Bosco Gurin, que la poétesse italienne commence à écrire en titsch Nu fertzellt… (« On raconte que… ») – un recueil d’anecdotes de la vie quotidienne dans la vallée de Formazza. Ces récits, qui rappellent par leur côté cru et leur verdeur les histoires de L’Almanach rhénan du Bâlois Johann Peter Hebel, elle a voulu les écrire « de la façon la plus claire et la plus simple possible sur les expériences que nous avions vécues. »

Dans ma tentative de traduction en français d’un choix de poèmes d’Anna Maria Bacher (Revue de Belles-Lettres, 2025), je me suis laissé transporter par « la liberté sauvage et les mouvements du cœur, par les sentiments et les émotions » qui vivent dans ses poèmes, autant que par la musicalité de la langue walser. 

À la lecture de Walser, peuple nomade des Alpes, on est frappé par la spiritualité primitive qui s’exprime dans cette lettre, une spiritualité liée à la vie de tous les jours, telle que pouvaient la vivre les chrétiens d’Orient avant le Concile de Nicée – Byzance n’est pas loin de Jérusalem. Ce caractère ontologique, on le sent ici en harmonie avec les arts, avec la nature et avec la langue ; avec le lieu où l’on vit, où l’on travaille et où l’on aime. 

Intérieure de La petite chapelle de Sainte-Marie-des-Neiges, à la Cascade du Toce, dans la vallée de Formazza. Au dessus de l'autel on voit une peinture de la Vierge à l'enfant dans des montagnes enneigées.
La petite chapelle de Sainte-Marie-des-Neiges, à la Cascade du Toce, dans la vallée de Formazza.

« Quand on descend de l’autobus à la Cascade du Toce, dans la vallée de Formazza, se souvient Anna Maria Bacher, il est impossible de ne pas voir la petite chapelle dédiée à Sainte-Marie-des-Neiges. À l’intérieur, au-dessus de l’autel, la vue d’une peinture impressionnante s’offre au visiteur : une Madone tenant un enfant sur fond de montagnes grandioses. À sa droite, les chèvres paissent parmi les champs enneigés, à sa gauche, des hommes avancent chaussés de skis en bois. Un tableau marial plutôt inhabituel.
On se demande qu’est-ce qui a poussé le commanditaire de cette peinture à commissionner une telle représentation à l’artiste. Peut-être sentait-il en lui le désir d’exprimer cette harmonie ? Ou bien voulait-il exprimer sa gratitude pour la protection des troupeaux et des bergers ?
À cette époque, la vie dans cette vallée était dure et les forces de la nature imprévisibles. Pour pouvoir survivre, les habitants – Walser des confins de la vallée de Goms – avaient besoin d’un soutien qui les couvrît bien au-delà des tâches de la vie de tous les jours. Et ce soutien, ils le trouvèrent dans leur foi et dans leurs saints auxquels ils s’adressaient, dans les situations difficiles qu’ils devaient affronter, pour demander leur intercession. Et c’est ainsi que l’on bâtissait pour eux des sanctuaires comme la petite chapelle de Sainte-Marie-des-Neiges »

Qui a fait le voyage à la petite chapelle de Sainte-Marie-des-Neiges, à la Cascade du Toce, dans la vallée de Formazza, a parcouru un long chemin : l’air, l’eau, la lumière et la terre ne font qu’un. 

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