Une des questions qui m’obsèdent tourne autour du rapport entre religion et démocratie. Il remonte à la nuit des temps, fut toujours sujet à controverse chez les philosophes et les théologiens.

D’aucuns pensent que l’homme est la création de Dieu et qu’en tant que tel, certaines tâches lui ont été assignées. Face à Dieu, il ne jouit d’aucun droit, sa relation au Créateur est uniquement basée sur ses devoirs envers lui. Pour eux les droits humains ne sont envisagés que dans notre rapport aux autres et définis par des arrêtés divins.

D’après les tenants de ce courant, l’opinion qui prévaut chez un peuple ne peut être source de droits ou de devoirs puisqu’il est toujours possible que la majorité se trompe. La philosophie implicite derrière les prédictions de tous les prophètes que nous avons connus découle de la croyance suivante : quand une nation s’égare, Dieu envoie un prophète pour la sauver. Grâce à lui, ceux qui se sont fourvoyés dans de mauvaises actions et qui constituent la majorité pourront retrouver le droit chemin.

Les partisans de pareil raisonnement ne peuvent tolérer d’autres points de vue. Ils regardent le monde avec les yeux de leurs prédécesseurs. C’est à travers leur esprit et leurs modes de penser qu’ils cherchent à résoudre les problèmes actuels. Ils se montrent peu respectueux des droits des représentants élus par le peuple.

Ils croient que la légitimité d’un parlement repose dans son aptitude à comprendre les lois divines et à les édicter sous forme de règles qui constitueraient le code civil. Rien de plus. En d’autres termes, le parlement n’est pas autorisé à s’écarter des lois divines pour promulguer d’autres lois.

Le débat sur ce qui rapproche ou oppose démocratie et religion est né de ce conflit. Il y a des siècles, avec l’avènement de la Renaissance, cette façon de voir a perdu de son importance en Europe. En Orient, et particulièrement dans les pays islamiques, la relation entre la religion et la démocratie, en revanche, n’est toujours pas apaisée, suscite controverses et conflits politiques. La démocratie a été dépréciée par une grande majorité des pays islamiques. Cela ressort de la conviction que l’islam est intrinsèquement incompatible avec la démocratie et les droits de l’Homme.

Et bien sûr, l’islam se résume la plupart du temps au travestissement de l’idéologie du pouvoir. Toutes autres interprétations de la charia sont écartées avec mépris. Dans ces pays, la religion est identifiée au gouvernement ou plutôt, le gouvernement donne de la religion une image qui correspond à ses propres vues.

Tous ceux qui s’opposent aux autorités sont considérés comme des hérétiques et des ennemis de l’islam. L’opposition politique est condamnée au silence. Le débat d’opinion est confisqué. Naturellement, il est plus facile de se dresser contre un gouvernement séculier ouvert au débat d’idées que contre un mode de fonctionnement ancestral ou une religion ancrée dans la tradition. Ainsi, dans la majorité des pays islamiques, la situation et le statut des femmes sont très défavorables. L’islam pourtant est une religion qui reconnait la valeur des femmes. Le Prophète a émis que seuls les gens inférieurs se montrent irrespectueux des femmes. Cela implique que dans le Coran, hommes et femmes sont mis sur un pied d’égalité.

Comment alors expliquer que dans certains pays islamiques la polygamie soit reconnue et la valeur de la vie d’une femme estimée à la moitié de celle d’un homme ? Dans la majorité des États islamiques, les femmes n’ont pas droit à l’autodétermination, elles ne maîtrisent pas leur destin, surtout quand elles choisissent de se marier. On le justifie en prétendant que les femmes doivent se soumettre aux désirs de leur mari. La liberté et la volonté leur sont confisquées.

Les femmes sont souvent considérées comme des machines à faire des enfants, et, bien sûr, le plus de garçons possible. Plus elles auront de fils, plus elles seront respectées. Et il y a tant d’autres lois et coutumes défavorables aux femmes.

Je suis iranienne. L’Iran est une civilisation très ancienne. Beaucoup de femmes ont reçu une excellente instruction. Soixante-trois pour cent des étudiants en Iran sont des femmes[1]. Bref, il y a plus de femmes instruites en Iran que d’hommes.

