L’été 2026 s’achève et, comme tous les étés, il nous échappe déjà et il ne reviendra plus. Tel est le destin de chaque été : il aura été heureux, tragique, léger, mélancolique ou ennuyeux – parfois un peu tout cela à la fois.
Il y a cent ans, l’été 1926 touchait lui aussi à sa fin. Rainer Maria Rilke ignorait encore que ce serait son dernier, car il mourrait quelques mois plus tard. Ce fut aussi l’unique été de sa correspondance passionnée avec Marina Tsvétaïeva, débutée le 3 mai 1926 et interrompue le 7 novembre 1926, même si la poétesse devait encore lui adresser une dernière lettre le 31 décembre, deux jours après sa mort.
L’été suspend volontiers la vie ordinaire ; peut-être est-ce pour cela qu’il est, depuis toujours, la saison de l’amour. N’est-ce pas, après tout, ce qu’on lui demande : nous soustraire quelque temps à notre propre vie, de préférence par la grâce d’une rencontre ? On quitte sa ville ou sa campagne, ses habitudes et ses obligations pour entrer dans une existence davantage offerte aux hasards. Amours de plage, liaisons inattendues, grandes passions ou fièvres éphémères des corps : les étés donnent des permissions nouvelles, des existences provisoires que l’on s’invente parfois pour mieux supporter le quotidien – du moins est-ce là ce que le cœur de l’homme espère secrètement, quand bien même la vie lui refuse la liberté d’échapper à ce qui l’enferme. L’été est comme les amants adultères, selon Novalis : il accorde une « autre vie ».
C’est par l’intermédiaire de Boris Pasternak que Marina Tsvétaïeva entre en contact avec Rilke ; de cette rencontre épistolaire naît un échange à trois, ardent et passionné, mais parfois cruel – Tsvétaïeva écrit à Rilke : « Boris t’a offert à moi. Et, à peine reçu, je veux t’avoir pour moi toute seule. Assez laid. » Mais la vraie singularité de cette correspondance, c’est l’absence : ces deux immenses poètes ne se sont jamais vus ; tout leur amour tient dans ces seize lettres d’un été. Rilke et Tsvétaïeva n’ont ni baisers ni lendemains communs ; ils s’inventent leur amour avec des mots et laissent la solitude et la poésie modifier leur expérience du monde.

Cet été-là, leur correspondance devient leur promesse d’arrachement au quotidien, par la force du verbe. Marina a fui Paris pour rejoindre la Vendée, où elle vit pauvrement, sans le sou, avec ses enfants, tandis que Rainer, malade, séjourne en Suisse, dans une station thermale où il a ses habitudes. Mais de ce présent, ils parlent à peine : il affleure tout juste dans leurs échanges. Tsvétaïeva sait que Rilke est malade, sans mesurer la gravité de son état ; elle l’interroge pourtant à ce sujet, sans obtenir de réponse. C’est que la maladie, l’argent, les corvées domestiques n’appartiennent pas au monde de l’amour qu’ils sont en train de construire. Marina Tsvétaïeva est bouleversante dans sa manière d’illustrer cette échappée hors de la vie ordinaire ; dès sa deuxième lettre, elle lui écrit : « Savez-vous comment aujourd’hui (le 10) j’ai reçu vos livres ? Les enfants dormaient encore (7 heures du matin) je me suis levée tout à coup et j’ai couru à la porte (…) » Qui, aujourd’hui, attend encore le facteur ? L’échange amoureux et épistolaire suffisait à ouvrir une vie à côté de la vie – ou, pour les âmes romantiques, une vie dans la vie.
Car l’amour, ici, n’est pas seulement l’objet de la correspondance : il en est le prétexte sacré ; quoi de plus favorable à la création littéraire ? Tsvétaïeva plante le décor d’emblée : elle n’aime pas Rilke comme on aime un homme, mais comme « la poésie incarnée ». Ce n’est bien sûr pas la première fois qu’on aime en lui le poète avant l’homme ; Lou Andreas-Salomé l’avait déjà façonné jusque dans le choix de son propre prénom (René est devenu Rainer). Tsvétaïeva, elle, n’a rien à changer, elle aime simplement le « phénomène d’amour pur et divin » qu’il est. À cette admiration quasi religieuse, Rilke répond autrement ; moins exalté, moins ardent dans son expression, il n’en est pas moins ému et reconnaît en la poétesse son égale. Il lui dédie d’ailleurs une magnifique « Élégie ».
