Bernard-Henri Lévy : Toi, qui es aussi médecin, étais-tu médecin militaire en Angola ?
António Lobo Antunes : Non, j’étais simplement officier ; mais c’était la guerre, on avait besoin de médecins, et comme j’étais médecin… Je fonctionnais donc comme médecin – je faisais tout, même la chirurgie. Il y a eu une épidémie de choléra, les gens mouraient par milliers, et j’étais là, tout seul. Pendant environ deux mois, je suis allé dans la brousse, de village en village, avec deux gardes du corps et un infirmier, un chauffeur dans une voiture militaire – qui d’ailleurs était française, une petite berline découverte. Nous étions complètement sans défense mais on ne nous a jamais attaqués. Le mouvement de libération de l’Angola faisait une distinction très claire, le parti révolutionnaire, très complice, très camarade, déclarait à la radio que ce n’était pas contre moi qu’il luttait. Ils me disaient : « Vous êtes opprimé par les mêmes personnes que nous. » Et après la guerre, lorsque la libération a eu lieu, c’était magnifique, il n’y avait pas de haine – pourtant, nous [les Portugais – ndlr] avons tué tellement de gens… Les soldats avaient entre 20 et 23 ans, et les officiers – comme moi – avaient entre 24 et 30 ans ; c’étaient encore des enfants, des gosses.
Bernard-Henri Lévy : Repenses-tu encore souvent, aujourd’hui – la nuit, par exemple –, à cette expérience de la guerre en Angola ?
António Lobo Antunes : Non. Il semble que j’en rêve parce qu’on me dit que dans mon sommeil, je demande une arme pour tirer. C’était une expérience très étrange pour moi, qui a commencé déjà au Portugal. Je suis né dans une famille privilégiée, je vivais depuis l’enfance dans une grande maison avec un jardin, j’étais le futur vicomte, j’appartenais à l’aristocratie ; et il n’y avait pas de relations entre les différentes classes sociales, donc nous étions assez isolés. Je suis entré tôt à la faculté, j’avais 16 ans, et c’est là que j’ai commencé à connaître un monde qui jusque-là m’était interdit. Je me souviens par exemple d’un voyage en train avec des soldats. Nous venions du Nord et le train passait au bord de la mer. Un soldat m’a demandé : « Mon sous-lieutenant, quel est le nom de ce fleuve avec tant d’écume ? » Il n’avait jamais vu la mer, ce qui pour un Portugais est incompréhensible – il y a des fois où je pense que le Portugal, c’est ce que la mer ne veut pas : l’eau se retire, restent une cathédrale, quelques maisons, la pauvreté de la dictature, la misère.
Mes soldats, dont beaucoup n’avaient connu que la dictature et la misère, avaient commencé à travailler à cinq ans. Plus tard, ils sont allés en France – à chaque fois qu’en France je prends un taxi dont le chauffeur est portugais, je lui demande : « Comment vous entendez-vous avec eux ? Ils vous méprisent ! » Les Français sont très arrogants.
À présent, avec la démocratie, c’est très différent. Mais à l’époque, il n’y avait aucun contact entre les couches sociales, c’était très marqué. Comme j’avais eu une enfance privilégiée, je ne connaissais pas vraiment les gens de mon pays. De plus, nous n’étions pas très portugais. Ma grand-mère était allemande, certains membres de ma famille étaient brésiliens – une partie de ma famille n’est pas venue au Portugal, elle est encore au Brésil. Mon grand-père est venu pour faire la révolution monarchiste en 1918. Les monarchistes ont perdu, il a été en prison, puis il a été envoyé en Afrique. Ensuite il est revenu et il a passé toute sa vie au Portugal. J’aime beaucoup ce pays et les gens qui y vivent. Mais j’étais un peu étrange, parce que j’étais blond, j’avais les yeux clairs. Il y a très peu de gens avec les yeux clairs ici. Dans le Nord, on trouve des gens avec les yeux bleus parce que ce sont les enfants que les soldats français ont faits pendant l’invasion française.
La guerre, c’est la violence et la mort. Après la révolution, dans les hôpitaux, il y avait des milliers d’hommes dans les consultations psychiatriques, et puis toutes sortes de problèmes : l’alcoolisme, les problèmes conjugaux, etc. Les relations étaient très compliquées.
Je me souviens qu’un jour, un soldat pleurait parce qu’il avait reçu du Portugal une lettre de son frère qui lui disait que sa femme le trompait ; il ne pouvait rien faire. Ces garçons-là n’étaient jamais sortis du Portugal – car ceux qui avaient émigré vers la France ou l’Allemagne n’étaient bien sûr pas revenus faire leur service militaire. C’étaient donc des gens extrêmement pauvres, au point que certains n’avaient jamais porté de chaussures. Le peuple portugais a immensément souffert de la dictature. Pour la classe moyenne, cela allait. Et moi, je l’ai dit, j’appartenais à une famille privilégiée.
