Il faisait très chaud, à Deauville, en ces derniers jours de mai 2026 ; une chaleur sèche qui accablait les rues et les passants. L’air se gonflait de feu et donnait corps à la nostalgie et à l’angoisse.

En début de soirée, alors que je sortais ma chienne, le vrombissement lointain d’un camion m’a soudain ramenée au roulement des voitures qui surplombaient Neve Zohar, ce village enfoui au point le plus bas de la terre, sur les rives de la mer Morte. Leur écho y est incessant ; il rebondit contre les falaises du désert et s’échoue dans cette cuve de sel. J’ai fermé les yeux et m’y suis retrouvée, le temps de quelques secondes. Tout se taisait, de la rumeur des oiseaux à mes chagrins les plus profonds. Les troupeaux de moutons dansaient devant moi, le silence de la mer sans ressac bourdonnait à mes oreilles, et ma poitrine brûlait de la grâce reçue face à cet horizon d’or. Une ivresse plus douce que les coulées de miel et de vin glissait sous ma peau.

Il n’a fallu qu’une sonnerie de téléphone pour dissiper ce mirage et me rendre à la réalité, brutale. Un ami m’apprenait qu’un homme avait proféré des menaces de mort et des injures à l’encontre de la communauté juive, sur les Planches de Deauville, dans l’après-midi du lundi 25 mai.

Une fois notre appel terminé, je me suis empressée de consulter les vidéos qui circulaient déjà sur internet. On y voyait un homme de trente ans à peine, torse nu, le corps tendu par l’appel du meurtre, vociférant au milieu de la foule. Il ne se contentait pas d’invectiver les passants au hasard, il cherchait les juifs, les insultait, les traquait : « Au nom d’Allah, je vais les tuer », criait-il, ou encore « Sales juifs ». Sa bouche vomissait des outrages à n’en plus finir. Puis vint ce propos, révélateur d’une obsession qui gagne les esprits et se dissimule de moins en moins : « Il n’y a que des juifs ici ! »

A Deauville comme ailleurs, il y a « trop » de juifs. A l’échelle mondiale, on compte quinze millions de juifs sur huit milliards d’individus, soit 0,19 % de la population. Mais c’est toujours trop. Il faudrait les chasser, les éradiquer jusqu’au dernier, vieille antienne des siècles meurtriers.

Nous sommes habitués à vivre dans cet état de violence permanent. Ce n’est pas que cette habitude révèle une quelconque indifférence ; au contraire, elle traduit l’ancienneté de la menace et la familiarité forcée avec la peur, que nos aïeux nous ont transmise en héritage comme une seconde langue apprise pour survivre à l’angoisse.

Et pourtant, même lorsqu’on croit avoir apprivoisé ces tourments, certains lieux accusent plus violemment le contraste. La haine n’a eu que faire de ce décor paisible qu’est Deauville, ville élégante où toutes les communautés se croisent avec amitié depuis toujours. Ce jour-là, de nombreuses familles, installées sous les parasols emblématiques, ont assisté à la scène, dont de jeunes enfants, tétanisés, qui apprennent dès leur plus jeune âge qu’ils sont des cibles potentielles parce que juifs. Le danger peut surgir entre un jeu de ballons et une glace fondue. 

Cet homme n’est pas passé à l’acte – attendait-il une heure plus propice ? Lui faudrait-il encore quelques années, quelques permissions de plus accordées à sa haine, avant que ses pulsions meurtrières n’aient définitivement anéanti tout sentiment d’humanité ? Ses semblables, gagnés par la rage antisémite, pullulent partout, en France et en dehors. Ils semblent inarrêtables – certains diraient qu’ils le sont déjàmais je me refuse à dresser ce constat sans appel. Par naïveté, peut-être, mais surtout parce qu’il serait intolérable de consentir à la victoire de la haine sans retour.

Se pose alors inéluctablement cette question : comment mieux vivre quand cette haine projette sur chaque rue et chaque plage, l’ombre possible d’un massacre ? La poésie et le rêve sont mes refuges les plus sûrs – et, paradoxalement, Eretz Israël aussi.

Mais depuis que la guerre s’est intensifiée, les vols pour Tel-Aviv se font rares, presque inexistants, ou à des prix prohibitifs qui empêchent tout départ. Je regarde tous les jours, sans succès. Ne pas pouvoir rejoindre sa patrie quand on y a laissé une part de soi est un déchirement, même si je sais que cet empêchement est temporaire. Je n’ose imaginer la souffrance de tous les déracinés du monde, de ceux qui portent en eux un pays aimé sans pouvoir jamais le rejoindre.

La terre des prophètes n’est pas une terre de repos : la menace pèse sur la tête de tous les Israéliens avec une effroyable constance. Et, malgré cela, elle porte des promesses par milliers, les unes enfouies dans le sol et les autres tendues dans le ciel. La beauté y est partout – les vieillards et les jeunes filles qui fêtent Shabbat dans des synagogues enclavées entre deux ruelles sales, les reliefs du désert où des solitudes se perdent, les oliviers qui rougissent au soleil, les cris des enfants qui convoquent l’espoir… Des plaines les plus arides aux vallées les plus verdoyantes, des villes les plus denses aux villages les plus dépeuplés, tout est prétexte à la réjouissance de l’âme. C’est sans doute cela que les antisémites ne peuvent pardonner aux juifs ; non pas d’exister, mais de continuer à bénir la vie quand tout semblait avoir été organisé pour l’anéantir.

J’ai les yeux tournés vers ce que je crois être, par instants, le fruit entier de mon imagination ; ai-je bien vu ces terres brûlantes, ou les ai-je seulement rêvées ? Quiconque revient d’Israël, et en particulier de Jérusalem, se demande s’il n’a pas traversé un songe. Chaque pierre est un poème de l’éternel, chaque morceau de ciel une épiphanie. 

Le pain d’Israël, c’est la nourriture des anges. 

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