Dans une telle société, on pourrait supposer que les lois respectent les droits des femmes. Il n’en est rien, nos textes regorgent de discriminations qui s’appuient sur le sexe.

La polygamie est légale. Un homme peut divorcer de sa femme sans raison suffisante alors qu’il est très difficile pour une femme de divorcer de son mari.

La valeur de la vie d’une femme est considérée comme valant la moitié de celle d’un homme. Si, en Iran, un homme est renversé par une voiture, son épouse ou sa famille recevra une compensation financière deux fois plus importante que dans le cas inverse. Le témoignage d’une femme ayant deux fois moins de poids que celui d’un homme, il faudra deux femmes devant une cour de justice pour contrebalancer le témoignage d’un homme.

Il y a bien d’autres lois difficilement acceptables. Comme les femmes sont instruites et conscientes de leurs droits, elles ne peuvent tolérer ces lois, ce qui explique l’importance croissante des mouvements féministes en Iran.

Il est étonnant de constater à quel point la situation des femmes diffère selon les pays islamiques. Certains ont des systèmes juridiques mieux adaptés que d’autres, qui vivent encore treize siècles en arrière.

Sur le plan légal, les enfants sont, eux aussi, défavorisés. Ils sont souvent considérés comme des objets, seraient-ce des objets très précieux, appartenant au père ou à la famille du côté paternel.

On a donc passé des lois tout à fait inadaptées concernant les droits des enfants. D’après le code pénal islamique ratifié en 1370[2] (calendrier iranien), c’est-à-dire il y a treize ans, si un père tue son enfant, intentionnellement ou pas, il n’est pas nécessairement puni. Et le maximum de la peine encourue est de dix ans de détention.

En Iran, l’âge légal du mariage est bas, 13 ans pour les filles et 15 ans pour les garçons, de même que l’âge de la responsabilité pénale, 9 ans pour les filles et 15 ans pour les garçons. Si une fillette de 10 ans et un garçon de 16 ans commettent un crime, ils sont traités de la même manière devant la loi et traités comme des adultes, exactement comme si j’avais moi-même commis ce crime. Or la capacité de penser et de concevoir chez un être humain est incomplète avant l’âge de 18 ans.

Les musulmans conscients de ces failles estiment qu’il faut s’attacher à l’esprit et non à la lettre des lois islamiques. Il faut concevoir les lois actuelles en référence à ce legs ancestral, tout en faisant appel à la sagesse et à l’intelligence, considérées comme une source d’inspiration dans la charia. Les paroles de Dieu doivent être interprétées en se servant de l’intelligence qui s’appuie sur la connaissance de l’histoire de l’humanité. À l’évidence, une interprétation remontant à cinq siècles qui s’appuie sur la religion sera différente d’une interprétation récente.

En elle-même, la religion n’est ni nouvelle ni novatrice, elle est une mise en pratique de l’adoration de Dieu. Ce qui mène à des interprétations erronées ou à une compréhension faussée est la culture patriarcale en Orient, en particulier dans les pays islamiques. Cette culture n’accepte pas l’égalité des hommes et des femmes, refuse la démocratie et les droits de l’Homme.

Voici, par exemple, une loi concernant la démocratie en Iran.

D’après le système électoral, le Conseil des gardiens de la constitution opère une présélection des candidats pour le Majlis[3] aussi appelé Assemblée consultative, seul parlement d’Iran. En d’autres termes, les citoyens n’ont pas le droit de voter pour qui leur plait. Ils doivent choisir leurs représentants parmi les candidats préemptés par le Conseil des gardiens de la constitution.

Les droits de l’enfant sont liés à la démocratie, de même que les droits des femmes. Dans les pays où le statut légal des femmes en fait des êtres inférieurs devant la loi, la démocratie est forcément déficiente.

Dans une telle culture, les coutumes tribales prédominent. « Chacun pour soi et un pour chacun dans les mains d’un seul chef », sonne comme un slogan inacceptable, mais en pratique, c’est ainsi que les choses fonctionnent. La sauvegarde, la protection et la transmission de cette culture patriarcale ne sont pas réservées aux hommes, parce que bien que les femmes en soient les victimes, elles y jouent un rôle essentiel.

