Dans un dossier de La Règle du jeu consacré à « la critique dans tous ses états », Guy Konopnicki écrivait, en 1993 ; « Le critère marchand, revenu en force, avec une telle vigueur qu’on ne saurait le contester sans se voir aussitôt suspecté d’être un mauvais produit… » Rien n’a changé. Et pour ne pas passer pour un vieux con alors que je n’ai pas trente ans, je vais tenter de me réjouir de cette mise en vente qui écrase la mise en œuvre. Je dois me méfier de la vitalité de ma mauvaise humeur. Premier trimestre 2026 donc, dans le cadre d’un nouveau dossier d’ampleur mis en place par la revue, je m’intéresse au cas des dits « influenceurs littéraires ». Trois rendez-vous sont programmés. Pour l’heure, je suis allé à la rencontre d’Estelle Rolloy (estellereads sur Instagram) suivie par treize mille personnes. Si chacun de ses abonnés se procurait ne serait-ce qu’un des livres dont elle parle, il serait en rupture de stock chez les libraires, ce qui n’est pas rien. Estelle reads, oui, Estelle lit. Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. Pourquoi elle ? Parce qu’il m’a semblé qu’elle avait du goût. Quelqu’un qui se passionne pour Kessel, lit Sagan et Despentes, Paolo Cognetti et Moravia, Donna Tartt et Patti Smith, mais aussi Duras, Kundera, Amos Oz, Joan Didion ou Jay McInerney – à quoi s’ajoute un tropisme marqué pour les littératures chinoise et japonaise – est forcément quelqu’un avec qui la conversation promet d’être agréable. Sans nous connaître, nous avions déjà des choses à nous dire : mises bout à bout, les lectures constituent un curriculum vitae d’intimité et de sensibilité.

Passée par l’un des univers les plus triviaux à mes yeux – la startup (bullshit ?) nation – Estelle Rolloy en est revenue, et c’est à son honneur. Cette prise de distance l’a replongée dans les livres, ceux qu’elle partage aujourd’hui avec des milliers de lecteurs qui le lui rendent bien. Mais elle ne s’est pas arrêtée là. Si Estelle Rolloy incarne une forme de sérénité du jugement, elle propose aussi, à sa manière, un éloge de l’inactualité, en refusant de s’inscrire dans les dynamiques de « rentrée », avec ses sprinteurs, ses marathoniens, ses paris de courses hippiques à la saison des prix. L’écrivain belge Pierre Mertens disait : « La ponctualité est la politesse d’une littérature mineure. » Estelle est, je crois, une lectrice primesautière, en ce sens transgressive. Elle alimente notre besoin intempestif d’échapper aux logiques promotionnelles. Lorsqu’elle rencontre des écrivains en pleine tournée médiatique, c’est pour les interroger sur autre chose, leurs lectures. Johann Zarca évoque Erik Rémès, Emma Becker parle de François-Xavier Delmas, François-Henri Désérable mentionne Éric Chevillard, tandis que Monica Sabolo se saisit de García Márquez. On demande trop souvent aux écrivains de parler d’autre chose que de littérature, pas avec Estelle. La littérature s’explore dans un sens puis dans l’autre, ceux qui écrivent parlent aussi de ce qu’ils lisent. Estelle contre Sainte-Beuve, qui écrivait : « Il me devient presque impossible d’écrire sur les principaux acteurs du temps ; j’en suis depuis longtemps à juger non plus leurs ouvrages, mais leur personne même. » Elle nous propose, au contraire, une vision de la littérature en sympathie, où le livre, c’est-à-dire le texte, revient au centre. Une décentrement paradoxale et salutaire, nécessaire.

Son contenu donne de la littérature une image en mouvement : une littérature qui n’est pas celle du livre empoussiéré sur une étagère, mais une littérature qui se lit partout, à tout moment, avec des livres qui se cornent, se tordent, se frottent aux autres au fond d’un sac. Lire, verbe d’action. On peut critiquer la faculté de juger des uns et des autres. Mais si, comme le note Pouchkine dans un article signé, mais jamais paru de son vivant, « l’état de la critique montre à lui seul le degré de maturité de toute la littérature », alors tout n’est peut-être pas perdu.

Estelle Rolloy, gardienne du temple, et moi, peut-être, un peu à la ramasse ?

