À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?
Je lis quand je travaille. La lecture pour moi est toujours une recherche, jamais un passe-temps même si elle apporte des moments de plaisir. Je lis donc pour apprendre, comprendre, actualiser mes connaissances en tout genre et toujours selon l’angle du moment qui correspond le plus souvent au thème développé dans mon magazine. Donc je lis partout, sur toutes les surfaces – livres, magazines, écrans, téléphones – et sans aucun moment particulier : dans un avion, dans un lit, dans un Uber, sur mon bureau ou en attendant qu’on me passe le menu si je suis seul. La lecture pour moi n’est pas un rituel ni une passion, c’est l’accès au savoir, c’est-à dire l’exercice de ma liberté. Cela ne va pas sans anxiété face à l’immensité de la tâche, à la vitesse de l’information et à la confusion mentale dans laquelle souvent je me trouve, partagé entre des points de vue opposés, des esthétiques éclatées et des domaines de connaissance de plus en plus spécialisés. Il en va du plaisir de la découverte, ou de la redécouverte, mais aussi souvent de la douleur de n’être qu’au seuil d’un monde de connaissance que le temps qui m’est donné ne peut qu’effleurer. En ce sens, il n’y a pas de lecture heureuse mais le vrai malheur serait d’être privé de ces moments sans lesquels je ne serais plus rien qu’un petit robot répondant à ses e-mails.
Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?
Les livres, comme les rencontres, changent en permanence ma vie. Je n’ai pas le culte d’un livre, ni même d’un auteur mais pour vous faire plaisir, je vous répondrai : en philosophie, L’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari ; en littérature Le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell ; en sciences un livre sur le langage des abeilles que j’ai lu vers dix ans et, à peine plus âgé, vers treize, quatorze ans, tous les livres du marquis de Sade (édition Pauvert) avec les introductions auxquelles je ne comprenais rien de Foucault, Klossowski, etc. Chacun de ces livres, parmi mille autres, a sa raison intime et mystérieuse à laquelle je ne comprends pas toujours grand-chose mais tous ont le même effet sur moi : l’effet d’une cocaïne mentale.
Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?
À peu près tous, je n’ai jamais lu un classique de bout en bout, en dehors d’un impératif scolaire. Vous comprenez que l’idée même de classique coupe tout désir de curiosité et d’envie de lecture. Je n’ai jamais lu Sénèque, je ne sais pas si c’est un classique pour vous, mais je préfère ne pas le savoir, juste prononcer son nom me donne envie de le lire. Pour ceux qui aiment bien Proust, je suis désolé de leur dire que sa lecture au bout de trois pages m’a toujours ennuyé. Mais est-ce un classique ?
Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?
Il n’y a pas de mauvais livres, il n’y a que des mauvais lecteurs. Évidemment que j’aime les mauvais livres, principalement les biographies et autobiographies un peu scandaleuses comme le livre de Christine Deviers-Joncour intitulé La Putain de la République. Il me revient parmi d’autres. J’aime quand un livre a énormément de succès public et qu’on est forcé à le lire même si on le trouve nul. Cela crée un plaisir paradoxal qui me réjouit et qui est très contemporain. Je pense par exemple aux récents romans de Michel Houellebecq : un grand auteur de mauvais livres. (Deviendront-ils des classiques ?) Et pour compléter ma réponse, je dirais qu’il n’y a pas, en fait, de mauvais livres, il y a des auteurs sans esprit et je ne m’intéresse qu’à l’esprit des gens, à l’esprit du temps, et pour finir avec Houellebecq, grand esprit, capteur de l’esprit du temps.
Comment lisez-vous, Olivier Zahm ?
par Olivier Zahm
29 septembre 2026
L’écrivain, éditeur, critique d’art, photographe et créateur de Purple Magazine, Olivier Zahm, répond à notre enquête sur la littérature.
À quel moment de la journée, de la semaine, de l’année, de la vie lisez-vous le plus volontiers ?