De même que pour l’hémophilie, maladie héréditaire transmise par les femmes mais atteignant quasi exclusivement les hommes, la mère, en élevant ses fils, leur transmet la culture patriarcale. Ce qui choque l’opinion dans les pays islamiques, c’est la culture patriarcale, pas l’islam en tant que religion. L’islam est basé sur le respect de la dignité humaine.

Ce n’est pas l’islam qui pose un problème. Là où le bât blesse c’est que, pour diverses raisons, les gouvernements islamiques refusent d’envisager une interprétation de l’islam qui serait compatible avec les droits de l’Homme et les libertés individuelles. Des libertés inhérentes à la démocratie. La culture dominante dans les pays islamiques, dont la culture islamique fait partie intégrante, doit passer par une transformation, une métamorphose. Quand elle se sera ouverte aux réalités sociales, elle produira des lois répondant aux exigences des temps présents, compatibles avec l’esprit de l’islam, et satisfaisant les besoins des peuples à une période décisive de l’histoire.

Une transformation culturelle passe nécessairement par un bon enseignement des principes islamiques, compatible avec les croyances des musulmans. Il faut leur apprendre le vrai islam, leur montrer qu’on peut être musulman et vivre mieux en se conformant aux principes des droits de l’Homme et de la démocratie.

Cette éducation amènera les gouvernements religieux à respecter les droits de leurs peuples et les freinera dans leurs désirs de contrôler la pensée des individus au nom de la religion.

Certains gouvernements islamiques ne tolèrent aucune controverse sur leur conception des choses ou l’évaluation de leurs performances, aussitôt qualifiées d’« opposition à l’islam ». Ils ont ainsi le moyen de supprimer toute opposition. De tels gouvernements affirment qu’ils sont les représentants de Dieu sur terre. Partant du principe que leur manière de penser et la religion islamique sont indissociables, toute critique est qualifiée de sacrilège.

Ainsi réduisent-ils au silence ceux qui aspirent à la liberté et terrifient les musulmans, les accusant de ne plus avoir la foi. Ceux qui osent remettre en cause l’action de leur gouvernement se voient accusés de tous les maux. Perdus dans ce labyrinthe de griefs, ils se retirent, terrorisés. Voilà comment des régimes tyranniques se cachent derrière l’islam pour opprimer leurs peuples.

Les intellectuels islamiques doivent user de tous les moyens dont ils disposent pour toucher le cœur des masses, leur présenter un islam différent, et analyser la politique des gouvernements en fonction de ces nouveaux critères. Ils doivent élaborer des critiques constructives afin de toucher une plus large audience. La critique de la politique d’un gouvernement qui se targue de représenter l’islam doit elle-même s’appuyer sur une compréhension plus large des principes de l’islam. Les musulmans devraient comprendre que tel gouvernement ne détient pas la clé du ciel ; s’il prend une décision au nom de l’islam, cela n’implique pas qu’elle est nécessairement conforme à l’islam. Quand nous parviendrons à débloquer cette situation, nous serons les témoins de mouvements authentiquement islamiques qui n’auront rien à voir avec le terrorisme.

Voilà où se trouve la solution pour le milliard de musulmans peuplant cette planète. Ils représentent un sixième de la population mondiale, tiennent à sauvegarder leur religion, tout en ayant le sentiment qu’ils méritent de vivre dans de meilleures conditions. D’un autre côté, ceux qui cherchent à déclencher une guerre pour atteindre leurs objectifs financiers vont mettre en avant certaines faiblesses qui n’ont rien à voir avec la religion islamique, mais sont des interprétations erronées de l’islam. Ceux-là s’efforcent de justifier et de théoriser la guerre.

Ils affirment que la civilisation orientale, à commencer par la civilisation islamique, est pour l’essentiel incompatible avec la civilisation occidentale, ce qui annoncerait un conflit inévitable. Ils entendent mettre sur le dos de l’islam les actions répréhensibles de certains groupes ou de quelques individus.

L’islam n’est pas synonyme de terreur ou de violence. Soyez assuré que si quelqu’un est tué au nom de l’islam, cette religion a été invoquée à tort. Aucun acte violent, commis par un individu ou un groupe, ne peut être imputé à l’islam ou désigné comme un acte islamique.

