C’est un chat décharné, émacié, en bronze, le ventre gros, comme un spectre échappé d’une quelconque famine. «Elle est enceinte», note l’homme qui s’en approche. Puis, de cette voix intelligente et rocailleuse qui caresse la sculpture : «C’est une sorte de Giacometti… n’est-ce pas». L’homme a un visage massif encastré dans un corps de boxeur. Antonio Lobo Antunes habite, dans le nord de Lisbonne, à l’intérieur d’une grande barre d’immeuble banale, ocre et grise, un quartier de petite bourgeoisie plein de béton, et un appartement couvert de livres, sur lesquels il pleut avec constance. Chaque déménagement, explique-t-il, est guidé par la nécessité d’avoir davantage de place pour sa bibliothèque. Sa vie immobilière est ainsi une circulation de quartiers en quartiers, les valises chargées seulement de livres. Leur nombre semble produire sur lui une exténuation mêlée de contentement, comme semble produire sur lui chaque perception de l’existence.

L’écrivain est vêtu d’une chemise sombre. Il a donné rendez-vous à treize heures, la fin d’une matinée d’écriture commencée, comme tous les jours, à l’aube. La légère avance de son hôte a produit cette grimace désabusée, se retenant d’être franchement courroucée, qui est son masque. Voilà cinq minutes volées à mon roman, murmurent ses deux yeux translucides, le droit davantage plein, avec lesquels il reçoit toute l’incohérence de la vie. Son regard mi-clos inspecte, détermine, s’évanouit. Souvent, il tourne la tête, par lassitude. De son passé militaire en Angola, il a rapporté de quoi faire mille romans et une oreille défectueuse. Son audition amputée lui donne le prétexte parfois de faire semblant de ne pas saisir, avec une vague condescendance ; mais aussi la fatigue de devoir faire répéter son interlocuteur, dont le visage prend alors les traits du monde entier hostile et étrange ; et surtout l’occasion de ces pauses, tantôt gigantesques, tantôt presqu’avalées, pendant lesquelles il déchiffre, comme si tout dialogue avec lui ressemblait au procès d’instance devant une cour pénale présidée par un juge scrupuleux, comme si à chaque phrase, l’écrivain devait chercher la réplique bonne en droit, le mot juste selon les codes, la sentence correcte au miroir des normes, qu’il articule avec soin, dans ce français auquel le tremblement de portugais confère une mélancolie finale. A chaque réplique, passent la vanité des mots, l’incomplétude du langage, l’orgueil sans illusion d’avoir parlé pour ne rien dire ; ou alors, un éclat un peu bougon, une lueur presque minérale, un trait d’humour rugueux, mais rien qui ne brise cette gangue de vague-à-l’âme calcifiée sur sa voix.

Lobo Antunes cherche un endroit pour poser les fleurs, qu’il tient avec hésitation, gouverné par cette cordialité instinctive que trouble son dégoût à jouer les mondanités. Il chemine chez lui, dans ces hauts murs couverts d’ouvrages et de lithographies encadrées de son ami Julio Pomar, dont l’une est un portrait de Lobo Antunes, émergeant d’un archipel de traits et de couleurs, et la seconde, un chien enroulé dans son panier, évoqué en quelques lignes bleues. Lobo Antunes promène sa silhouette râblée, tout en fumant. Miraculeusement, les cylindres progressivement dévastés tiennent en équilibre, semble-t-il, plus longtemps que chez les autres fumeurs, mais lorsque la cendre menace dangereusement de s’avachir, il trouve un des paquets vides, disposés ça et là, pour entreposer son butin, et reprend sa course muni de ces deux instruments cérémonieux.

