On dit qu’il fut d’abord médecin, ce qui veut dire qu’il apprit très tôt la pauvreté des corps et l’entêtement de la mort. On l’envoya jeune dans une guerre coloniale, en Angola, dans ces paysages de poussières et de chaleur où l’Europe finissait mal, et il y eut là des soldats, des blessés, des villages perdus, des garçons qui écrivaient à leurs mères et qui ne rentraient pas. Il vit cela, il le vit de près, comme on voit la nuit quand on est encore trop jeune pour croire qu’elle ne s’ouvrira pas.

Puis il revint à Lisbonne.

Et longtemps la guerre resta en lui comme une bête enfermée.

Alors il écrivit.

Mais il n’écrivit pas comme écrivent les témoins – les témoins racontent ce qu’ils ont vu et espèrent que cela suffira. Lui savait que cela ne suffit jamais. Il savait que les vies humaines sont trop pauvres pour porter leur propre sens, et qu’il faut pour les sauver quelque chose de plus grand qu’elles : une phrase.

Et la phrase vint, lente et somptueuse, pleine de détours et de retours comme la mémoire quand elle refuse d’obéir. Elle portait avec elle les casernes, les bars, les familles ruinées, les soldats qui n’avaient rien compris à l’histoire mais qui l’avaient subie jusqu’au bout.
Alors ces vies obscures, ces vies que personne n’aurait racontées, entrèrent dans la littérature comme on entre dans une cathédrale. Une cathédrale sombre où résonnent la voix des humiliés.

Il y a là des ivrognes, des veuves, des soldats perdus, des enfants devenus vieux trop tôt ; et pourtant, quand ils parlent dans cette phrase, ils ont la grandeur des rois tragiques. La langue les élève, la langue les vêt de pourpre, la langue leur donne ce que la vie leur avait refusé : une forme, une dignité, une mémoire.

C’est cela, la littérature : ce vieux miracle qui prend les vies empêchées, les vies les plus pauvres, celles que l’histoire oublie, et les dresse dans la phrase comme des statues noires.

Et Lobo Antunes, qui avait vu les corps tomber dans une guerre inutile, fit pour eux ce que les prêtres faisaient autrefois pour les morts : il leur donna une parole qui ne finirait pas, il leur donna une langue où leur nuit continuerait de brûler.

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