Nous n’attribuons pas au christianisme les violences commises par certains groupes ou individus en Bosnie-Herzégovine, car le Christ est le prophète de Dieu et le messager de la paix. Le gouvernement israélien traite par le mépris de nombreuses résolutions de l’ONU mais ce qui se passe dans cette partie du monde ne peut être attribué au judaïsme car Moïse, élu de Dieu, est le messager des droits et de la justice. Il faut séparer les actes répréhensibles des êtres humains de la religion et de la civilisation auxquelles ils appartiennent.

Les civilisations ne s’opposent pas les unes aux autres. Pourquoi ne pas s’attarder sur leurs points communs, qui sont nombreux, plutôt que sur leurs différences ? Et surtout ne justifions pas la guerre. Personne ne sortira victorieux d’une guerre.

Entretien avec Shirin Ebadi

(Propos recueillis par Nermeen Shaikh et Lila Azam Zanganeh)

Nermeen Shaikh : D’où vient l’intérêt que vous portez aux droits de l’Homme ?

Shirin Ebadi : Tout le monde naît avec certaines aspirations fondamentales. Au cours de mon enfance, j’ai ressenti un appel, un sentiment confus dont j’ai réalisé plus tard qu’il tournait autour de la recherche de la justice. Quand je voyais des enfants se battre, je ne pouvais m’empêcher d’intervenir pour défendre le plus faible. Ce qui m’a valu à plusieurs reprises de me faire taper dessus ! Cette tendance innée m’a poussée à étudier le droit. De plus, mon père était professeur de droit. Cela explique que j’ai choisi de devenir juge après avoir passé ma licence. Ce métier correspondait à mes aspirations. Après la révolution, on nous a expliqué que selon l’islam, les femmes ne pouvaient pas être juges ou magistrats. Je décidai de renoncer à mes fonctions. Mais pour exercer en tant qu’avocate, il me fallait une autorisation du barreau, l’Iranian Bar Association. Pendant sept ans, cette autorisation me fut refusée, alors qu’elle était accordée à d’autres. Ils se méfiaient de ma langue acérée. Dès que je fus en mesure de travailler comme avocate, je poursuivis un but précis : la défense des droits de l’Homme comme moyen d’obtenir la justice.

N.S. : Dans quels types de travaux vous êtes-vous engagée ?

S.E : Je me suis attaquée à la fois à la théorie et à la pratique. J’ai publié onze livres essentiellement axés sur les droits de l’Homme : ceux des femmes, des enfants, le droit comparé concernant les enfants, le travail des mineurs, l’histoire des droits de l’Homme en Iran et la recherche de documents, les droits des réfugiés, la liberté de parole dans le domaine des arts et de la littérature. Sur un plan pratique, et avec l’aide de quelques personnes, j’ai monté une association pour la défense des droits de l’enfant destinée à faire connaître et promouvoir la Convention internationale des droits de l’enfant en Iran. J’ai eu la chance que cette ONG rencontre un certain succès. J’ai également été en mesure, avec l’aide d’un certain nombre de juristes, de monter une deuxième ONG qui offre ses services juridiques aux prisonniers politiques et aux avocats qui les défendent. Nous apportons aussi notre soutien aux parents des prisonniers politiques. Dans certains domaines touchant à la violation des droits de l’Homme, nous contribuons à une meilleure prise de conscience des problèmes et publions de temps à autre des déclarations allant dans le même sens. Après avoir reçu le prix Nobel, j’ai monté une autre ONG pour lutter contre les mines antipersonnel.

N.S. : Pourquoi, à votre avis, l’islam est-il fréquemment considéré comme incompatible avec les droits de l’Homme ?