Antonio Lobo Antunes, pour quiconque le lit, est non seulement le plus grand écrivain portugais, par ailleurs couvert de prix, mais un colosse de la littérature mondiale. Comme quelques rares élus, il a inventé une forme nouvelle pour ses romans, que la vulgate décrit comme polyphoniques, remplis de dialogues progressivement enchevêtrés, un concert charivarique de consciences. Pourtant rarement un romancier aura été plus taiseux. On pouvait imaginer un grand civilisé, dont la conversation polyglotte serait, dans la vie, le prolongement ou le prologue de celle de ses romans ; dont les éclats de voix tinteraient avec l’or dont brillent ses chapitres ; dont le flot de langage, subdivisé puis réuni, serait la rivière énorme dont chaque livre figurerait un delta, un bras de fleuve, une écluse. Lobo Antunes se contente de fumer avec un taciturne port de tête. Même sa grande malice n’efface pas la tristesse laconique. Chaque phrase est un lent éboulis de mots, un déplacement de pierres, une avalanche au ralenti qui vient mourir dans le silence. Lorsqu’il s’assoit à son bureau, c’est comme si la bruine grisâtre aperçue à la fenêtre renforçait son rictus d’intellection perpétuelle, où son visage s’écarquille : les quelques secondes de surdité feinte ou réelle.

«A quoi cela sert, d’écrire ? Nous faisons des métiers qui sont inutiles», lance-t-il à un ami journaliste, poliment assis face à lui. Entre eux, le bureau de l’écrivain. Un livre en anglais de Joseph Conrad. Un amas d’ordonnances à en tête de l’Hôpital Miguel-Bombarda où il fut psychiatre, et couvertes d’une écriture bleue et minuscule, qui sont l’ossature des manuscrits – une écriture miniature très fine et délicate, comme rapetissée au rayon laser, et que Lobo Antunes, pour se relire, déchiffre à l’aide d’une loupe. Un trésor négligé, sur lequel il vient de passer toute sa matinée depuis six heures, mais dont il n’hésitera pas, l’instant suivant, à extirper un feuillet précieux et raturé, pour inscrire mon prénom, comme s’il s’agissait d’un papier inutile. Regardant par la fenêtre, il murmure quelques vers : Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir… Apollinaire est son poète français favori. Peut-être le seul valable, ajoutera-t-il, avec Villon, et quelques seconds couteux injustement relégués, comme Paul Fort. Lobo Antunes, par haine du récit, s’était rêvé poète, jusqu’à ce qu’il se mette à la tâche, «et tout était mauvais». Il se contentera désormais des romans bifurqués selon ses aises, et se résignera à citer de mémoire les poètes, plutôt que les imiter. Mais lesquels : Louis Aragon ? Le visage, à l’abri du parapluie qu’il tiendra le long des quelques mètres séparant son domicile du bar de quartier immobile où il va tous les jours déjeuner, et sous lequel, par une civilité d’aristocrate, il exigera que son interlocuteur se place, son visage, échappant du lourd blouson de cuir qui lui donnera alors un air bizarre de loubard affectueux et bourru, s’éclairera. Puis sa voix, soudain amusée, imitera brillamment un vers pompeux d’Aragon, une strophe, puis deux. Et, la joie effacée, la main tenant le parapluie revenant vers celle enserrant la cigarette éteinte pour la rallumer, sur ce parvis de promoteur immobilier pressé, le masque de désespoir douloureux reprendra sa place.

La France est, pour lui, un pays bienveillant. Elle se rattache à deux noms. Le premier est celui d’un écrivain auquel on le compare parfois, Louis Ferdinand Céline, et dont j’apprends ce jour-là comment il a décidé, contre son gré, de son destin littéraire.  Lorsque j’avais quatorze ans, j’avais été ébloui par Mort à crédit… J’avais alors décidé de lui envoyer une lettre». Céline lui avait-il répondu ? «Oh oui… Une lettre de Céline !, c’était incroyable… L’enveloppe, surtout, avec mon prénom, de la main de Céline, c’était pour moi extraordinaire. La lettre était très tendre.. Il m’a donné un seul conseil. Il me disait : Mon petit, je t’en conjure, fais tout ce que tu veux, mais ne deviens pas écrivain. Sors, va courir les filles, n’importe quoi, mais écrivain, c’est atroce». Lobo Antunes n’a pas suivi le conseil – «à quatorze ans, courir les filles, je ne savais pas ce que cela voulait dire». Mais il suggère qu’il n’avait pas le choix. La nécessité d’écrire, celle qui l’a poussé, alors médecin, à couvrir des pages et des pages la nuit, raturer, jeter un puis deux premiers manuscrits, dans un vertige incessant, qui décourageait jusqu’à ses plus proches, sceptiques, jusqu’à la parution deMémoire d’éléphant, refusé partout, sorti presque anonymement, déchiré par la critique, et succès foudroyant, scandale absolu remuant la mémoire des guerres d’Angola et les fantômes de la dictature. La nécessité, qui, depuis quarante ans, l’extirpe à six heures de son lit pour ces longues journées de travail : «Il faut travailler, ajoute-t-il à la fois impérial et damné, supplicié et maître- écrivain, martyr et prêtre de la religion littéraire, car il n’y a pas une seule phrase qu’un débutant ne puisse trouver».

