La Russie ne progresse plus sur le front. Son armée piétine, recule parfois, échoue souvent à briser la défense militaire ukrainienne. Mais son objectif, lui, n’a jamais changé : soumettre l’Ukraine.
Incapable d’y parvenir par la voie militaire, le Kremlin poursuit la guerre contre la population civile, contre la vie même.
Depuis des mois, et avec une intensité sans précédent cet hiver, Moscou mène ce que l’on peut qualifier de génocide énergétique : une stratégie délibérée visant à détruire les infrastructures indispensables à la survie d’un peuple – électricité, chauffage, eau – en pleine saison de froid polaire.
« C’est la guerre », m’objecte-t-on parfois. Non.
La guerre, au sens du droit international, oppose des forces armées sur un champ de bataille.
Ce que la Russie fait aujourd’hui relève d’autre chose : des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et, par leurs effets cumulés et intentionnels, d’une stratégie pouvant relever de la qualification de génocide.
Détruire volontairement les conditions d’existence d’une population civile, en sachant que cela entraîne des morts par le froid, l’absence de soins, l’impossibilité d’évacuation, n’est ni accidentel ni secondaire. C’est un choix politique et militaire assumé.
Avant la guerre, l’Ukraine figurait parmi les pays les plus solides d’Europe en matière de production d’énergie.
Quatre centrales nucléaires, un parc thermique et hydraulique dense, une production excédentaire permettant l’exportation d’électricité vers l’Union européenne. L’électricité ukrainienne était abondante, stable, compétitive. Le pays ne dépendait pas de ses voisins pour se chauffer ou s’éclairer. Il était énergétiquement souverain.
Cette réalité aussi dérangeait Moscou, ou 10 millions de russes ne sont pas connectés au réseau électrique principal.
Détruire l’Ukraine, ce n’est pas seulement occuper un territoire : c’est anéantir une civilisation fonctionnelle, urbaine, organisée, européenne.
Entre septembre et décembre 2025, la Russie a lancé 843 missiles balistiques et de croisière, ainsi que plus de 21 500 drones contre les civiles d’Ukraine. L’écrasante majorité de ces frappes a visé des infrastructures énergétiques civiles : centrales, sous-stations, réseaux de distribution, unités de chauffage urbain.
Ces chiffres traduisent moins une intensité militaire qu’une logique : frapper au moment où chaque coupure devient une menace vitale.
L’hiver 2025-2026 est l’un des plus froids que le pays ait connu depuis plus d’une décennie. À −20, −25°C, l’électricité n’est plus un confort : elle devient une condition biologique de survie.
En janvier, la Russie a encore intensifié cette stratégie. Plusieurs attaques combinées de grande ampleur, menées en pleine nuit, ont ciblé simultanément la production et la distribution d’énergie. Kyiv a été frappée de plein fouet. En quelques heures, une grande partie de la capitale s’est retrouvée privée d’électricité et de chauffage.
Des centaines de milliers de foyers ont basculé dans le froid et dans le noir.
Dans une ville verticale, les conséquences sont immédiates.
Les immeubles, parfois jusqu’à vingt-cinq étages, comme les gratte-ciels plus récents, deviennent des pièges dès que le courant s’interrompt.
Les ascenseurs s’arrêtent. Les escaliers plongent dans le noir. Monter ou descendre devient une épreuve physique. Pour les personnes âgées, les parents avec petits enfants, les personnes isolées ou souffrant de problèmes de santé, cela devient souvent impossible.
On peut survivre plus facilement à la campagne, où un poêle, un feu, une autonomie minimale existent encore. Dans les grandes villes, en revanche, la dépendance au chauffage collectif est totale. Héritage soviétique modernisé, ces centrales de chauffage urbain alimentent des quartiers entiers. Et ce sont précisément elles que les frappes russes visent, au moment où leur destruction provoque le plus de dégâts humains.
Quand l’électricité disparaît, ce ne sont pas seulement les lumières qui s’éteignent.