Entretien

Quel est votre parcours étudiant et professionnel ? Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Après mon baccalauréat, en 2007, j’ai intégré la Sorbonne en licence d’économie et gestion d’entreprise. Pourtant, j’avais un profil bien plus littéraire et artistique. Ma mère était très portée sur la littérature, mais à l’époque je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire. Mon père me répétait souvent : « Tu es forte en mathématiques et en économie ». Au moment de choisir, j’ai suivi cette voie. J’ai ensuite intégré une école de commerce, puis travaillé pendant trois ou quatre ans dans ce que je considère comme l’usine du XXIe siècle : les centres d’appels. Assez rapidement, j’ai rejoint Xavier Niel au sein de son pôle d’investissement dans les start-up. J’y apprenais à coder, l’environnement était très entrepreneurial, et c’était l’époque du boom des start-up. L’expérience était passionnante, mais c’est aussi à ce moment-là que j’ai renoué avec la littérature. Je lisais énormément. Je me suis inscrite à des cours du soir à l’école d’écriture Les Mots, rue Dante, dans le Ve arrondissement, qui venait tout juste d’ouvrir. Là, je me suis reconnectée à quelque chose de très ancien, presque enfantin et adolescent : l’époque des concours de lecture, des heures passées à la bibliothèque. C’était très intime, ça m’appartenait et je n’en parlais pas. Je me souviens d’une conversation avec mon patron de l’époque : je lui ai confié que je ne me reconnaissais pas dans ce monde entrepreneurial et que ma véritable passion, c’étaient les livres et la littérature. Il m’a répondu qu’il y avait peut-être quelque chose à inventer à partir de là. Forte de cet encouragement, j’ai tout arrêté.

À quel moment vous êtes-vous lancée sur les réseaux sociaux pour parler de vos lectures ? Aviez-vous des attentes particulières, une ambition précise ?

Juste après avoir décidé de quitter mon travail, l’été suivant, j’ai partagé une photo de livre sur Instagram. C’était Bonjour tristesse de Françoise Sagan. Je l’ai postée simplement parce que l’image me plaisait. Le livre reposait sur ma fouta, la lumière était belle. Nous étions en 2017. Je n’avais alors que quelques abonnés : des amis, de la famille. Très vite, je me suis rendue compte que des gens parlaient de livres sur ce réseau. J’ai passé mon profil en public et, presque aussitôt, des inconnus ont commencé à m’écrire, à réagir. Ils parlaient des livres que je lisais avec la même passion que moi. Je n’avais jamais vécu une telle expérience. C’est ainsi que tout a commencé. À l’époque, les maisons d’édition avaient encore beaucoup d’a priori sur les réseaux sociaux. Peu de temps après, j’ai vu ces mêmes maisons ouvrir leurs propres comptes Instagram. Sans doute pensaient-elles jusque-là : « À quoi bon ? Les jeunes ne lisent plus. » Je suis arrivée au bon moment. Elles étaient en quête de nouvelles idées, et je me suis retrouvée invitée à des lancements de livres en librairie. J’y ai fait des rencontres formidables, que je n’aurais jamais faites sans cela. C’est aussi grâce à Instagram que j’ai trouvé un autre travail, chez Susanna Lea, agente littéraire notamment de Marc Lévy. Mon profil, à la croisée de l’entrepreneuriat et d’une véritable passion pour la littérature, les a séduits : je venais combler un manque. Mais j’avais une vision très romantique de l’édition. En réalité, je lisais peu de manuscrits, et ceux que je découvrais ne correspondaient pas à ma conception de la littérature. Il fallait dénicher des auteurs capables de reproduire des succès américains, suivre des modes – par exemple des livres expliquant comment et dans quel ordre manger ses aliments. L’approche marketing du livre m’aliénait, l’obsession du nombre de pages, des tendances à suivre. Je n’arrivais plus à lire ni à écrire pour moi. Instagram est alors devenu l’espace où j’ai pu renouer avec mes goûts et ma vision de la littérature. Je n’avais pourtant aucune ambition particulière sur la plateforme. Tout s’est fait par hasard, au fil des hashtags. Je crois surtout qu’il existait un public avide de lire et d’entendre un avis différent de celui du Monde des livres.

Comment qualifieriez-vous ce que vous faites aujourd’hui, à la fois en termes de contenu et de fonction ? Que pensez-vous du mot « influenceuse » appliqué à votre activité ?

Je ne prétends influencer personne. J’ai plutôt l’impression que les gens se disent : « Je pars en vacances, j’ai envie d’emporter un livre. Je suis ce compte, je vais regarder ce qu’elle propose, et peut-être que quelque chose m’inspirera. » Oui, je crois vraiment que cela fonctionne ainsi. Je constate d’ailleurs que les personnes qui me suivent sont, pour la plupart, déjà de grandes lectrices et de grands lecteurs. J’envisage mon compte comme une sorte de banque de données, un espace de références dans lequel on vient piocher selon ses envies.