Le deuxième nom dont la France est la métonymie, c’est celui de son ami Christian Bourgois, disparu en 2007. Lobo Antunes l’évoque avec une douleur crissante. D’une main sûre, il trouve alors dans la bibliothèque la dernière lettre de l’éditeur légendaire, qui, en effet, l’a popularisé en France. Une lettre courte et bouleversante, où Bourgois, avec élégance, prend soin de ne pas paraître inquiétant quant à sa santé, mais dément aussitôt sa désinvolture par des formules d’affection qui, sous sa plume, sonnent comme des adieux. «Il paraît presque optimiste, pourtant», suggérai-je – «Oh non, rétorque l’écrivain avec cette alacrité qui fait disparaître parfois la surdité, et un semblant de déception devant cet effarant quiproquo, oh non, il sait très bien qu’il va mourir». Le chagrin affleure et ébranle cette cordillère maussade et évanescente qui est Lobo Antunes assis à son bureau. Son ami le grand peintre Julio Pomar, l’auteur du chien et du portrait dans le grand salon, est mort l’année dernière, avait-il également noté, quelques heures plus tôt. Par la fenêtre, Lisbonne la veille éblouissante de lumière, est encore accablée de cette mauvaise bruine : «Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir», avait chanté Apollinaire une heure auparavant.

Se sent-il, comme je le suggère, une quelconque fraternité avec le Vargas Llosa de Conversation à la Cathédrale, où l’on trouve cette même constellation urbaine de voix tissées l’une l’autre pour dire les secrets d’un pays ? «C’est un bon livre», convient-t-il… avant d’enchaîner sur les mérites des Mémoires de Saint-Simon.Comme Vargas Llosa, et très peu d’autres avant eux, Antonio Lobo Antunes va rentrer de son vivant dans la Pléiade française, et avec lui, ses milliers de personnages, quarante ans de littérature monumentale et inclassable – Tchekhov pour le côté médecin des mots et romancier des âmes, Faulkner et son oeuvre-monde habitée par des locuteurs irrépressibles, une œuvre circulant dans tous les quartiers de Lisbonne, des palais aux casernes, des cabinets de dentiste aux cimetières pleins de roses, comme Lobo Antunes déménage régulièrement dans cette ville «dont il aime la lumière, et la mer, qui est partout», pour promener sa bibliothèque érudite et rigoureuse, forgée, dès son enfance, par un père lui aussi médecin qui voulait transmettre, avec méthode, le sens des belles choses. La circulation opiniâtre et insatiable, ironique mais repoussant par la force du travail, la neurasthénie et l’engourdissement – les romans marchent au pas de son auteur, exilé permanent et piéton à l’affut dans l’âme portugaise.

