Pour ce qui me concerne, les vingt années à venir ne comptent pas ; j’ai du travail. Pour dix ans, restons organiquement raisonnables… J’ai non seulement des textes à faire, dont je vois en quelque sorte le vide devant moi, les poches de vide, mais j’ai aussi ce que j’ai fait, qui est inédit, et que j’ai décidé de refaire, de retravailler : ce sont des espaces pleins. J’ai deux espaces devant moi : l’espace vide, très attractif, de ce que je vais produire de vraiment neuf, et cet autre bloc qui est celui des inédits à retravailler. C’est presque visuel. Le plus tentant et le plus mystérieux étant ce qui reste vide pour l’instant… et que l’Histoire pourra transformer.
Le reste, c’est la nouvelle génération qui fera l’avenir – il ne faut pas l’oublier. Car l’Histoire est tout de même faite par les individus, soit restant individus, soit devenant collectifs. Quand les prévisionnistes imaginent le monde, ils oublient souvent cette donnée élémentaire, qui est que le futur est fait par des individus, les individus du futur, qui ne sont pas nous, même si notre génération aura une influence sur les générations ultérieures. Mais on ne peut envisager l’avenir sans penser à ce qu’éprouvent les individus jeunes. On peut l’appréhender quand on sait entendre : c’est dans la voix des êtres humains qu’on peut imaginer l’avenir. Pour moi, en tout cas, qui suis très musical, c’est dans le débit de voix des jeunes que l’on peut imaginer ce qu’ils sont capables de faire – car cela sort de leurs entrailles. C’est tout de même dans les entrailles que l’avenir se situe. Tout vient des entrailles… le cerveau, pour qui sait penser au-delà de la norme, est une entraille. C’est en imaginant ces voix devenir adultes, se poser, s’épaissir, devenir plus brutales ou plus douces, que l’on peut imaginer ce qu’elles feront du monde.
Certaines voix sont très lointaines pour nous, souvent les voix de la faim : quand on imagine le futur, on doit aussi l’imaginer dans ses besoins naturels les plus immédiats. Or on est très loin, à ce compte. La faim m’obsède : avant même l’abri, c’est le besoin premier, juste après le besoin d’oxygène. L’avenir du monde est vraiment lié à la question de la faim. Et apparemment, c’est une question qui n’est jamais résolue. Je ne suis pas très environnemental, « démographomane », si je puis dire. Mais il y a tout de même cette réalité de la masse d’individus toujours croissante, et cette obligation de créer toujours de nouveaux espaces de culture – et les mers et les océans pollués… Je lis peu là-dessus mais je regarde beaucoup les cartes : je redoute beaucoup l’idéologie écologiste, qui me paraît recouvrir « agréablement » une problématique qui a été celle de ma génération, la liberté, des individus et des peuples.
Il y a une grande part de vérité dans l’écologie profonde, pas l’écologie politique : pour l’instant encore, l’homme est encore tributaire de ce qu’il doit manger et qui ne pousse que sur la terre. Le corps humain n’est-il fait que pour une alimentation qui ne vient que de la terre – ou de la mer ? C’est une réalité qui dure depuis des centaines de milliers d’années. Est-ce que le corps humain tel qu’il est maintenant est en mesure de ne manger que des productions plus ou moins artificielles ? Je n’ai pas la religion de l’authentique : il y a une certaine beauté, mais si l’on peut s’en sortir autrement… C’est une question biologique : est-ce que le corps humain tel qu’il est encore fait est en mesure de n’assimiler que des nourritures nouvelles ? il suffit de regarder comme dans nos pays on a pu croire quasiment se passer d’agriculture : on a rendu la vie des paysans difficile. Voyez comment les paysans sont vus dans l’idéologie actuelle : les paysans, c’est Pétain. Alors que c’est tout de même capital… et les paysans d’aujourd’hui sont bien plus modernes que bien des intellectuels. On voit bien qu’on en revient, maintenant, du tout industriel : j’aurai assisté quasiment à la fin de l’exode rural, une grande obsession de mon père, qui a fait beaucoup contre cela dans son canton, et la fin de l’illusion de l’agriculture industrielle. On revient à l’agriculture de proximité. On en revient presque au petit lopin de terre autour de la maison. Et le monde peut redevenir quelque chose de ce genre. Il y a eu dans le passé, par exemple, dans l’Empire romain, des crises financières très graves liées à la main-d’œuvre servile et à la propriété : cela s’est effondré cadastralement, socialement, économiquement. L’Europe romaine s’est retransformée en régions, en « villas » – qui ont donné nos villages.