Comment décririez-vous votre compte, sur la forme comme sur le fond ? Diriez-vous qu’il existe une esthétique, une caractéristique qui vous est propre dans ce que vous publiez ?

Sur la forme, je m’efforce aujourd’hui de produire de belles images. Au départ – ce qui est presque antinomique avec Instagram – je ne me préoccupais pas vraiment de savoir si la photo allait plaire. Il fallait avant tout qu’elle me plaise à moi, comme cette image de Bonjour tristesse sur la plage. Je me concentrais bien davantage sur les textes en légende, là où je partage mon regard de lectrice. J’ai fini par comprendre que cela ne suffisait pas. Une tendance s’est imposée : celle de capter des moments de lecture, et non plus seulement le livre de manière brute. Cette esthétique vient beaucoup des comptes anglo-saxons. Leurs couvertures s’y prêtent naturellement : elles sont colorées, illustrées. En France, les couvertures sont souvent plus snobs – beiges, blanches, jaunes – ce qui complique parfois la mise en scène. Il y a donc, en effet, une représentation de la lecture comme un moment cosy, réconfortant. Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus global, qui dépasse largement la lecture et touche au bien-être de façon générale. Le moment de lecture devient créateur d’atmosphère. J’aspire à uniformiser l’esthétique visuelle de mon contenu. J’adore, par exemple, les jardins du Palais-Royal : il est si facile d’y photographier un livre baigné d’un rayon de soleil. Le fil rouge de mon travail visuel reste les lieux que j’aime.

Pensez-vous entretenir certains clichés de l’imaginaire littéraire (lecture au bord de la mer, en terrasse d’un café parisien) ? Êtes-vous sensible à cet imaginaire ?

Moi, non, je n’y suis pas sensible. Mais je sais que pour beaucoup, oui. Il suffit de voir le nombre de marques, notamment dans la mode, qui utilisent l’objet livre dans leurs publicités et leurs stratégies de communication. En ce moment, Cartier propose une campagne pour des bijoux entourés de livres, alors qu’il n’y a aucun rapport évident entre les deux. Dior a également lancé des sacs floqués du titre Les Liaisons dangereuses de Laclos. Le livre est devenu un objet de mode à part entière. En ce qui concerne mon contenu, j’essaie de ne pas tomber dans le cliché. Mais j’aime le thé, j’habite à Paris : je ne peux pas tricher. Ne nous mentons pas : 80 % des personnes qui me suivent sont des femmes. Je pense que montrer de la douceur fonctionne. J’ai travaillé avec des requins dans l’entreprenariat, ça change. Je ne sais pas si je perpétue des clichés, mais pour moi tout cela reste avant tout des propositions d’évasion.

Quel rapport entretenez-vous avec les personnes qui vous suivent ? Existe-t-il un contact direct, des échanges réguliers ?

Avec certaines personnes, oui. J’aimerais parfois recevoir davantage de réactions, plus de retours. Cela dit, je n’ai jamais reçu de messages haineux. Les échanges que j’ai pu avoir ont toujours porté exclusivement sur la littérature, ce que j’apprécie énormément. C’est d’ailleurs l’une des grandes différences avec la critique littéraire traditionnelle : cette possibilité d’échanger, de dialoguer. Si je me place du point de vue de celle qui suit des comptes qui parlent de livres, on apprend peu à peu à connaître les personnes, à cerner qui elles sont, et à s’y identifier. On suit leurs lectures, et à force, on sait si l’on partage les mêmes goûts. La découverte de nouveaux auteurs est beaucoup plus simple. Il arrive même que des personnes qui me suivent, sans me connaître personnellement, m’écrivent : « J’ai vu que tu avais aimé ceci et cela, tu devrais jeter un œil à tel livre. » Et souvent, ça fonctionne. C’est un système de vases communicants. J’adore cette dynamique. Cela me motive à continuer.

Vous avez créé des concepts, notamment des formats comme « Dimanche à Paris » ou « Livre-métro ». Pouvez-vous nous en parler ?