J’ai appris tellement de choses avec mes soldats ! À vingt ans, ils avaient vécu beaucoup plus que moi ; ils avaient connu la misère, la faim – le Portugal était un pays incroyablement pauvre à cette époque-là. À la guerre, on était très mal payé mais on était tout de même payé. La guerre, pour mon bataillon, cela a duré à peu près depuis l’entrée dans l’armée jusqu’au retour de l’Afrique : quatre ans. Quatre ans dans l’armée, c’est trop.
Bernard-Henri Lévy : Tu es resté quatre ans ?
António Lobo Antunes : Oui, moi et les autres. L’entraînement était extrêmement dur, très violent. Comme j’étais universitaire – je venais de faire médecine –, on m’a envoyé au cours d’officier. Mais si l’on n’était pas approuvé, on passait dans la classe sergent ou dans la classe soldat. Physiquement, c’était très exigeant ; et puis tout le monde avait peur. Les soldats avaient 21 ans. J’étais le plus âgé, j’en avais 27. Une guerre atroce.

Bernard-Henri Lévy : Savais-tu commander ? Étais-tu un bon commandant ou étais-tu le copain de tes soldats – ou leur médecin ?
António Lobo Antunes : Ils m’aimaient beaucoup. Un jour, je suis allé dans le Nord pour la sortie d’un de mes livres. Beaucoup de mes anciens soldats habitaient dans le Nord, dans le Minho, au-dessus de Porto. Ils sont tous venus ; ils étaient si émus, on s’embrassait. Je ne suis pas monté sur l’estrade, je suis resté en bas, avec eux. Et le professeur qui présentait l’événement a dit au micro : « Comme vous voyez, António Lobo Antunes aime beaucoup les pauvres ! » J’étais furieux ! J’ai pris le micro et j’ai dit : « Mes soldats ne sont pas des pauvres ! Ce sont des princes, et vous allez les traiter comme des princes ! » Nous nous réunissons une fois par an pour un déjeuner, à chaque fois dans une ville différente, parce que nous sommes dispersés à travers tout le Portugal. Ils sont tous arrivés dans un immense autocar avec une pancarte : « Les princes… » C’est tellement beau de les voir. Et puis nous parlons de ce que nous avons vécu ensemble comme si nous y étions encore.
Bernard-Henri Lévy : Combien y a-t-il de survivants de ce bataillon aujourd’hui ?
António Lobo Antunes : Dans ma compagnie, beaucoup sont tombés au combat… Et puis parmi ceux qui sont revenus, il y a eu des problèmes d’alcoolisme après le retour, et des mariages défaits – une guerre, c’est horrible, cela change toute la vie. C’étaient des garçons extraordinaires. Je me souviens qu’une fois, nous n’avions pas de voiture, nous essayions de retourner au campement, nous étions perdus. Nous n’avions pas de guide – le guide était mort. Un des soldats était tellement fatigué qu’il a dit : « Laissez-moi mourir ici. Allez-vous-en. »
Mes deux grands-pères sont partis à la guerre de 1914-18 en France ; ils en ont été marqués à vie. L’un est revenu sourd, comme moi je suis devenu sourd. Tous deux étaient officiers dans l’armée portugaise ; l’un était ingénieur et l’autre était dans la cavalerie. Ce qu’ils racontaient de la guerre était atroce – ils n’en parlaient d’ailleurs pas beaucoup.
Bernard-Henri Lévy : Dans quelles conditions as-tu perdu, en partie, l’audition ?
António Lobo Antunes : Une attaque.
Bernard-Henri Lévy : Peux-tu me raconter cela ?
António Lobo Antunes : Je dormais. Un de mes garde-côtes m’a réveillé : « Mon lieutenant, mon lieutenant, ils tirent ! » Les boums ne m’avaient pas réveillé. Soudain, je me sentais très bien – c’est une sensation très douce. Et puis peu à peu, les choses s’éloignaient, c’était agréable.
Ce dont je me souviens le plus, c’était la beauté extrême de l’Afrique, le ciel. C’était complètement différent. Nous regardions le ciel, je me croyais au Brésil. Il n’y a pas l’ours, les constellations sont tout à fait différentes. La nuit africaine est d’une extraordinaire beauté. Le paysage est magnifique ; voir 20 000 hectares de coton ou de tournesols, c’est un spectacle merveilleux. Les gens, les hommes, les femmes, sont beaux eux aussi. On sort à 4 heures du matin, car le jour se lève à 6 heures, alors il faut sortir avant l’aube pour ne pas être localisé et tué. Et quand vient le matin, les tournesols se redressent, cela fait un bruit extraordinaire. C’est d’une incroyable beauté. Et puis les animaux – on n’en a pas vu beaucoup mais on en a vu.