L’écrivain, tout au long de la journée, fera, quelques fois, glisser son masque comme halluciné par l’acouphène du monde, retenu et comme crispé par les bruits ; il sera taquin et facétieux, quand rentrant dans le bar, la serveuse et ses amis du quartier lui feront un respectueux cortège dont la solennité sera démentie par soudain, un air latin de farce et de rires ; la voix traînante et sarcastique quand il évoquera un souvenir compromettant pour un grand officiel français lors de la remise de sa Légion d’honneur, ou carrément farceur, quand il laissera tomber qu’il y a peut-être désormais trop de Français à Lisbonne ; amical et généreux dans les petits gestes et les grands conseils à un jeune poète ; féroce contre Pessoa, les hommes politiques, et les écrivains à histoire, tournant le dos, se repliant, fixant la table en faïence et les chaises de troquet, quand, derrière lui, une télé allumée laissera échapper les bribes d’une conférence de presse du Premier ministre ; ou alors, mystérieux et sphinx, répétant, de son ton las et presque aigu d’incrédulité, un proverbe sibyllin d’un général vénitien, Montecuculi : «Il faut saisir l’occasion par les cheveux, mais ne pas oublier qu’elle est chauve», que répétait avant lui Christian Bourgois.

Pourtant, rien n’effacera le trouble de son mutisme minéral. Rien ne se substituera à cette première impression d’un Lobo Antunes voué à ce labeur d’écoute, d’autant plus pénible qu’il est grevé de cette blessure, plutôt qu’au plaisir de la conversation. Ce sacerdoce exténuant mais nécessaire, celui d’écouter les voix du monde, davantage que l’art facile d’en être le ventriloque. On peut user d’analogies commodes : vestiges du soldat dissimulé à l’affut du bruissement des ennemis des campagnes d’Angola que fut Lobo Antunes dans une autre vie, ou restes du psychiatre qu’il s’efforça de composer jadis, continuant de déchiffrer les symptômes et les névroses de ses interlocuteurs. Une vie à écouter plutôt qu’à écrire – ou alors, à écouter puis écrire.

Mais il suffit de lire ses romans. Ils sont sans affectation – comme l’écrivain l’est : redoutant les romans à histoire avec autant d’effroi que les théories sur son œuvre ; craignant les invitations à l’autre bout du monde qui lui déroberaient une ou deux matinées de travail ; solitaire à l’extrême, résolu et entouré non d’adorateurs, mais d’amis taiseux ; refusant le rôle de parrain ou d’initiateur pour les jeunes romanciers portugais, et jouant à l’artisan misanthrope, prisonnier de son destin ; romans faussement déliés et prodigieux comme le sont les orfèvreries assidues, pliées à une règle et une routine perpétuelles ; en un mot : des romans peu aimables, sans aucune séduction première, mais progressivement envoûtants, une oeuvre forcenée dans sa trouée, de livres en livres ; et créant, par leurs machineries romanesques circulaires et leurs spirales de mots, une loi de gravité surpuissante. Lobo Antunes est là, presque coi sur sa chaise, dans ce petit bar d’un quartier anonyme, l’oeil méfiant, tendu par l’effort de moisson sonore – et pourtant ce jour là, comme un astre au milieu d’une gigantesque galaxie, tout Lisbonne a l’air de tourner autour de lui. Doublure pelissée sur le cuir noir, accablé par sa tâche secrète, ne réclamant rien, si ce n’est un peu d’intelligence du monde, avec la mine renfrognée d’un spectateur fourbu et caustique, voyant de vieux fantômes dans la devanture d’un tabac glauque, de son demi-regard de somnambule. Comme un coquillage silencieusement mais décidément s’emplit de tous les bruits de l’océan, et du souvenir de toutes les mers où les courants l’ont charrié. Comme une vaste dent creuse, flanquée à une falaise, s’emplit de tous les vents, et les ressuscite d’échos en échos, et avec eux, tous les fantômes du passé. Comme cette sculpture, qu’il possède chez lui, à Lisbonne, dans son vaste salon couleur d’ivoire, et qui figure un étrange animal étique, harassé par l’effort, mais prêt à accoucher d’on ne sait quel enfant providentiel : c’est un chat décharné, émacié, en bronze, le ventre gros, comme un spectre échappé d’une quelconque famine. «Elle est enceinte», note l’homme qui s’en approche. Puis, de cette voix intelligente et rocailleuse qui caresse la sculpture : «C’est une sorte de Giacometti… n’est-ce pas»…