Georges-Olivier Châteaureynaud a le chic pour scruter nos attitudes postmodernes et les mettre à l’épreuve de notre éternelle condition humaine. Dans Les Recyclés, il s’empare du thème du recyclage, réflexe écologique visant à ralentir, si possible, le réchauffement climatique, et le transfert des objets aux humains. Que faire des personnes dont on ne veut plus ? Des époux fatigants ou ennuyeux, des enfants bruyants ou rebelles qui ne correspondent pas aux attentes des parents ? Châteaureynaud imagine un monde dans lequel il est possible de déposer les maris, les copines, les enfants, aux encombrants. Une navette passe, ramasse les « déchets », et le tour est joué. 

Le motif des encombrant n’est pas nouveau dans l’œuvre de Châteaureynaud. On le retrouve dans quelques nouvelles, dans une optique nostalgique. La « deuxième main », là encore une attitude très contemporaine, était évoquée par l’auteur avec toute l’imagerie de la brocante – il a été lui-même brocanteur pendant des années. Pousser la logique du recyclage jusqu’à se débarrasser d’humains jeunes et bien portants – il ne s’agit pas ici de placer mamie en maison de retraite – est une manière de prolonger la courbe. On se souvient que Châteaureynaud a formalisé dans quelques textes le « marché aux esclaves », lieu où l’on peut acheter, dans un monde parfaitement contemporain, des êtres humains comme il y a des siècles. On se souvient aussi qu’il a imaginé les « fusillettes », sortes de photomatons qui au lieu de vous tirer le portrait vous tirent, littéralement, dessus. Tous ces motifs – présents dans les nouvelles, et repris dans L’Autre Rive –, suivent une pente implacable : l’œuvre de Châteaureynaud est une grand entreprise de déstructuration du contemporain en même temps qu’une observation au microscope électronique de nos aberrations et de notre condition.

Le « héros » des Recyclés a quarante-huit ans et se nomme Nivôse. Il était professeur de lettres classiques. Mis à la retraite anticipé faute de combattants – il y a plus de profs que d’élèves en latin et en grec ancien – il déprime, mais on peut comprendre que la dépression est son état naturel. Il décide donc, puisque c’est permis par la loi, de se recycler lui-même. Et le voilà embarqué par la navette au petit matin. Le roman est bâti en trois parties d’inégale ampleur. Dans la première partie, Nivôse se retrouve dans ce qui ressemble à un centre administratif de rétention, en compagnie d’autres laissés pour compte. On le dépouille de son téléphone portable, toute communication avec l’extérieur lui est interdite. Dans le dortoir, il joue aux cartes et aux dés avec ses compagnons, se lie d’amitié avec un jeune homme amoureux transi d’une fille qui l’a jeté et qui s’est rebaptisé « Malaimé ». Nivôse, lui, a voulu conserver son nom. Il aurait pourtant pu opter pour son pseudo d’écrivain, puisqu’il a publié pendant ses jeunes années quelques nouvelles en revues et une novella éditée à compte d’auteur. C’est là que Châteaureynaud retourne le propos. Bien sûr, l’intention première des Recyclés est de pousser l’époque contemporaine jusqu’à l’absurde, mais chez lui l’importance de l’acte d’écrire, de la littérature comme finalité, est toujours présente. Nivôse était prof de latin, c’est vrai. Mais il se souvient de l’émoi qu’avait suscité en lui l’écriture fictionnelle. 

Après avoir été « adopté », puis « rendu », Nivôse trouve à nouveau preneuse. Et c’est dans ce deuxième foyer d’adoption qu’il ressentira un élan qui le sortira de sa torpeur, d’une dépression qu’il définit comme Taedium vitae. Mais il y a là un retournement inespéré, qui met en évidence la magistrale conduite du récit. 

En moins de deux-cents pages, Georges-Olivier Châteaureynaud parvient à tresser des motifs qui lui sont chers : la fin d’un monde – l’enseignement du latin et du grec –, l’ébahissement d’un personnage devant la marche de la société contemporaine poussée à son paroxysme, son acceptation, et le salut venu de l’œuvre – littéraire – accomplie et comprise. 

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