Il faut regarder avec beaucoup d’intérêt ces choses sur lesquelles on est un peu méprisant : les coopératives, les ventes à la ferme, directes, de producteurs à consommateurs. Ce sont des petits signes qu’il faut regarder avec beaucoup d’attention : ils sont symptomatiques d’une crainte. De même pour la pêche : cela devient un casse-tête effrayant. Je pense que la consommation de la viande va se restreindre – déjà, par rapport à ce que j’ai vécu quand j’étais enfant, il y a un progrès considérable dans la considération de l’animal : il n’y a plus d’animaux de trait – du moins en Occident, et beaucoup de gens se posent des questions sur l’origine vivante de la viande.
Je pense aux besoins premiers : la faim est le besoin premier, avec l’air. Et comme c’est un problème pour une grande partie de l’humanité encore, il y a des famines très spectaculaires, et une sorte de faim endémique, dans beaucoup de lieux, c’est un signe du futur. On peut prévoir l’avenir en tirant des fils : pour ma part, je tire celui-là. Parce que la faim est une chose abominable, terrifiante : cela rend extraordinairement réceptif à toutes les barbaries idéologiques, cela rend criminel, cela abrutit, avilit l’homme. En même temps, quelquefois, cela le grandit : certaines populations ont su admirablement « gérer », comme on dit aujourd’hui, les privations, comme certaines peuplades nomades. C’est le résultat d’une ascèse : ces populations nomades, qui « se contentent de peu », comme on dit, de lait de chamelle et de dattes, ont su faire avec les éléments dans lesquels ils circulent. Ils ont su être frugaux. Beaucoup de peuples ont su limiter leur faim, et ont transmis cela. Le monde futur, pour moi, est inséparable de cette question de la faim. C’est un besoin qui revient toutes les six heures, même dans les populations qui y sont habituées : c’est comme le désir sexuel – mais celui-là, on peut se passer de le satisfaire ; la faim, non. Quand on a faim, on applaudit au premier braillard venu, parce qu’il peut apporter à manger : le premier Hitler agit dans une Allemagne qui crève la faim, qui fait la queue devant les soupes populaires. On espère de celui qui parle le plus fort qu’il apportera des structures qui permettront de vaincre le manque. Et c’est la parole du diable qui remplit le ventre vide au lieu que la parole divine remplit celui du mystique en ascèse.
Il est infiniment cruel, quand vous êtes jeune et que vous avez faim, de passer dans une ville avec des cuisines en sous-sol qui diffusent des odeurs de rôti, de grillé surtout… J’ai fait cette expérience. Ce n’est pas de la gourmandise, c’est de la faim. Vous rentrez chez vous : vous avez une bouteille d’huile, du pain et du sel. C’est déjà cela, mais c’est un peu juste. Il faut avoir connu le rationnement, la « ration ». Il faut savoir ce que cela peut donner, chez des gens qui n’ont plus que le quart, le cinquième d’une ration. Cette histoire de cannibalisme dans un avion dans les Andes, c’est un fait capital de l’humanité. À l’heure où l’on parle, il y a des cas de cannibalisme : c’est soigneusement caché par les médias, mais il y a des coins très reculés, et pas si reculés que ça, où il y a du cannibalisme. Il y a eu d’atroces cas, dans les camps de prisonniers soviétiques : les nazis les entouraient de barbelés, sans rien, et ils finissaient par se manger entre eux – ce qui faisait rire Goering. Nous sommes tous de même extraordinairement fragiles, car, quel que soit notre degré de civilisation, nous sommes tributaires de ces douze heures de répit maximum que nous laisse la faim. Nous aurons faim dans six heures, très faim dans douze heures, et dans vingt-quatre heures… C’est tout de même extrêmement déstabilisant… On peut mettre toutes les musiques merveilleuses, du Debussy, du Bach, entendre lire les textes les plus magnifiques, cette chose sera là : elle crispe les boyaux, on gémit. On souffre de la faim, comme on souffre du manque d’air. Ce n’est pas qu’une souffrance psychique, c’est aussi une souffrance organique. Sauf la manne dans le désert, la nourriture ne tombe pas du ciel.
La question des OGM est très importante : c’est évidemment une tentation que l’on peut parfaitement comprendre. Ou la nutrition chimique, par exemple. On pourrait se demander ce que produirait une génération d’artistes nourrie seulement à la pilule. On n’aurait plus de problèmes de transit, peut-être beaucoup plus de temps pour produire, mais qu’est-ce que l’on produirait ? On produit avec son état organique. La production artistique est la production d’un corps. Et, dans une interview par exemple, il suffit peut-être d’une petite indisposition organique pour vous faire choisir un adjectif au lieu d’un autre, un fait au lieu d’un autre…