S.E. : Malheureusement, les droits de l’Homme se portent plutôt mal dans la plupart des pays islamiques. Quand les gens se dressent contre des exemples flagrants de violation des droits de l’Homme, on leur oppose que ces droits sont par essence incompatibles avec l’islam. Les gouvernements affirment qu’ils appliquent les règles et les prescriptions de l’islam mais, en réalité, ils invoquent la religion pour réduire les dissidents au silence. Or les études islamiques démontrent clairement que l’islam n’est en rien incompatible avec les droits de l’Homme. D’un autre côté, les avocats de la thèse du « conflit des civilisations » tirent avantage de cette soi-disant incompatibilité en suggérant implicitement que l’affrontement entre les civilisations orientale et occidentale est inévitable. Pour se faciliter la tâche, ils ont recours à des expressions telles que « terrorisme islamique ». D’après eux, si un musulman commet des atrocités, cela s’explique par sa religion, alors que n’importe qui peut commettre de tels actes. En Bosnie, où ont été perpétrés des crimes abominables, personne n’insinue qu’ils ont été commis au nom du christianisme ou que c’est le christianisme qui est à blâmer. Quant au gouvernement israélien, qui ne fait rien pour faire appliquer les résolutions de l’ONU, on ne met pas son inertie sur le compte du judaïsme. Nous ne comprenons pas que dès qu’un groupe islamiste commet un acte terroriste, le monde entier l’assimile au « terrorisme islamique ». Qui croit que la démocratie et l’islam sont incompatibles ? Les Occidentaux qui sont en faveur de la guerre ; certains gouvernements islamistes qui sont des régimes autoritaires violant les droits de leurs peuples (tout en se cherchant une légitimité pour agir ainsi).

N.S. : Vous avez déclaré que « la situation discriminatoire dont souffrent les femmes dans les États islamiques, du point de vue du droit civil et de la justice sociale, politique et culturelle, plonge ses racines dans la culture patriarcale de ces pays dominés par les hommes plutôt que dans l’islam ». Comment entendez-vous la différence entre culture et religion ?

S.E. : La culture a des racines profondes et multiples dont la religion n’est qu’un des aspects. Comme n’importe quelle autre idéologie, la religion est ouverte à l’interprétation. Chaque société offre sa propre interprétation de ce qui constitue un idéal ou une religion. Ainsi, le socialisme a été soumis à diverses interprétations : l’ancienne Union soviétique était-elle administrée de la même manière que la Chine, Cuba ou l’Albanie ? D’où j’en déduis que les différentes interprétations d’une idéologie ou d’une religion, et c’est valable pour l’islam, donnent naissance à des sociétés distinctes.

N.S. : Dans le système global actuel on met davantage l’accent sur les droits civiques et politiques plutôt que sur les droits économiques et sociaux. Comment l’expliquez-vous et pour votre part, souhaitez-vous une évolution de cette perspective ?

S.E. : Les droits de l’Homme sont indivisibles. L’humanité a besoin de ces droits. La liberté sans justice sociale est un leurre, de même que la justice sociale sans libertés individuelles. Tous les droits de l’Homme sans exception sont indispensables à l’individu.

Lila Azam Zanganeh : Votre formation intellectuelle doit autant à l’Occident qu’à l’Iran. Quelles figures vous ont le plus influencée ?

S.E. : Je ne recherche guère de modèles dans l’existence. Chacun a des qualités propres qu’il doit apprendre à mettre en valeur. Je dis toujours à mes filles qu’il ne faut pas nécessairement prendre exemple sur moi, parce que les événements qui m’ont marquée sont différents de ceux qu’elles traverseront. Bref, je n’ai pas de modèle idéal.

L.A.Z. : Au cours de vos années de formation, qui vous a laissé une impression durable ?

S.E. : Parmi les personnalités qui m’ont le plus marquée, je respecte infiniment Amir Kabir, qui fut Premier ministre d’Iran pendant la période Qajar, Nasr-e-Din Shah, au milieu du XIXe siècle. Il y a cent trente ans, Amir Kabir invita des professeurs étrangers et occidentaux en Iran pour mettre leur savoir à la disposition des étudiants. À chaque fois que je lis des articles ou des livres sur la vie d’Amir Kabir, je regrette beaucoup qu’il ait été tué et qu’il n’ait pas pu vivre encore une cinquantaine d’années.

L.A.Z. : Et chez les Occidentaux ? Hannah Arendt est assez connue en Iran…

S.E. : J’ai connu et lu un certain nombre de philosophes occidentaux et j’apprécie William James.

L.A.Z. : Quelles sont selon vous, avant le khomeynisme, les racines de l’islam politique dans l’histoire ?