Lors des lancements de livres en librairie, j’allais voir les auteurs en me présentant simplement : je leur disais que je parlais de littérature sur Instagram et je leur proposais quelques minutes d’entretien, autour d’une question très simple : leur livre préféré. Tout est parti de là pour « Dimanche à Paris ». Cela permettait aux auteurs, souvent en pleine promotion, d’être présents sur un canal qu’ils ne maîtrisaient pas toujours, sans pour autant parler directement de leur propre ouvrage. J’ai également posé ces questions à des amis, grands lecteurs eux aussi. Les discussions qui devaient durer trente minutes s’étiraient parfois sur deux heures. La passion du livre et de la littérature nous réunissait naturellement. Demander à quelqu’un quel est son livre préféré en dit énormément sur lui, tout comme l’interroger sur son rapport à la lecture. On comprend mieux pourquoi les gens lisent et, surtout, pourquoi certains finissent par écrire. Quant au format « Livre-métro », dans lequel je parle de mes propres lectures, il est né d’une évidence : j’ai toujours un livre de poche sur moi et je lis systématiquement dans le métro. C’était donc une manière de créer un rendez-vous autour de mes lectures, en mettant en avant ce côté pratique et accessible du livre de poche.

Je vais donc vous poser les questions récurrentes de votre format : quelle lectrice êtes-vous ? Quel est votre livre préféré ? Quelle librairie fréquentez-vous ?

C’est drôle, je n’y avais jamais pensé. Je suis une lectrice passionnée, curieuse et éclectique. J’aime découvrir la littérature étrangère. Je lis avant tout pour m’évader et, étant plutôt timide et introvertie, les livres m’aident à mettre des mots sur mes émotions. C’est presque thérapeutique, cathartique. Lorsque l’on ne sait plus quoi dire ni quoi penser, la littérature apporte des réponses ; elle permet aussi de rencontrer des gens à travers des personnages. Mon livre préféré ? Je dirais Le Comte de Monte-Cristod’Alexandre Dumas. Même si, très jeune, je participais à des concours de lecture et que les livres m’attiraient déjà, je n’étais pas une étudiante particulièrement brillante dans ce domaine. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas suivi d’études littéraires. Lorsque je travaillais dans l’édition, on me demandait parfois : « Et toi, tu as lu La Recherche ? » Je répondais : « La Recherche ? » Le Comte de Monte-Cristo a représenté pour moi une fierté de lectrice. C’était la première fois que j’entrais avec autant de facilité dans un grand classique, de ceux qu’on estime devoir avoir lus. C’est un roman ample, foisonnant, dans lequel tout est présent. Plus tard, j’ai ressenti quelque chose de très proche avec La Tour du malheur de Joseph Kessel. Kessel est un génie : comment a-t-il pu exprimer un spectre d’émotions aussi large, sans jamais juger, avec une telle élégance ? Enfin, ma librairie de prédilection est La Petite Égypte, au 35 rue des Petits-Carreaux, dans le 2e arrondissement. Si tout le monde se rue sur un best-seller qui ne trouve pas grâce aux yeux du libraire, il choisit de ne pas le vendre. J’aime ce parti pris, cette exigence dans la sélection.

Si vous supprimiez les likes, vues et commentaires, parleriez-vous des mêmes livres ?

Absolument. Je ne pense pas à l’algorithme. J’essaie avant tout de partager des lectures variées, le plus régulièrement possible. Je n’accepte pas les livres envoyés par les maisons d’édition : elles attendent forcément un retour sur cet investissement, et c’est un piège dans lequel il vaut mieux ne pas tomber. Si tout le monde fonctionnait ainsi, tous les influenceurs littéraires finiraient par parler des mêmes livres. Je tiens à rester indépendante. Il m’arrive d’ailleurs de publier des posts très spécifiques qui fonctionnent moins, et ce n’est pas grave. Je pense qu’à long terme cette exigence intéresse davantage les personnes réellement avides de contenus variés. Ce que je fais ne me rapporte pas d’argent. C’est aussi pour cela que je ne me considère pas comme une « influenceuse » au sens habituel du terme. Je tiens à cette liberté, à cette position d’autodidacte.

Vous vous sentez donc indépendante vis-à-vis des maisons d’édition, et des mécanismes de pouvoir liés notamment à l’envoi massif de services de presse et aux stratégies de promotion via les influenceurs ?

Complètement. J’ai été de l’autre côté du miroir, j’ai vu comment les choses se passent en coulisses. Pour moi, c’est avant tout une question d’éthique, afin d’éviter toute forme de conflit d’intérêts. Si je voulais gagner de l’argent avec Instagram, je sais aussi qu’il me faudrait davantage me mettre en avant. Et puis, quoi que l’on publie, dès qu’on fait une pause – ce qui m’est déjà arrivé – on perd des abonnés. Le public veut consommer, c’est le jeu.