Les écoles ferment. Les crèches cessent de fonctionner. Les transports se dérèglent. Les communications deviennent précaires. Les habitants les plus vulnérables restent bloqués chez eux, incapables de rejoindre les points de résistance – ces centres improvisés où l’on peut se réchauffer, charger un téléphone, travailler quelques heures dans l’espace chauffé, boire une boisson chaude.
Ces lieux existent. Les Ukrainiens les ont créés eux-mêmes, avec les municipalités, les initiatives privées, l’entraide locale. Mais encore faut-il pouvoir les atteindre. Descendre quinze étages dans le noir est une chose ; les remonter, dans le froid, en est une autre.
Cette guerre où la barbarie russe immobilise les corps autant qu’elle épuise les esprits, s’inscrit dans le quotidien.
L’Ukraine n’est pas passive, ne prend jamais les postures victimisantes.
Grâce à l’aide internationale accumulée lors des hivers précédents, des groupes électrogènes de différentes puissances ont été installés dans de nombreux hôpitaux, infrastructures vitales et quartiers.
Ces solutions restent toutefois loin d’être suffisantes et ne remplacent pas un réseau fonctionnel. Elles ont néanmoins permis d’éviter l’effondrement total et de sauver des vies.
Les villes s’organisent en mode survie.
Les énergéticiens, courageux et épuisés, réparent sous les frappes, sans compter les heures de travail. Les habitants s’adaptent, rationnent, déplacent leurs horaires, mutualisent leurs ressources. Cette résistance civile face à la tentative d’asphyxie menée par Moscou relève désormais de l’héroïsme.
L’aide internationale s’intensifie. L’Europe a livré des centaines de générateurs, du matériel de secours, des équipements de chauffage et un soutien logistique essentiel. Cette aide permet de tenir dans une situation où l’ensemble du réseau énergétique est affecté par des frappes russes systématiques.
Chaque nuit d’attaques, faite de centaines de drones et de missiles, annule des semaines de réparation. Chaque vague de froid rapproche des populations entières d’un point de rupture.
C’est dans ce contexte qu’ont eu lieu les discussions tripartites, entre les Russes, Ukrainiens et Américains, imposées par l’administration Trump à Abou Dhabi. Annoncées comme un possible progrès, elles ont été accompagnées, sans réaction notable, de nouvelles frappes destructrices russes.
Puis est venue la déclaration de Vladimir Poutine : l’idée d’un « partage » de l’électricité produite par la centrale nucléaire de Zaporijjia, actuellement occupée par l’armée russe.
La proposition est techniquement absurde. Partager de l’électricité suppose des réseaux intacts. Or ce sont précisément les circuits de distribution que la Russie détruit méthodiquement. Offrir une énergie dont on coupe volontairement les artères relève moins de la négociation que d’une moquerie cruelle.
Face au refus persistant de Poutine de cesser les frappes, les Ukrainiens ne peuvent plus raisonnablement espérer l’arrêt des attaques, ni contre les civils ni contre les infrastructures vitales.
La réalité impose de reconnaître que cette guerre énergétique va se poursuivre.
Dans ces conditions, il s’agit de s’adapter et d’accompagner celles et ceux qui en subissent directement les conséquences. Aujourd’hui, soutenir l’Ukraine signifie aider concrètement sa population à survivre à cet hiver : participer aux collectes, en organiser, mobiliser les entreprises, identifier et acheminer tout ce qui permet de produire, stocker ou sécuriser l’électricité et la chaleur – générateurs, batteries, équipements de secours.
Car l’électricité n’est pas seulement une question de froid : elle conditionne la vie quotidienne, en hiver comme en toute saison.
Dans un contexte d’impuissance internationale à neutraliser militairement l’agresseur russe, cette aide constitue un investissement de survie.
Elle permet aux Ukrainiens non seulement de tenir, mais de continuer à faire ce qu’ils ont choisi depuis le premier jour : résister, aussi longtemps qu’il le faudra, jusqu’à l’effondrement du projet poutinien.