S.E. : Je réfute l’expression d’« islam politique » qui supposerait qu’il existerait un « islam non politique ». Avez-vous déjà entendu parler d’un christianisme politique ? Je m’oppose à ce qu’on forge des termes de ce genre, parce qu’ils sapent le concept de base.

L.A.Z. : Diriez-vous que l’islam est intrinsèquement politique et qu’en tant que musulmans, nous devons nous efforcer de nous adapter à un islam imprégné de politique ?

S.E. : Pas du tout. L’islam est une religion, tout comme le christianisme, le judaïsme et le bouddhisme. Ceux qui suivent l’islam ont des croyances, tout comme les adeptes des autres religions.

L.A.Z. : Vous avez mentionné dans un précédent entretien qu’il existait une clause dans le Coran permettant d’adapter notre époque à la religion.

S.E. : Certaines lois et règles sont appliquées au nom de l’islam alors qu’elles ne sont pas mentionnées dans le Coran. Ainsi le Coran ne dit pas qu’un homme ou une femme mariés qui commettent un adultère devraient être lapidés. Cependant, d’autres lois islamiques ont été explicitement énoncées dans le Coran. Nous pouvons les désigner sous le terme de lois fondamentales ou décrets. Un des décrets du Coran dit qu’un musulman doit jeûner pendant le mois du Ramadan, ne pas manger du lever au coucher du soleil. Ce principe est considéré comme un décret fondamental. Il est facile de l’appliquer dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, où nous savons exactement quand le soleil se lève et quand il se couche, mais dites-moi un peu ce que doit faire un musulman qui se retrouve au pôle Nord, où il fait jour six mois de l’année et nuit les six autres mois ? S’il jeûne pendant six mois, il mourra ! Mais s’il ne jeûne pas, cela s’oppose à un décret islamique. On est donc obligé de trouver une solution intermédiaire. L’islam lui-même nous indique en quoi elle consiste. Elle s’intitule « décret secondaire ». À chaque fois qu’une loi ou un décret fondamental ne peut pas être appliqué pour des raisons de temps ou de localisation, il faut s’appuyer sur les décrets secondaires. Donc en ce qui concerne l’esprit de ce décret fondamental, il faut élaborer une loi qui soit applicable. Dans l’exemple du jeûne, le décret secondaire dit qu’une journée ou une nuit de vingt-quatre heures devra être divisée en trois périodes de huit heures. Et si un musulman ne mange pas pendant huit heures au cours de ses heures de veille, cela équivaudra à une journée de jeûne. Comme vous le voyez, appliquer ce décret fondamental, qui se révèle parfois difficile, devient brusquement très facile, tout en respectant l’esprit du Coran, Dans l’histoire de l’islam, les fidèles se sont souvent référés à ces décrets secondaires. Mais ces règles et décrets secondaires n’ont jamais été utilisés quand il s’agissait des droits de femmes, de la liberté individuelle, des droits de l’homme ou des droits politiques. La raison en est qu’on refuse de le faire, et non que l’islam ne l’autorise pas.

L.A.Z. : Vous référez-vous, quand vous parlez de temps et de lieu, à la période contemporaine ?

S.E. : Absolument.

L.A.Z. : Vous avez mentionné la lapidation, et vous avez travaillé avec succès à réformer l’âge du mariage. L’obligation du port du voile pourrait-elle être modulée grâce à une clause secondaire ?

S.E. : Oui.

L.A.Z. : Quand ?

S.E. : Quand une femme musulmane ne veut pas être forcée de porter le voile. Quand elle vit dans une société qui accepte et tolère qu’une femme se dévoile. Quand la France a promulgué une loi interdisant le port du voile à l’école, le mufti d’Al-Asadr a déclaré que les femmes musulmanes pouvaient choisir de ne pas porter le voile dans des sociétés non musulmanes.

L.A.Z. : Avez-vous appuyé cette loi en France ?

S.E. : Non, parce qu’elle va contre la liberté des femmes. Je m’oppose à ce qu’on voile ou dévoile de force.

L.A.Z. : En ce qui concerne le Nobel, vous sentez-vous incomprise par les libéraux occidentaux qui attendent que vous vous prononciez contre les pratiques islamiques ?