Bernard-Henri Lévy : Tu as donc des souvenirs de beauté… Mais en ce qui concerne la guerre, as-tu seulement des souvenirs d’horreur, ou également des souvenirs de moments de grandeur ?
António Lobo Antunes : La chose la plus laide que j’ai vue, c’était la peur – une peur incontrôlable. Quand cela commençait, « vroum, vroum », c’étaient des vomissements, des tremblements, des pleurs, un spectacle atroce. Mais ces garçons étaient extraordinaires de générosité, de bonté, d’humour. Lorsque nous étions dans une ville, ils pouvaient se promener la nuit ; et ceux qui habitaient dans le même village se promenaient main dans la main, sans qu’il y ait un caractère homosexuel à cela ; c’était habituel, normal, un peu comme les Arabes qui eux aussi se promènent main dans la main.
Le Portugal est une étrange mixture, un étrange mélange de Juifs et d’Arabes. Moi-même, j’ai du sang juif et du sang arabe. Lobo est un nom juif. Un vieux monsieur, à Jérusalem, un rescapé des camps de concentration, m’a confirmé (ce que je savais déjà) que ma famille s’est installée au Brésil au XVIIe siècle. Il connaissait l’histoire de cette famille. C’était un historien qui avait dû beaucoup souffrir dans les camps de concentration, un vieux prof d’une douceur extrême – les gens qui ont souffert sont souvent beaucoup plus doux que les autres.
Être tué par un de mes soldats, cela n’aurait pas été mal, car cela aurait été être tué avec amour.
Bernard-Henri Lévy : Mais des combats entre soldats, cela n’arrivait jamais, n’est-ce pas ?
António Lobo Antunes : Non. D’ailleurs, si cela avait dépendu d’eux, personne ne serait mort, ils ne voulaient tuer personne.
Bernard-Henri Lévy : Nous, lorsque l’armée française a fait la guerre en Algérie – comme l’armée portugaise en Angola –, c’était avec une violence extrême. Les anciens officiers d’Algérie ont d’atroces souvenirs de tortures, de violences gratuites. L’armée française s’est mal conduite. D’après ce que tu dis, cela n’était pas le cas de vos soldats.
António Lobo Antunes : Non. Cette ville est arabe. Sais-tu d’où vient le nom de Lisbonne ? Les Romains l’appelaient Ulycie, la ville d’Ulysse. Donc « Lisboa » est une corruption du nom d’Ulysse qui est le fondateur mythique de Lisbonne, occupée par les Arabes, par tout le monde. Même dans ce que nous mangeons, il y a beaucoup de choses arabes.
Bernard-Henri Lévy : Mais parmi tes hommes, ta compagnie, as-tu le souvenir d’une douceur chez les soldats portugais en Angola, ou est-ce que c’était la violence pure, comme chez les soldats français en Algérie, qui étaient vraiment des sauvages – on en a des récits, des images. D’ailleurs, la sauvagerie était des deux côtés. Était-ce la même chose en Angola ?
António Lobo Antunes : Ce qui m’a le plus marqué, c’est la peur, le spectacle de la peur, de la terreur – j’ai vu un lieutenant humilié uriner dans son pantalon. Le spectacle de la peur est atroce ; c’est laid.
Bernard-Henri Lévy : Qu’est-il devenu, ce lieutenant ? Il est mort ?
António Lobo Antunes : Non, il n’est pas mort lors de la guerre, mais après. C’était le fils d’un juge assez puissant, une famille influente. Les classes sociales, au Portugal, étaient très marquées ; elles le sont encore et le seront toujours. Il suffit de regarder quelqu’un dans la rue pour savoir à quelle classe il appartient. C’est un peu la même chose au Brésil, du moins dans ma famille et à Rio où ils vivent tous (ma famille vient du Nord, de Manaus).
Bernard-Henri Lévy : Que faisais-tu dans ce genre de situation, lorsqu’un soldat avait peur ? Tu lui parlais ? Essayais-tu de le rassurer ?
António Lobo Antunes : On n’avait pas le temps. Et puis le problème, c’était que personne ne voulait parler avec lui ; il était condamné à la solitude.
On ne pensait pas à la mort. On avait nos « bières », des constructions de bois, et parfois on allait les voir. C’était idiot, mais nous étions encore presque des enfants : « Celle-ci, c’est la mienne, celle-là, c’est la tienne, celle-là, c’est celle du capitaine, celle-là, celle du lieutenant. » Il y avait quelquefois une sorte de joie macabre – mais il y avait aussi des moments de vraie joie.
Bernard-Henri Lévy : Par exemple ?
António Lobo Antunes : Des garçons avaient apporté leur accordéon, ils jouaient et les soldats dansaient les uns avec les autres : c’était un moment de joie. Un autre faisait des imitations parfaites. Dans la nuit, j’étais plongé dans mon écriture et j’écoutais – des vendeurs de journaux criaient les noms des journaux dans la nuit de la brousse. Ces cris des vendeurs de journaux me rendaient tellement triste…
Bernard-Henri Lévy : Des journaux de Lisbonne ? Les journaux portugais ?