Avez-vous un modèle de critique littéraire ? Une figure qui vous inspire ?

Augustin Trapenard, comme beaucoup d’autres. J’ai eu la chance de le rencontrer à l’occasion de la remise d’un prix. Ce soir-là, il était venu parler de l’ONG Bibliothèques sans frontières.

Croyez-vous à la distinction entre littérature « noble » et littérature « commerciale » ?

Oui, cette distinction existe bel et bien. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai quitté le monde de l’édition commerciale : je voulais parler de littérature, pas de marketing. Par ailleurs, il existe une autre distinction, celle entre les « classiques » et les « contemporains ». Les œuvres classiques sont souvent extraordinaires, bien sûr. Mais il faut aussi prendre la mesure de la chance que nous avons aujourd’hui : celle de bénéficier d’une création littéraire contemporaine particulièrement féconde, notamment lors des rentrées de septembre et de janvier. Cela me fait penser au cinéma indépendant. En France, les aides à la culture sont remarquables, et nous avons la grande chance de pouvoir en profiter.

Quels auteurs contemporains deviendront les classiques de demain ?

Je suis en train de lire le prix Goncourt 2025, La maison vide de Laurent Mauvignier. C’est spontanément à ce livre que je pense. En littérature étrangère, je citerais volontiers l’écrivain japonais Haruki Murakami. Ce sont des auteurs qui construisent un univers qui leur est propre. J’aime retrouver, d’un livre à l’autre, des thèmes récurrents, tout en observant la manière dont ils évoluent et se transforment au fil de l’œuvre.

Quel est votre rythme de lecture ? Est-ce avant tout un plaisir ou est-ce devenu un travail ?

La lecture ne peut pas être un travail pour moi. C’est bien trop intime. Dire « j’ai lu ce livre et je l’ai aimé pour telle ou telle raison » me semble infiniment plus personnel que dire « j’ai acheté ces chaussures » ou « j’ai dîné dans ce restaurant, allez-y ». Sur Instagram, j’ai l’impression de me livrer, de donner de moi-même à travers le contenu littéraire que je partage. Il m’est donc presque impossible d’en faire un travail. Je ne veux pas abîmer la lecture, qui est essentielle dans ma vie ; j’ai besoin de lui conserver une forme de pureté. Certaines années, il m’est arrivé de lire près de quatre-vingt-dix livres.

Pensez-vous que la mise en avant d’un rythme de lecture soutenu puisse avoir des effets indésirables, comme la création d’un complexe chez celles et ceux qui lisent plus lentement ?

Se montrer en permanence en train de lire peut vite passer pour du snobisme, mais comment faire autrement ? Je ne regarde pas de séries, par exemple : je préfère être chez moi, un livre à la main. Je passe très peu de temps sur mon téléphone, sauf pour partager du contenu autour de mes lectures. J’ai toujours plusieurs livres dans mon sac pour lire dans le métro. Pour moi, une pause déjeuner est avant tout une pause lecture. Ce sont mes choix, c’est ma manière de vivre. Je vais aussi beaucoup moins au cinéma, cela me permet de gagner deux heures et demie de lecture. Mis bout à bout, tout cela explique que les pages s’enchaînent vite. Je vis comme ça.

Quel rapport entretenez-vous avec ce que l’on appelle sur les réseaux sociaux la « PAL », la pile à lire ? Est-ce pour vous une source d’angoisse ou la promesse de joies à venir ?

Je n’ai pas de pile à lire. Lorsqu’un livre entre chez moi, je le range immédiatement dans ma bibliothèque, et c’est vers elle que je me tourne ensuite, selon l’envie du moment. La logique de la « pile à lire » me paraît assez terrible. J’ai vu des influenceurs qui programment déjà leurs lectures pour l’année 2026. À mon sens, personne n’a réellement envie de connaître des lectures planifiées par anticipation – en tout cas, moi, cela ne m’intéresse pas. C’est dans ce type de contenu que se situe ma limite, là où l’on bascule pleinement dans une logique d’influenceur. Cela n’apporte rien. En ce qui me concerne, je serais d’ailleurs bien incapable de m’astreindre à une liste établie en janvier pour toute l’année. Je crois qu’on lit mieux par petites touches, et plus librement surtout, lorsqu’on accepte de ne pas se forcer à terminer un livre qui ne nous plaît pas.

Quelle est, selon vous, la différence entre le contenu littéraire sur les réseaux sociaux et celui proposé par la presse et les médias plus traditionnels ?

