J’attendais cet anniversaire avec une émotion presque filiale. Deux cent cinquante ans. Un quart de millénaire. Une des très rares nations dont on puisse dire, sans emphase, qu’elle est née d’une idée avant de devenir un territoire. Un pays qui est une promesse avant d’être un enracinement ou même un way of life. Et le dernier chapitre d’une aventure qui commence à Troie, lorsque des survivants emportent avec eux les pénates d’une cité détruite ; qui se poursuit à Rome où l’on rend vie à cette mémoire transformée en empire de la raison et du droit ; qui traverse l’Europe inventant la liberté de conscience, l’esprit critique, les Lumières ; et qui trouve, de l’autre côté de l’Atlantique, son accomplissement politique et moral. Les États-Unis sont cette apothéose. Ils sont cette civilisation qui ne se contente pas de durer, mais qui recommence et se réinvente sans cesse. Ils furent, pour cela, l’arsenal mondial de la démocratie contribuant à terrasser le nazisme, puis le soviétisme. Ils ont accueilli des proscrits, des exilés, des dissidents, des écrivains, des savants, des rêveurs. Ils ont été, et sont encore, la patrie d’âme et de cœur de tous les affligés et exténués, à commencer par les Juifs, se pressant aux portes d’une ville où veille une statue de la Liberté. Ils ont mené, dans les années soixante du siècle dernier, une bataille pour les droits civiques où furent réparés, avec une grandeur rare, les crimes commis en commun et sur lesquels, comme souvent, la nouvelle nation s’était fondée. Voilà ce que j’espérais célébrer. Non l’anniversaire d’une puissance, mais celui d’une certaine idée de la civilisation et du monde.

Et puis il y a le spectacle navrant auquel nous assistons. L’homme appelé à présider ce deux cent cinquantième anniversaire semble avoir été choisi, non pour le fêter, mais pour le profaner. Il ne tient plus, fût-ce d’une main hésitante et incertaine, le fil d’or qui reliait le nouveau monde à l’ancien, mais le rompt. Donald Trump, puisqu’il s’agit de lui, n’est pas l’héritier, même lointain, de ces Pères fondateurs dont j’ai souvent dit, ici, que L’Énéide de Virgile était le livre de chevet, mais il leur tourne le dos. Il n’est même pas certain qu’il ait toujours à cœur de gouverner, fût-ce de manière erratique, cette république américaine tant il semble absorbé, dans des proportions inédites et quasi impensables, par ses intérêts, ses passions, ses caprices. Et il ressemble moins à George Washington, Ronald Reagan ou même George Bush père et fils qu’à ces empereurs romains de la décadence héritant d’un monde immense sans avoir ni le génie de le comprendre ni le souci de le transmettre. Gestionnaire de faillite désirée. Entrepreneur en démolition. Le rêve américain réduit à une grimace dorée. La fête de l’indépendance américaine devenue une parade narcissique où la plus grande démocratie du monde cesse de regarder vers l’horizon pour contempler dans un miroir hideux son reflet le plus kitsch. Et, en guise d’apothéose, un lâchage de l’Europe, de l’Ukraine, d’Israël, de tous les alliés des États-Unis – et l’invention, en conséquence, de cet oxymore : un Munich américain et, dès lors, quasi mondial. Quelle pitié !

Mais le plus inquiétant est peut-être ailleurs. Car on aimerait croire qu’il suffit d’attendre et que, comme toujours en démocratie, l’alternance nous délivrera du pire. Or l’alternance, elle aussi, se dérobe. Une part croissante du Parti démocrate semble fascinée par une autre forme de vulgarité et d’égarement. Et c’est ce « phénomène Mamdani » dont on avait voulu penser qu’il était une fantaisie urbaine, un accident de l’Histoire limité au laboratoire new-yorkais, mais qui est en train de métastaser du Michigan au Colorado… Ces démocrates-là cèdent à une politique des identités et des races où la démocratie libérale devient suspecte. Ils jettent par-dessus bord les grands principes universalistes et égalitaires qui fondèrent la bataille pour les droits civiques chers à Martin Luther King. Au lieu de défendre l’Occident contre les puissances illibérales et autoritaires qui le combattent, ils le désignent comme le premier coupable à clouer au pilori de leur progressisme dévoyé. Et ils font de la haine d’Israël, de la distinction entre les « bons » et les « mauvais » Juifs et, finalement, de l’antisémitisme, leur nouvelle boussole politique. Ainsi, ce café de Brooklyn où l’on avoue sans honte qu’on aurait refusé de servir tel représentant démocrate si l’on avait su qu’il était juif… Ce sénateur de Californie chassé d’une marche des fiertés LGBT parce qu’il est suspect de sympathie pour Israël et a, de ce fait, « cessé d’être queer » … Et puis cet appel à « globaliser l’Intifada » qui devient, dans un nombre croissant de campus, le test suprême de pureté idéologique… Ainsi, le piège se referme. Face à un trumpisme qui caricature l’Amérique jusqu’à la rendre méconnaissable se dresse une gauche qui ne croit plus à sa pastorale et la défigure à son tour. Double naufrage.

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