Je lis quand je travaille. La lecture pour moi est toujours une recherche, jamais un passe-temps même si elle apporte des moments de plaisir. Je lis donc pour apprendre, comprendre, actualiser mes connaissances en tout genre et toujours selon l’angle du moment qui correspond le plus souvent au thème développé dans mon magazine. Donc je lis partout, sur toutes les surfaces – livres, magazines, écrans, téléphones – et sans aucun moment particulier : dans un avion, dans un lit, dans un Uber, sur mon bureau ou en attendant qu’on me passe le menu si je suis seul. La lecture pour moi n’est pas un rituel ni une passion, c’est l’accès au savoir, c’est-à dire l’exercice de ma liberté. Cela ne va pas sans anxiété face à l’immensité de la tâche, à la vitesse de l’information et à la confusion mentale dans laquelle souvent je me trouve, partagé entre des points de vue opposés, des esthétiques éclatées et des domaines de connaissance de plus en plus spécialisés. Il en va du plaisir de la découverte, ou de la redécouverte, mais aussi souvent de la douleur de n’être qu’au seuil d’un monde de connaissance que le temps qui m’est donné ne peut qu’effleurer. En ce sens, il n’y a pas de lecture heureuse mais le vrai malheur serait d’être privé de ces moments sans lesquels je ne serais plus rien qu’un petit robot répondant à ses e-mails.
Y a-t-il des livres dont vous puissiez dire qu’ils ont changé votre vie ? Dans ce cas, pourquoi ?
Les livres, comme les rencontres, changent en permanence ma vie. Je n’ai pas le culte d’un livre, ni même d’un auteur mais pour vous faire plaisir, je vous répondrai : en philosophie, L’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari ; en littérature Le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell ; en sciences un livre sur le langage des abeilles que j’ai lu vers dix ans et, à peine plus âgé, vers treize, quatorze ans, tous les livres du marquis de Sade (édition Pauvert) avec les introductions auxquelles je ne comprenais rien de Foucault, Klossowski, etc. Chacun de ces livres, parmi mille autres, a sa raison intime et mystérieuse à laquelle je ne comprends pas toujours grand-chose mais tous ont le même effet sur moi : l’effet d’une cocaïne mentale.
Y a-t-il un grand classique – ou plusieurs – dans lequel vous n’avez jamais eu le goût d’entrer ?
À peu près tous, je n’ai jamais lu un classique de bout en bout, en dehors d’un impératif scolaire. Vous comprenez que l’idée même de classique coupe tout désir de curiosité et d’envie de lecture. Je n’ai jamais lu Sénèque, je ne sais pas si c’est un classique pour vous, mais je préfère ne pas le savoir, juste prononcer son nom me donne envie de le lire. Pour ceux qui aiment bien Proust, je suis désolé de leur dire que sa lecture au bout de trois pages m’a toujours ennuyé. Mais est-ce un classique ?
Vous est-il arrivé d’aimer des mauvais livres ? Si oui, pourquoi ?
Il n’y a pas de mauvais livres, il n’y a que des mauvais lecteurs. Évidemment que j’aime les mauvais livres, principalement les biographies et autobiographies un peu scandaleuses comme le livre de Christine Deviers-Joncour intitulé La Putain de la République. Il me revient parmi d’autres. J’aime quand un livre a énormément de succès public et qu’on est forcé à le lire même si on le trouve nul. Cela crée un plaisir paradoxal qui me réjouit et qui est très contemporain. Je pense par exemple aux récents romans de Michel Houellebecq : un grand auteur de mauvais livres. (Deviendront-ils des classiques ?) Et pour compléter ma réponse, je dirais qu’il n’y a pas, en fait, de mauvais livres, il y a des auteurs sans esprit et je ne m’intéresse qu’à l’esprit des gens, à l’esprit du temps, et pour finir avec Houellebecq, grand esprit, capteur de l’esprit du temps.