Les critiques littéraires traditionnels ont sans doute davantage de recul face à une œuvre : ils peuvent en saisir la portée dans l’ensemble du travail d’un auteur lorsqu’ils le suivent depuis longtemps, mais aussi en évaluer la résonance avec notre époque, ses influences et son éventuelle inscription dans une tradition ou une veine littéraire particulière. Il ne s’agit pas d’opposer des experts à des autodidactes : nous faisons simplement des choses différentes. De mon côté, je peux écouter et faire confiance au Masque et la Plume sur France Inter ; d’ailleurs, ce sont plutôt ces médias-là que je suis. Quant aux comptes littéraires sur les réseaux sociaux, ceux que je suis réellement se comptent sur les doigts d’une main. Ce sont souvent des personnes que j’ai fini par rencontrer, avec qui des liens d’amitié se sont créés.

Est-ce, selon vous, réactionnaire de balayer cette présence de la littérature sur les réseaux sociaux d’un revers de la main par snobisme ? Que répondriez-vous à quelqu’un qui vous accuserait d’« uberiser » la littérature ?

J’ai lu récemment un article qui posait la question suivante : les stars sont-elles en train de tuer le journalisme culturel ? Des chanteuses comme Dua Lipa, des actrices comme Natalie Portman, ou même des mannequins lancent aujourd’hui leurs propres book clubs. Ce sont souvent des objets un peu fourre-tout, des porte-manteaux médiatiques. Habituellement ces personnes vendent – et font vendre – des choses bien plus chères qu’un livre. Ce phénomène s’inscrit dans un mouvement plus global, que même elles ne peuvent visiblement ignorer : le rayonnement de la culture sur les réseaux sociaux. Si cela permet à une jeune génération de lire en passant par les canaux de communication qu’elle utilise déjà, pourquoi s’en priver ? Reste néanmoins la question de la légitimité. Pour ma part, je fais plus facilement confiance à quelqu’un qui lit beaucoup ; c’est, selon moi, ce qui construit une légitimité. Je considère être légitime pour parler de littérature, et dire l’inverse reviendrait à insulter celles et ceux qui me suivent.

Les réseaux sociaux sont-ils un espace de complexité ou de simplification ?

Il est tout à fait possible d’aborder des sujets complexes sur les réseaux sociaux, comme la philosophie. Certes, le contenu y est condensé, et les plus puristes peuvent avoir le sentiment de rester sur leur faim, avec l’impression de regarder le monde par le petit trou d’une lorgnette.

Vous écrivez également sous vos publications. L’espace de description d’un post vous convient-il, ou aimeriez-vous aussi écrire davantage, ou pour des médias plus traditionnels ?

Oui, j’aimerais écrire davantage. Je vois beaucoup de personnes investir Substack pour développer leur écriture. L’écrivaine Blandine Rinkel, par exemple, lorsqu’elle parle d’un livre sur Instagram, invite ses abonnés à la suivre sur Substack pour lire des versions plus longues et approfondies de ses réflexions. Instagram devient alors une porte d’entrée – c’est un peu ce que je fais moi aussi. En revanche, je n’ai aucune intention de prendre la place des journalistes spécialisés. À bien y réfléchir, il est déjà assez prétentieux de dire : « j’ai lu ça, c’est bien » ou « j’ai lu ceci, ce n’est pas bien ». Ce qui m’intéresse avant tout, c’est ce que la lecture m’a fait ressentir. Je ne fais pas, à proprement parler, de critique : je donne un avis, modestement. J’adore écrire, mais j’écris d’abord pour moi. Et en même temps, plus j’y pense, plus je me dis que j’aimerais vraiment écrire davantage, sur Instagram ou ailleurs. Substack pourrait être une voie possible. D’ailleurs, il est étonnant que les bookstagrameurs et booktokeurs ne s’en soient pas encore davantage emparés. J’ai déjà eu l’occasion, par exemple, de participer à l’émission « Livres & vous » animée par Guillaume Erner sur Public Sénat, où je chroniquais un livre autour d’un thème donné. Cette expérience réduisait un peu ma liberté, mais elle permettait aussi d’ouvrir un débat. Peut-être aurai-je d’autres occasions de ce genre.

Si vous étiez un livre, lequel seriez-vous et pourquoi ?