António Lobo Antunes : Oui.
Bernard-Henri Lévy : Comme si l’on était à Lisbonne…
António Lobo Antunes : Oui. Comme ils avaient eu une enfance et une vie très difficiles, mes soldats trouvaient toujours une façon d’être joyeux. Ils avaient un courage sans vanité, ils étaient humbles avec dignité. On commandait mais on ne pouvait pas les traiter mal, ils ne l’auraient pas accepté – et à mon avis, ils avaient tous les droits. Je ne l’ai d’ailleurs jamais vu. Et s’ils vous aimaient, c’était plus fort que tout. Cela, c’est très portugais : l’amitié est le sentiment le plus important – l’amitié entre hommes. Les femmes, je crois, n’ont pas d’amies ; elles ont des complices ou des alliées. Mais nous, les hommes, nous avons des amis que nous aimons vraiment ; et le compagnonnage masculin est très important – peut-être avons-nous hérité cela des Arabes. Par exemple, lorsque je publie un livre et que c’est un immense succès, mes amis sont très contents, il n’y a pas de jalousie. Ils m’écrivent : « Ton triomphe est mon triomphe. » En même temps, c’est une amitié sans concession : « Je pense que ce chapitre-là, tu pourrais le retravailler », etc.
Bernard-Henri Lévy : As-tu vu des amis, des compagnons, mourir en Angola ?
António Lobo Antunes : Oui.
Bernard-Henri Lévy : Tu as pleuré ?
António Lobo Antunes : Oui, j’ai pleuré ; je n’ai pas honte de cela. J’aime les hommes qui pleurent. Un vrai homme n’a pas peur d’éprouver des sentiments dont on dit stupidement que ce sont des sentiments de femme : la tendresse, la faculté de s’émouvoir.
Bernard-Henri Lévy : Connaissais-tu le titre du livre de Norman Mailer, qui est un titre tellement bête : Les vrais durs ne dansent pas. Nous connaissons cette stupide injonction : « Les vrais hommes ne pleurent jamais ».
António Lobo Antunes : Tough guys don’t cry.
Bernard-Henri Lévy : Tough guys don’t cry. Donc tu penses le contraire…
António Lobo Antunes : J’ai bien connu Norman Mailer et je l’aimais bien. Il avait l’expérience de la guerre. C’était un homme qui avait tellement d’humour ! Il était tout petit, tout ratatiné. C’était un bon ami, mais parfois il buvait trop et devenait violent.
Bernard-Henri Lévy : Il a fait un beau livre sur la guerre : Les nus et les morts, c’est magnifique.
António Lobo Antunes : Oui, c’est un très bon livre. Et ses films aussi ne sont pas mal du tout. Mais vers la fin, il était très abîmé par trop d’alcool.
Bernard-Henri Lévy : Sauf à la toute fin, dans les deux dernières années : là, il ne buvait plus et le temps était compté pour terminer son dernier livre – chaque minute. C’était très émouvant. S’il recevait un ami, par exemple, il calculait que c’étaient quarante minutes – et pas quarante-deux – soustraites à l’écriture. Les deux dernières années, il était obsédé par l’idée de terminer son dernier livre, et là il ne buvait plus ; il ne parlait même plus au téléphone.
António Lobo Antunes : Quand je l’ai connu, lorsqu’il était jeune, j’avais l’impression qu’il faisait tout son possible pour mourir. On était ensemble à Göteborg pour un festival littéraire. Il était misérable. Il souffrait beaucoup – je ne sais pas de quoi, on n’avait pas le droit de savoir. C’était un homme très sensible ; et sous son agressivité apparente, c’était parfois un enfant perdu qu’on avait envie de prendre sur ses genoux. Je pense – mon avis ne vaut que ce qu’il vaut – que c’était un bon et honnête écrivain.
J’ai connu d’autres écrivains que j’ai aimés et admirés. George Steiner était un grand ami. Je suis allé le retrouver à Cambridge pour passer du temps avec lui ; nous avons fait une interview, tous les deux, pendant deux heures. J’ai beaucoup appris avec lui, c’était un homme merveilleux. Je me rappelle qu’à plus de 80 ans, il était tellement content de me voir qu’il disait – il exagérait : « Par la taille, tu es Tchekhov – non, mieux, parce que tu as le sens du pardon. » C’était très important pour lui. L’as-tu connu ?
Bernard-Henri Lévy : Oui.

António Lobo Antunes : N’est-ce pas que c’était un homme merveilleux ? Parfois, il y a des miracles comme cela. Lorsqu’il a voulu me connaître et qu’il m’a demandé de venir le voir, il était déjà malade – une longue maladie. Et quand je l’ai vu la première fois, avec son sourire, c’était une des plus belles rencontres de ma vie… Te souviens-tu de ces vers d’Apollinaire ?
« Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir
C’est vous aussi qu’il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes
Et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
Écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
Écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas. »
Pardonne-moi mon accent.
Bernard-Henri Lévy : Au contraire. Tu habites ces vers.
António Lobo Antunes : J’aime tellement Apollinaire ! On dit que la France n’a pas de poésie – ce n’est pas vrai. Victor Hugo est un immense poète. Et j’aime beaucoup Apollinaire.
Bernard-Henri Lévy : Tu aimez aussi les poètes français mineurs.
António Lobo Antunes : J’adore ! « Si je meurs » d’Audiberti, par exemple. Un jour où je faisais une séance de dédicaces à Paris, est arrivé le tour d’une vieille dame, qui m’a donné son nom : Audiberti. J’ai alors commencé à réciter ce poème-là. Et les yeux pleins de larmes, elle m’a dit : « C’est mon papa. » Elle était tellement émue ! J’adorerais que ma fille, quand je ne serai plus là, soit aussi émue que cette dame-là en disant : « C’est mon papa. »
Les Français ont toujours été tellement généreux envers moi. La dernière fois que je suis allé présenter un livre en librairie en France, il y avait tant de monde ! C’était plein, et c’est quelque chose qui m’émeut toujours beaucoup. Au fond, nous sommes comme Mozart qui, à six ans, lorsqu’il a donné un concert pour l’empereur, a couru vers la reine et lui a dit : « Aime-moi ! » Je crois que c’est cela que nous faisons avec nos livres : ce sont des tentatives d’être aimé.
Bernard-Henri Lévy : Des tentatives, de plaire à la reine, de la séduire… Alors qui – ou quoi – est la reine, pour toi ? Est-ce la France ? Est-ce que ce sont tes camarades de bataillon, de compagnie ? Est-ce Norman Mailer ?
António Lobo Antunes : Les reines, pour moi, ce sont les femmes de ménage.
Je crois que j’ai eu beaucoup de chance avec les gens, les hommes et les femmes. Je n’ai pas de raison de me plaindre de qui que ce soit – tu ne m’as jamais entendu dire du mal de personne. J’ai eu de la chance d’avoir de très bons amis ; et puis je peux toujours lire Michelet et les auteurs que j’aime.
Bernard-Henri Lévy : Pendant ces quatre années de guerre, tu as vu des camarades mourir. Étais-tu seulement médecin ou as-tu aussi combattu ?
António Lobo Antunes : Je ne voulais pas. L’idée de pouvoir tuer quelqu’un ne me plaisait pas. La seule personne que j’ai torturée, c’était un agent de la police politique portugaise. Ils arrivaient là où nous étions, à la frontière avec le Congo Kinshasa, pour tuer les prisonniers.
Ce que la police politique portugaise faisait était vraiment atroce, stupide, violent. Qui appartient à la police politique ? Les salauds, non ? Ils avaient vraiment tous les droits, et ils étaient très protégés. Tout le travail sale, c’est eux qui le faisaient. Et en même temps, ils nous épiaient, ils faisaient des rapports sur nous. J’étais considéré comme un dangereux communiste.
Bernard-Henri Lévy : Tu étais communiste, à l’époque ?
António Lobo Antunes : Bien sûr que non ! Ni communiste, ni fasciste, ni socialiste. J’ai toujours été libre. Lorsque j’étais à l’université, le parti communiste était très fort, il menait la lutte contre la dictature. Les communistes étaient à la tête des universités.
Bernard-Henri Lévy : Et cet agent de la police politique portugaise à la frontière du Congo, pourquoi l’as-tu torturé ?
António Lobo Antunes : Pourquoi ? Parce qu’il arrivait dans une fourgonnette, avec quinze types à l’intérieur, il leur ordonnait de sortir et il leur disait : « Je vais te donner le billet pour Luanda. » La police politique avait tous les droits. L’armée n’a jamais fait cela, que je sache. Et si l’on disait ce qu’on pensait à haute voix, ils allaient voir le général pour le lui rapporter.
Bernard-Henri Lévy : Ce type-là, comment cela s’est-il passé ? Comment il est arrivé entre tes mains ?
António Lobo Antunes : Nous étions quatre officiers. Il était venu là pour déjeuner. Puis il a eu envie d’aller à la selle. Il y avait des cuvettes. Il était assis là, il avait un énorme trou dans la fesse. Je l’ai cousu sans anesthésie. « Vous ne m’anesthésiez pas ? – Bien sûr que je vous anesthésie, avec de l’eau oxygénée qui fait encore plus mal ! » Il criait comme une chèvre – j’aurais crié aussi, cela fait très mal. C’est une partie de l’histoire.
Bernard-Henri Lévy : Tu n’avais pas un moyen d’échapper à cela ?