Leur passion est pure. On pourrait être tenté d’objecter que c’est facile, qu’elle l’est, car elle n’a pas eu à affronter l’épreuve du réel, mais ce serait emprunter un malheureux raccourci, l’absence des corps n’ôtant rien à l’obscénité des mots. Les lettres d’Apollinaire à Madeleine Pagès, nées d’un hasard de voyage et traversées ensuite d’une sensualité incandescente, alors que les deux amants ne s’étaient rencontrés qu’une seule fois, en donnent le parfait exemple. Il est difficile de résister au plaisir de laisser parler Apollinaire lui-même, le 17 octobre 1915 : « (…) tes jambes divines m’offrent adorablement le calice parfumé et je m’attarde infiniment. Ton corps est secoué de soubresauts. Les spasmes succèdent aux spasmes jusqu’à ce que tu t’évanouisses sous [m]a caresse persistante (…). »
Les jeunes diraient peut-être aujourd’hui que l’amour platonique est « décoté », autrement dit passé de mode – ce qui est un étrange paradoxe à une époque où tant de corps, même dénudés sur la plage, se croisent sans se voir – penchés sur leurs téléphones, au diable les courbes des voisines et des voisins !
Cet amour est divin précisément parce qu’il est poésie. Marina l’écrit elle-même : « J’ai toujours traduit (désincarné !) mon corps en âme, et tellement magnifié l’amour “physique” – pour pouvoir l’aimer – que soudain de lui il n’est rien resté. » Elle veut bien « coucher » avec Rilke, mais elle le prévient aussitôt, elle n’entend pas user du sens commun : « Je t’aime et je veux coucher avec toi, cette concision n’est pas permise à l’amitié. Mais je le dis d’une autre voix, presque dans le sommeil, profondément dans le sommeil. Je sonne tout autre chose que la passion. Si tu me prenais contre toi, tu prendrais contre toi – les plus déserts lieux. » Tout est là : l’aveu le plus charnel se dérobe dans l’exil ; le désir est trop haut pour s’abaisser dans le corps – alors autant le laisser subsister sur le piédestal des poètes. Marina et Rainer s’élèvent, ils « volent ».
Chez Tsvétaïeva, cet amour ne pouvait s’écrire dans n’importe quelle langue : il fallait que les mots eux-mêmes recherchent l’élévation ; elle choisit donc l’allemand, refusant le français car « de toi à moi rien ne doit couler. Voler – oui ! Et sinon – plutôt buter et broncher ». L’envol plutôt que la fluidité (et la facilité). Sinon, qu’il trébuche, qu’il se brise même, ce sera toujours mieux que de rentrer dans le rang.
Mais le rêve finit par chercher un lieu : le 14 août 1926, Marina ordonne, impérieuse : « Rainer, il faut que cet hiver nous nous rencontrions, quelque part dans la Savoye française (…) Dans une petite ville, Rainer. » Rilke lui répond par trois grands « oui ». On comprend que Tsvétaïeva et Rilke aient rêvé de leurs amours en Savoie, la poétesse y croit « comme au Royaume des cieux ». La Savoie ne se raconte pas ; elle se respire comme un air pur qui cogne au fond des poumons et vous laisse un peu ivre sans avoir bu. Là-haut, les montagnes se tiennent debout, vieux patriarches taiseux, les épaules couvertes de mélèzes, le crâne dans la neige des sommets. Le matin, quand la brume traîne encore au creux des vallées, on sent les odeurs tenaces des sous-bois, mêlées à celles du foin cuit la veille au soleil. Les villages, eux, s’accrochent aux pentes avec un entêtement qui confine parfois au désespoir, comme s’ils craignaient qu’un jour plus personne ne vînt jusqu’à eux. Mais qu’importe : ils resteront là, fiers, droits, obstinés dans leur solitude. L’été, en Savoie, est un petit miracle ; l’herbe est truffée de gentianes bleues. Et de trèfles violets qu’on cueille et mâche du bout des dents, jusqu’à sentir sur les lèvres leur douceur sucrée. Il y a aussi des multitudes d’œillets sauvages qu’on n’oserait pas écraser, mais tant pis ; il en repousse partout et si vite qu’on a l’impression que le temps leur est compté.
Le temps, ce grand ami et ennemi des poètes… Marina pressent qu’il ne leur en reste déjà plus beaucoup. Elle cherche pourtant une issue, invente des possibilités : avant le mois d’octobre, dans le Sud ; en octobre, à Paris ; puis, en novembre, là où Rilke le souhaitera. Comme beaucoup d’amours d’été, accomplies ou non, celui des deux poètes survit en se projetant dans d’autres saisons.
Marina avait raison : la Savoie resterait leur Royaume des cieux, ce lieu promis et désiré, mais inatteignable.
« Cher Rainer, / C’est ici que je vis. / – Est-ce que tu m’aimes encore ? » L’été 1926 se termine en réalité le 7 novembre, sur cette note douloureuse de carte postale. Combien d’amours d’été se sont achevées sur cette interrogation ? Combien de lettres, de textos, d’appels ou de rendez-vous d’adieu ont tremblé autour de cette inquiétude vertigineuse ?
La rencontre entre les deux poètes n’aura pas lieu : Marina lui écrira encore, une dernière fois, le 31 décembre 1926. Son Rainer est mort. Mais il restera à la postérité ces lettres d’un été, ces flammes d’amour et de solitude jetées à l’encre noire dans le ciel.