Peut-être Éloge de l’ombre de Jun’ichirō Tanizaki, l’écrivain japonais. Beaucoup de mes amis architectes ont lu ce livre et l’ont apprécié, notamment parce qu’il évoque la lumière, l’éclairage dans les maisons japonaises, et interroge le processus d’occidentalisation du Japon. Ma mère étant japonaise, ce frottement entre les cultures occidentale et japonaise me touche particulièrement. Découvrir d’autres cultures à travers la littérature étrangère – qu’elle soit japonaise, chinoise ou même italienne – c’est précisément ce qui me fait vibrer.

Si vous étiez un personnage de roman, lequel seriez-vous et pourquoi ?

Le personnage féminin qui m’a le plus marquée dans un livre que j’ai lu récemment est Agnès Shakespeare, dans Hamnet de Maggie O’Farrell. Dans le roman, qui se déroule en 1596, l’écrivaine irlandaise s’empare d’une histoire ancienne et façonne un personnage féminin, presque sorcière : une femme née dans la forêt, guérisseuse. C’est grâce à elle que Shakespeare quitte Stratford-upon-Avon pour gagner Londres, y fonder son théâtre et écrire ses pièces, alors qu’il est à l’origine fils de gantier. Agnès Shakespeare est un très beau personnage féminin.

Quel écrivain auriez-vous aimé connaître ?

Joseph Kessel, encore lui. Depuis un an, j’ai développé une véritable obsession pour cet homme aux mille vies. Le dernier livre de lui que j’ai lu est Hong Kong et Macao. Moi qui aime l’Asie, sa manière de retranscrire ces villes m’a fascinée : c’est à la fois dépaysant et saisissant. Son ouverture d’esprit est rare.

Qu’est-ce que cela change pour vous de lire plusieurs livres d’un auteur, voir son œuvre intégrale ?

Prenons l’exemple de Murakami. J’ai lu toute son œuvre. Lorsque j’ai découvert Chroniques de l’oiseau à ressort, qui est un véritable chef-d’œuvre, j’y ai retrouvé les grands thèmes déjà présents dans ses autres romans que j’avais lus auparavant, qu’il s’agisse de Kafka sur le rivage ou de 1Q84. C’est un écrivain qui poursuit ses obsessions. Un détail – par exemple l’évocation d’un morceau de musique classique d’un compositeur autrichien – peut trouver un écho dans un autre livre, bien plus tard. Il avance par petites touches qui entrent en résonance les unes avec les autres. C’est pour cela que j’aime lire plusieurs œuvres d’un même auteur : il faut faire des allers-retours, parfois même des relectures. Une lecture isolée peut être géniale, mais lorsque l’on commence à reconnaître les thèmes récurrents, à repérer ce qui se répète et se transforme, la lecture prend une tout autre dimension. Cela me fait encore davantage aimer l’auteur et ses livres. C’est un peu comme une exposition : si l’on se contente de traverser les salles en regardant les tableaux, on a vu des œuvres. Mais si l’on suit une visite guidée, l’expérience devient bien plus riche et intéressante. Me plonger en profondeur dans l’univers d’un auteur me procure exactement ce genre de satisfaction.

Votre contenu évoque principalement – voire exclusivement – des romans. Pourquoi ce choix ? Y a-t-il une volonté de ne pas politiser votre contenu afin de ne pas cliver votre communauté ?

C’est un sujet important, parce que j’ai l’impression que les personnes qui me suivent sont plutôt jeunes, curieuses et attentives au monde qui les entoure. Pourtant, j’ai fait le choix de parler presque exclusivement de romans. Prenons l’exemple du féminisme. Je suis une féministe convaincue : dès qu’il y a une manifestation, j’y participe. Pourtant, je n’ai jamais vraiment parlé en détail de livres comme Enfin seule de Lauren Bastide, que j’ai lu, ni de ceux de Mona Chollet ou de Joan Didion. Ces sujets suscitent souvent des réactions violentes –pas uniquement de la part d’hommes – et je n’ai pas envie d’entrer dans ces affrontements. Pour moi, il est impensable, que l’on soit une femme ou un homme, de ne pas dire « je suis féministe ». Mais mettre en avant ces idées sur les réseaux sociaux reste compliqué. Certaines femmes qui ne partagent pas mon féminisme peuvent avoir une pensée rugueuse, s’imaginer que je me trouve plus maline qu’elles. Si j’aime m’évader grâce à la littérature, elle est aussi, pour moi, un moyen de comprendre le monde. Pourtant, j’ai du mal à articuler ces deux dimensions lorsque je parle de livres. Récemment, j’ai partagé du contenu sur la révolution en Iran : c’est un engagement personnel, intime même. Mais sur Instagram, où commence et où s’arrête le personnel ? Je ne veux pas rester en surface de ces questions essentielles, et c’est sans doute pour cela que je les aborde peu, voire pas du tout. J’ai le sentiment que celles et ceux que ces sujets intéressent iront d’eux-mêmes vers des essais pour s’informer ; ils n’ont pas besoin que je les y invite. Peut-être que je me trompe.