António Lobo Antunes : Si, bien sûr : aller à Paris et faire la révolution dans les cafés de Paris, comme beaucoup le faisaient.
Bernard-Henri Lévy : Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
António Lobo Antunes : Je ne l’ai pas fait pour une raison très égoïste et très simple : ceux qui partaient dans un autre pays ne pouvaient pas revenir. On pensait que la dictature était éternelle, que Salazar était éternel, immortel. Et je ne pouvais pas vivre avec le sentiment que je ne pourrais plus revenir au Portugal, dans mon pays – et puis, aller en France pour faire la révolution dans les cafés, être social-démocrate…
Je venais de me marier, parce que je voulais avoir un enfant avant de mourir. Et au bout de six mois d’Afrique, on m’a envoyé un télégramme me disant que j’avais eu une fille. C’était le pire jour de ma vie – je crois que je raconte cela dans un de mes premiers livres. Je me souviens d’être allé pleurer dans un coin pour ne pas être vu. Et là, soudain, quelqu’un a posé sa main sur mon épaule. Cela m’a fait tellement de bien ! Jamais une main n’avait été aussi bonne, aussi tendre, aussi douce pour moi que cette main sur mon épaule. C’était un petit sous-lieutenant. Je l’ai regardé : ses yeux étaient pleins de larmes. C’était un très bon tireur – leur spécialité était le tir et ils étaient très efficaces pour tuer, parce qu’ils n’avaient pas appris autre chose, les pauvres, mais ces gens-là avaient une nature calme et douce, ils n’avaient pas peur de l’humanité, c’étaient des gens extraordinaires. Je me suis rarement senti aussi proche de quelqu’un.
Trois ou quatre mois après la naissance ma fille, je suis revenu au Portugal pour un mois. Je suis arrivé chez moi un matin, à 8 heures. Je suis entré et j’ai regardé le bébé. Il ne ressemblait pas aux photos – les bébés changent si vite – et j’ai dit à la mère : « Ce n’est pas ma fille. » Elle s’est mise à pleurer, la pauvre, elle avait 22 ans. J’avais droit à trente-cinq jours et j’ai passé ces trente-cinq jours à les compter : 34, 33, 32, 31, 30, 29 – c’était atroce. Et repartir là-bas – atroce. Moi je pouvais revenir, parce que j’étais officier ; mais les soldats, eux, ne gagnaient pas suffisamment d’argent pour venir en vacances ; ils ne sont jamais revenus. Ils avaient 20, 21 ou 22 ans, certains étaient mariés et leurs femmes couchaient avec d’autres hommes, elles avaient abandonné l’endroit où ils vivaient, etc. La guerre, ce ne sont pas seulement les combats, les morts et les blessés, ce sont aussi des choses comme celles-ci. La perte.
Bernard-Henri Lévy : Pourquoi pleurais-tu le jour de la naissance de ta fille ? Je n’ai pas compris.
António Lobo Antunes : Je pleurais de rage.
Je me demandais si je serais capable d’écrire. Je n’avais bien sûr encore jamais rien publié, je ne savais même pas si j’allais être capable de finir un livre. Pourrais-je écrire à Paris ? J’écrivais toujours quand j’étais à Paris. Mais j’avais très peu vécu.
Bernard-Henri Lévy : Avais-tu cependant le sentiment que cette guerre était en train de nourrir une œuvre, ou tu ne pensais pas à cela ?
António Lobo Antunes : Je ne sais pas. Je pensais à cela, mais en même temps j’étais tellement occupé à survivre… Il y avait bien sûr les coups de feu, les mines, etc., mais il y avait aussi cette épidémie de choléra qui a tué beaucoup de gens, et puis toutes sortes de maladies tropicales. Heureusement que personne n’est mort, avec toutes ces infections. Le paludisme était très fort, et c’est une horrible maladie ; elle donne beaucoup de fièvre et la sueur est terriblement pestilentielle. Malgré tout cela, jamais un soldat ne m’a dit : « Je ne peux pas aller dans la brousse parce que je suis malade. » C’est extraordinaire. Ceux qui avaient de la fièvre voulaient y aller quand même : « Je ne peux pas laisser mes camarades seuls. » Si on les prend par le bon bout, les gens sont très bons, très généreux. Bien sûr, ici ou là il y a quelques fils de p…, mais en général je n’ai que du bien à dire des gens.
Bernard-Henri Lévy : As-tu le sentiment que ces quatre années-là inspirent encore tes livres aujourd’hui ? Sont-elles encore une de tes sources d’inspiration ou la source est-elle tarie ?
António Lobo Antunes : Je ne sais pas. J’ai deux livres qui vont sortir, et puis je vais en écrire un autre qui sera le dernier. Cela suffit, j’en ai fait assez et ce n’est pas la peine de me répéter, j’en ai assez. Cela use d’écrire.