S.E. : Pour moi, le libéralisme est synonyme d’une recherche de la liberté et la quête de la liberté n’implique pas forcément d’aller contre une religion. Si quelqu’un attend de moi que je critique Dieu et la religion, alors il n’est pas libéral.

L.A.Z. : Depuis votre retour en Iran[4], le Nobel vous protège-t-il dans vos actions ? Cela a-t-il changé votre programme et vos possibilités d’action ?

S.E. : Le prix Nobel n’a rien modifié dans ma vie. Pour moi, la situation en Iran demeure la même. Les conservateurs ne m’appréciaient guère et cela n’a pas changé. Après avoir reçu le Nobel, je me suis rendue à l’université d’Al-Zahr où les conservateurs m’ont empêchée de donner une conférence. Ce qui m’était déjà arrivé auparavant.

L.A.Z. : Avez-vous le sentiment de pouvoir vous exprimer plus librement sans être menacée par les conservateurs ?

S.E. : J’ai toujours dit ce que je pense et je ne m’exprime pas différemment. J’ai publié onze livres avant le Nobel.

L.A.Z. : On a affirmé que votre prix aiderait la cause des femmes en Iran et que vos actions gagneraient en efficacité.

S.E. : Le Nobel m’a donné une tribune plus large qui me permet de mieux me faire entendre en Iran et dans le monde. Mais il ne m’a valu aucune opportunité nouvelle, aucune concession que je pourrais mettre à profit. Deux heures après avoir reçu le Nobel, j’ai demandé que l’on libère les prisonniers politiques. Et j’ai réitéré cette demande à chaque fois que j’ai pris la parole. À ce jour, aucun prisonnier n’a été libéré. On ne m’a pas donné de clé d’or pour ouvrir les prisons des prisonniers politiques. Quand je vous dis que rien n’a changé, vous pouvez me croire.

L.A.Z. : Avez-vous l’ambition d’occuper un poste politique en Iran ?

S.E. : Jamais je ne m’associerai au gouvernement ou au système en place. Et j’espère bien demeurer avocate le restant de mes jours. Les droits de l’Homme remettent toujours en cause les gouvernements, parce que ce sont les gouvernements qui ne respectent pas les droits de l’Homme. Le travail d’un défenseur des droits de l’Homme est de s’opposer à certaines actions des gouvernements, de les interpeller pour qu’ils respectent les critères commandés par ces droits. En prenant part à un gouvernement, je me retrouverais dans l’impossibilité de défendre les droits de l’Homme. Je veux rester proche du peuple et être la porte-parole de ceux qui ont été réduits au silence.


[1] En Iran, les femmes représentent aujourd’hui environ la moitié des étudiants de l’enseignement supérieur, avec des estimations autour de 49 à 50% selon les années récentes. Historiquement, leur part a parfois été encore plus élevée, dépassant 60% à certaines périodes, ce qui montre une forte présence féminine à l’université malgré des variations selon les sources et les politiques éducatives.

[2] Le code pénal ratifié en 1370 du calendrier iranien correspond au Code pénal islamique de l’Iran, adopté en 1991. Il constitue l’ensemble principal des lois pénales du pays, basé sur la charia, et définit les crimes et leurs peines, incluant les sanctions religieuses (hudud), la rétribution (qisas), les compensations financières (diyeh) et les peines discrétionnaires (taʿzir), structurant ainsi le système judiciaire pénal iranien moderne.

[3] Le Majlis est le parlement iranien, officiellement appelé Assemblée consultative islamique, composé de 290 députés élus au suffrage direct. Il vote les lois, approuve le budget et contrôle le gouvernement, mais toutes ses décisions doivent être validées par le Conseil des gardiens sous l’égide du Guide Suprême, qui veille à leur conformité avec la charia et la constitution, limitant ainsi fortement l’indépendance du Majlis.

[4] Shirin Ebadi est retournée en Iran en octobre 2003, peu après avoir reçu le prix Nobel de la paix. Elle y a été accueillie par des milliers de personnes et a appelé à la libération des prisonniers politiques et à plus de démocratie. Cependant, depuis 2009, en raison de la répression accrue contre les défenseurs des droits humains, elle vit en exil, principalement au Royaume‑Uni, afin de poursuivre son engagement en faveur des droits humains.

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