« Combien de fois en Ukraine ? » me demandent, dans le train, les hommes qui retournent se battre et les représentants d’ONG polonaises, baltes, françaises, qui viennent lutter contre le froid. Vingt. Peut-être vingt-cinq. Sans compter toutes les fois, depuis le vrai début de la guerre, en 2014, veille de la prise de la Crimée et des premières attaques contre le Donbass. Avec Marc Roussel, qui, en compagnie de Gilles Hertzog et moi, a tout filmé depuis le début, nous ne comptons plus. Volonté de couvrir cette guerre, d’une façon ou d’une autre, du premier au dernier jour. Mais volonté aussi, même quand nous ne tournons pas, d’être là. Juste là. Je ne sais pas moi-même pourquoi. On dira par solidarité. Scrupule à être au chaud, à Paris, quand Kyiv gèle et se meurt. Désir de retrouver Serge, Bogdan et les copains avec qui nous avons plus de souvenirs que, souvent, en une vie. Avoir des nouvelles de Nestor, notre jeune cameraman qui a rasé ses cheveux de hippie et a été mobilisé sur le front de Pokrovsk. Nombre de ces souvenirs ne sont pas dans nos quatre films. Il n’y a qu’ensemble, sur le Maïdan, marchant dans la neige et le bruit des sirènes, que nous pouvons les évoquer. Ou pas. Car, entre nous aussi, tous ne sont pas transmissibles. Alors, on n’essaie pas. On se tait. Juste heureux d’être ensemble et de parler. C’était ainsi en Bosnie, pendant le siège de Sarajevo, il y a trente ans. Identique mécanisme. Semblable et irrévocable attirance. Même quand passe trop le temps. Même quand je ne devrais avoir la tête qu’à l’écriture du livre à venir. Avertisseur, en moi, d’un événement ? Un vrai ? L’un de ceux qui coupent l’Histoire en deux ? Je ne sais pas. Peut-être.

Cette fois, tout de même, il y a l’anniversaire (est-ce qu’on peut dire « anniversaire » ?) de ce funeste 24 février, il y a quatre ans, où la guerre a changé d’échelle et de nom. Zelensky, fatigué mais debout (comment tient-il ?). Olena Zelenska, la première dame, qui préside, stoïque (comment peut-elle ?), une conférence sur la justice et les enfants volés (où j’interviens). Il y a l’école de la rue Bohdan-Khmelnytsky que nous avions filmée dans un documentaire précédent et où j’apporte un générateur qui permettra aux tout-petits de ne pas mourir de froid. Et puis, il y a notre dernier film, Notre guerre, que les télévisions et plateforme françaises et américaines ont diffusé, mais que les Ukrainiens n’avaient pas vu. La projection a lieu sur le « campus rouge » de l’université Taras-Chevtchenko, là même où j’avais jadis prononcé, à l’invitation de l’ami Constantin Sigov, « La résistible ascension d’Arturo Poutine » (dont l’allusion à Brecht avait mis en fureur, sur les réseaux sociaux russes, une poignée d’intellectuels galonnés). Le lieu était resté secret jusqu’à ce matin. Mais ils sont tous là (comment ont-ils pu ?). Les copains encore. Les citoyens de la ville qui veulent fêter l’anniversaire en célébrant l’héroïsme d’un peuple qui tient en respect depuis quatre ans (une première dans l’Histoire !) l’une des plus puissantes armées du monde. Les étudiants en philosophie du campus. Sergiy Kyslytsya, chef adjoint du bureau du président. Et puis les personnages du film, revenus pour certains, avec permission d’un jour, depuis les fronts lointains où nous les avions filmés et laissés. Temps retrouvé. Je n’ose pas dire proustien. Mettons malapartien.

Les Russes ont attaqué, ce matin, l’une des trois centrales électriques qui alimentent Kyiv et sa banlieue. C’est un site immense, 10 hectares, peut-être plus, je n’imaginais pas cela (ni l’honneur que l’on me fait en m’autorisant à y pénétrer). Les Russes, depuis quatre ans qu’ils s’acharnent sur la ville, ont beaucoup, beaucoup détruit. Partout, des bâtiments éventrés. Des tôles vrillées. Des entrailles techniques exposées au vent glacé et à la neige. Des tours de refroidissement lézardées par le souffle des explosions. Des poutres d’acier ou des câbles à haute tension qui pendent dans le vide. Des tapis de verre brisé. Et, au cœur de ce champ de ruines, deux signes de vie. Des hommes, coiffés d’un casque de chantier, qui réparent, et réparent encore. Et puis, protégée par un épais rideau de plastique qui conserve un peu de chaleur, une vaste capsule qui, malgré son archaïsme (elle fut construite à l’ère soviétique !), ressemble à la cabine d’une fusée ou à la boîte crânienne d’un géant mécanique et où sont concentrés les manomètres, voltmètres, ampèremètres, batteries et voyants qui commandent les parties encore opérationnelles de la centrale. C’est l’ultime salle de contrôle qui fait qu’une partie de la ville continue d’être, quelques heures par jour, éclairée et chauffée. Et c’est le seul lieu du site que l’on n’évacue pas en cas d’attaque. Pour les pompiers de Notre-Dame de Paris, on disait « soldats du feu ». Comment nommer ces soldats-ci, ces ingénieurs courageux et inventifs, qui travaillent, nuit et jour, à ce que Kyiv ne bascule pas dans le noir absolu ? Les gardiens du courant. Les sentinelles de la lumière. D’autres héros de l’Ukraine.

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