Bernard-Henri Lévy : Ne fais pas cette erreur ! Il ne faut jamais arrêter.
António Lobo Antunes : Je n’éprouve que de la reconnaissance car les gens, partout, ont été si généreux, si sympathiques, mais cela suffit. Et puis, la célébrité – les gens qui me reconnaissent dans les cafés, etc. – me dérange, bien que cela ait du bon auprès des femmes…
Bernard-Henri Lévy : Tu sors dans Lisbonne en ce moment ? Tu te promènes dans les rues ?
António Lobo Antunes : Lorsque j’écris, je n’ai pas le temps de me promener dans la ville. Mais j’aime beaucoup cette ville. J’y suis né, je fais partie de la première génération de ma famille qui n’est pas née à Rio. J’aime la couleur de l’air, j’aime le soleil, j’aime la lumière de Lisbonne, j’aime la langue. Je me sens bien ici.
Bernard-Henri Lévy : As-tu peur du Covid ?
António Lobo Antunes : Cela ne sert à rien d’avoir peur. Hier, j’avais un déjeuner avec des gens pauvres qui vivent de l’autre côté du Tage : j’ai serré la main de tout le monde – et puis je me suis souvenu qu’on ne pouvait pas.
J’aime beaucoup les Portugais. Je sais combien ils ont souffert quand j’étais enfant, puis adolescent, la misère qu’il y avait ici. Voir les Portugais émigrer en France me faisait tellement mal. Un jour, j’ai demandé à un chauffeur de taxi : « Pourquoi ne retournez-vous pas au Portugal ? On vous traite tellement mal ici ! Comment faites-vous pour supporter les Français ? » Il m’a répondu : « Je me venge sur leurs femmes. » Mais je ne le voyais pas en train de se venger – en plus, il sentait mauvais…
Bernard-Henri Lévy : Il se vantait, alors ?
António Lobo Antunes : Bien sûr. Mais montre-moi un homme qui ne se vante pas… Un homme ne raconte jamais ses défaites ; ce sont toujours les autres qui sont impuissants, qui de temps en temps ne sont pas capables d’avoir une érection. Mais tout le monde est impuissant. La plupart des hommes ne connaissent rien aux femmes – c’est incroyable, nous ne savons rien ! Les hommes ne comprennent pas les petits signes qui montrent que le climat de la relation change, la communication sans parole, tout ce que les femmes disent en silence – la plupart d’entre nous ne savons pas reconnaître cela.
À une époque, je descendais dans un hôtel à Paris, toujours dans la chambre 65, qui était devenue célèbre…
Bernard-Henri Lévy : L’Hôtel de Suède.
António Lobo Antunes : Comment le sais-tu ?
Bernard-Henri Lévy : Je le sais. La chambre était célèbre.
António Lobo Antunes : L’Hôtel de Suède était dangereux parce que si un incendie s’était déclaré, comment en sortir avec une si petite échelle ?! J’ai tellement écrit là-bas… Christian Bourgois m’y retrouvait. Il me manque terriblement. Je l’aimais beaucoup. C’était vraiment un ami. Le connaissais-tu ?
Bernard-Henri Lévy : Oui. Lorsque je l’ai rencontré, j’étais un tout jeune éditeur et il m’avait proposé de me former pour qu’un jour je lui succède chez Julliard, aux Presses de la Cité. Mais je suis resté chez Grasset.
António Lobo Antunes : Christian était comme un frère aîné pour moi. Il me manque toujours, beaucoup. Je vais te montrer une lettre de lui…
[António Lobo Antunes se lève et se déplace dans la pièce. Il prend un livre et tourne les pages.]

António Lobo Antunes : … Mon grand-père, la guerre, la famille de ma mère… Lui, c’est le grand-père de ma mère, un général… Là, c’est pendant la guerre en France… Ici, c’est le père de mon père… Là, c’est la maison de mes parents.
Bernard-Henri Lévy : À Lisbonne ? C’est ta mère ?
António Lobo Antunes : Oui. Ma mère, mes frères, mon père. Ça, c’est un portrait de Charlie Parker – parce que mon père pensait que Charlie Parker, c’était très important pour nous… Là, c’est mon père avec… cet homme qui a eu le prix Nobel, qui était son maître… Là, c’est la maison au bord de la mer.
Bernard-Henri Lévy : Et celle-ci ?
António Lobo Antunes : C’était une maison dans le nord du pays. Ma mère était très belle.
Bernard-Henri Lévy : Très ! Et là, c’est toi ?
António Lobo Antunes : Oui. Mon père a pris ces photos et les a mises dans ma chambre. Il y a aussi des photos de la guerre.
Bernard-Henri Lévy : As-tu la lettre de Céline ?
António Lobo Antunes : Non. Elle est perdue. Lui, c’est Jorge Amado, un écrivain brésilien… Ici, Ernesto Sábato… Et ici, mon agent américain… Ça, c’étaient les papiers qu’on avait pendant la guerre… Là, c’est moi pendant l’épidémie de choléra… Ça, c’est Ernesto Melo Antunes – ce nom te dit quelque chose ?