Quel livre ou quel genre littéraire vous résiste ?

La science-fiction… J’aimerais tellement aimer ça. J’ai pourtant essayé, notamment avec La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Il faut être un véritable génie pour imaginer un livre pareil : chaque personnage est identifié par un signe graphique, et il faut apprendre à les reconnaître pour suivre le récit. J’aurais vraiment aimé aimer ce roman. Mais pour l’instant, il me résiste. Je ne perds pas espoir pour autant – peut-être que j’y reviendrai un jour. C’est indéniablement une œuvre d’une grande inventivité, du grand art. Pour l’heure je suis trop ancrée dans le réel.

Avez-vous déjà aimé un livre pour de mauvaises raisons ?

Sans doute oui, à l’époque où l’on m’envoyait des livres que je n’avais pas demandés. Je me disais parfois : « Sur les vingt romans de la rentrée de septembre qu’on m’a envoyés, voilà celui – le seul – que j’ai le moins pas aimé ». Un nom me vient à l’esprit : Jean-Christophe Rufin. Son parcours m’a toujours fascinée : médecin, diplomate… Quand j’étais très jeune, l’un des premiers livres que j’ai lus était Rouge Brésil. Un roman extraordinaire. Comme Le Comte de Monte-Cristo, ce livre m’a donné l’autorisation de lire : il m’a fait comprendre que je pouvais le faire, que j’en étais capable, que j’en avais le droit. Je l’ai rencontré plus tard, à l’occasion de la sortie d’un de ses livres. Ce roman-là m’avait moins séduite, mais je le considérais toujours comme un grand écrivain. J’avais en tête les lectures précédentes que j’avais aimées, et c’est à leur lumière que j’ai lu ce nouveau livre.

La littérature est-elle votre sujet de conversation favori ?

Oui, c’est un grand plaisir pour moi. Ma présence sur les réseaux sociaux, et notamment à travers ce compte Instagram où je parle de livres, est avant tout née du désir de provoquer ces échanges, qui me manquaient et restaient trop rares pour moi.

Lisez-vous des livres dont vous ne parlez pas ?

Oui, parce qu’il arrive que mon ressenti touche à des zones trop personnelles. Dans ces cas-là, je préfère me taire. À une époque, j’ai beaucoup lu la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle : parler de ses livres aujourd’hui serait très difficile pour moi, car il serait impossible d’expliquer ce qui m’a profondément touchée sans me livrer de façon intime. Avec les romans, on peut toujours se cacher derrière un personnage. Bien sûr, si un roman nous bouleverse, c’est qu’il nous parle, qu’il entre en résonance avec notre sensibilité, mais cette médiation existe. Les livres dont je ne parle pas – vous l’aurez compris – sont le plus souvent des essais. Les ouvrages du sinologue François Jullien, par exemple, me fascinent, mais je n’aurais pas le niveau pour en parler correctement : ce serait un tout autre exercice. Et puis, pour en parler vraiment, il faudrait formuler des choses qui me touchent de trop près.

Pour finir, que lisez-vous en ce moment ?

Orgueil et Préjugés de Jane Austen. J’avais justement ce préjugé d’un roman un peu à l’eau de rose. Aujourd’hui, j’assume de dire que cela peut être profondément plaisant. C’est aussi un de ces livres qui entrent dans la catégorie des « classiques qu’il faut avoir lus ». En ce moment, je lis également La Végétarienne de Han Kang, la lauréate du prix Nobel de littérature sud-coréenne. C’est absolument remarquable ; je comprends pourquoi elle a reçu ce prix. Et puis surtout, je lis Le Beurre de Manakod’Asako Yuzuki, malgré son ignoble couverture française. Pourtant, le roman est fascinant : il raconte l’histoire d’une femme qui assassine trois de ses amants en les attirant grâce aux plats qu’elle cuisine. La couverture de l’édition originale est d’ailleurs bien plus évocatrice : jaune vif, tachée de sang, esthétique Kill Bill. La question des couvertures est un vrai sujet, parce qu’elles constituent une promesse. Pour les lecteurs occasionnels, c’est crucial : un livre, on le porte avec soi, on s’expose avec. Personne n’a envie d’être vu avec un livre à la couverture ridicule.

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