Bernard-Henri Lévy : Oui, c’était l’idole de Jean Daniel !
António Lobo Antunes : Un très grand ami. C’est une dédicace de sa main de La légende des siècles. Il me l’avait fait parvenir lorsque j’étais en prison. J’ai écrit pour lui : « On ne descend pas vivant d’une croix. »
Bernard-Henri Lévy : Qu’est-ce que cela veut dire ?
António Lobo Antunes : On ne descend pas vivant d’une croix sur laquelle on est crucifié.
Bernard-Henri Lévy : Oui, mais de qui parlais-tu ? Qui était le crucifié ? Était-ce lui ou toi ?
António Lobo Antunes : Les deux. Je cherchais Christian [Bourgois]… Là, c’est l’endroit où j’écrivais… Elle, c’était ma belle-sœur – elle est morte très jeune d’un atroce cancer du pancréas… Ah, voilà la lettre de Christian ! Tu arrives à lire ?
Bernard-Henri Lévy : Oui : « Antonio. Pas de pathos entre nous. J’ai un cancer. Les médecins préfèrent me faire d’abord un traitement chimiothérapique dont je connaîtrai les modalités en janvier. J’aurai un été parisien. Ensuite, à l’automne, une intervention chirurgicale à l’œsophage. Pour le moment, c’est emmerdant mais pas dramatique. Aucune métastase. Je prends tout cela avec calme. Je vais avoir 71 ans. Mon corps ne m’a jamais posé de problème et j’ai vécu sans médecin jusqu’aujourd’hui. Je découvre un univers qui m’est inconnu. Tu es un frère et il n’y a pas d’écrivain au monde que j’admire autant que toi. Je t’embrasse et je t’aime, Christian. »
António Lobo Antunes : Cette lettre est extraordinaire. Cela me fait pleurer. Je ne suis pas encore habitué à ce qu’il soit mort. C’était un éditeur et un homme exceptionnels, sous des apparences distantes et froides. Il lisait tout. Nous avons beaucoup voyagé ensemble en France – parfois c’est lui qui venait ici. Il me manque beaucoup.
Bernard-Henri Lévy : Cette lettre est incroyable. As-tu connu la deuxième femme de Christian, qui s’appelait Jacqueline de Guitaut ?
António Lobo Antunes : Non. J’ai seulement connu Dominique.
Bernard-Henri Lévy : Il a aussi été marié avec Agnès b., la couturière. Mais j’étais personnellement très proche de Jacqueline de Guitaut, que j’ai connue dans les années 1970 et qui était charmante.
António Lobo Antunes : Devoir mourir comme cela, ce n’était pas juste ; Christian avait encore tant de choses à faire ! Le discours qu’il a prononcé lorsqu’il a remporté le prix du meilleur éditeur au Mexique était très beau. Il disait : « Il faut attraper l’occasion par les cheveux mais ne pas oublier qu’elle est chauve. » C’est une maxime d’un général vénitien du XVe siècle. C’est magnifique.
Bernard-Henri Lévy : C’est génial.
António Lobo Antunes : Quand repars-tu ?
Bernard-Henri Lévy : Demain. Je suis venu pour la sortie de mon livre, mais surtout pour te voir. Je voulais vraiment que nous fassions ces quelques images chez toi et que nous parlions de Christian [Bourgois].
António Lobo Antunes : Nous nous sommes connus ici, à Lisbonne, lors d’une rencontre d’écrivains. Il avait peur de s’approcher de moi parce que Nabokov lui avait dit que j’étais très rude et mal élevé. C’était idiot. C’était lui, Christian, qui était parfois comme cela, il pouvait être très violent, très froid – un bon bourgeois.
Bernard-Henri Lévy : Lorsque Christian déjeunait avec quelqu’un qu’il n’aimait pas, à la fin du repas, il se levait comme s’il allait se laver les mains et il disparaissait, il ne revenait pas ! Et l’autre restait là, comme un imbécile ! Moi, il ne m’a jamais fait cela, mais je sais qu’il l’a fait.
António Lobo Antunes : Oui, il a fait cela toute sa vie. Lorsque cela m’est arrivé, la première fois, je me suis retrouvé planté là comme un idiot.
Bernard-Henri Lévy : C’était sa spécialité. Il payait quand même l’addition, parce que c’était un vrai grand bourgeois élégant, mais il disparaissait.
António Lobo Antunes : Il pouvait être très mal élevé – j’aime cela. Et quand il n’aimait pas quelqu’un, un mauvais écrivain, il pouvait être très dur. C’était un grand éditeur.
Je ne t’ai pas trop ennuyé ?
Bernard-Henri Lévy : Mais au contraire ! C’était magnifique !
