La Vénus au fourreau noir

Un soir à Buenos Aires, je rentrais chez moi, c’était assez tard dans la nuit. À quelques mètres de mon domicile, se trouve un club échangiste qui s’appelle La Luna ou Moon et je suis obligé de passer devant sa porte qui conduit à un sous-sol. L’ironie veut que ce local soit voisin d’un magasin de matelas devant la porte duquel la nuit dorment des sans-abri. Bref, alors que je passais devant le club échangiste, j’en ai vu sortir une femme excessivement brune, avec une abondante chevelure : une silhouette forte, mais élégante, juchée sur des talons aiguilles. Elle fumait une longue cigarette, elle a salué le videur, d’une voix rauque. « Bonsoir, bonsoir. » Je me suis discrètement arrêté pour voir où elle allait. Elle se dirigeait d’un pas assuré vers un taxi stationné en face de La Luna, le taxi était vide. Elle a ouvert la porte du côté du chauffeur et elle s’est mise au volant : c’était, si l’on peut le dire, un banal chauffeur de taxi. Sans hésiter, il a démarré pour filer à toute allure sur une centaine de mètres. Puis il s’est arrêté courtoisement pour prendre un client.

La bourgeoise hitchcockienne

On aurait dit Tippi Hedren. Elle se tenait devant un Maxi Kiosque (sorte d’épicerie, supérette, tabac), dans une des rues principales de la capitale argentine. Elle était accompagnée d’un enfant, un garçon d’une dizaine d’années, parfaitement habillé dans son uniforme d’école high class. Elle a acheté quelque chose. J’étais trop loin et je n’ai pas pu voir ce que c’était exactement. Elle a payé et a repris son chemin, en accélérant le pas, suivie docilement par l’enfant. C’est alors que la vendeuse indienne du Maxi Kiosque a abandonné sa tâche et a poursuivi la blonde au chignon impeccable. Elle l’a rattrapée au moment précis où l’élégante allait traverser l’artère principale.

Je me suis rapproché. J’ai pu voir s’allumer dans le regard de la bourgeoise la haine de quelqu’un qui considère que la personne qui l’interpelle n’est pas à la hauteur, n’a aucun droit de le faire.

L’autochtone, dont l’aspect contrastait avec le raffinement de la blonde, lui avait planté ses ongles dans le bras et ne lui permettait plus de faire un geste.

« Vous êtes folle ! a crié la blonde. Laissez-moi ! Je suis chrétienne ! »

Aussitôt un cercle de badauds s’est formé autour du trio. L’élégante tentait de se dégager des griffes de l’Indienne. L’enfant semblait flotter dans une autre stratosphère, comme s’il se contentait de regarder un écran de cinéma. Un policier s’est avancé. La blonde l’a supplié de la libérer de cette Indienne qui répétait une inlassable litanie : « Tu ne vas pas me faire ça à moi, tu ne vas pas me faire ça à moi ! »

« Nous sommes en proie à une pure folie ! », a protesté la blonde.

Cette fois, la fille brune a secoué la blonde avec force et sept maxi tablettes de chocolat sont tombées de sa veste. La bourgeoise a hurlé : « Quelqu’un les aura glissées dans ma poche. Si vous croyez que j’ai besoin de voler ! Je suis riche, moi ! » Les curieux s’étaient fait une tout autre opinion. Ils se disaient : « Regarde le petit. Regarde comme il est impassible. Il a l’habitude de cette voleuse. »

La blonde s’est abandonnée à une sorte de transe, entre épilepsie et préliminaires de crise cardiaque. « Laissez-moi ! Je crois en Dieu, je crois en la Vierge, je crois en la Bible ! Comment ces tablettes sont-elles arrivées là : seul le diable peut l’expliquer. »

Les curieux rajoutaient : « C’est une professionnelle. Sûrement qu’elle répète ses tirades chez elle. »

L’enfant était toujours ailleurs. La blonde a atteint un paroxysme d’hystérie qui a épouvanté le policier au point de le décider à appeler une ambulance. Les contorsions de la folle ont redoublé d’intensité.

La sirène de l’ambulance a fini par mettre un peu d’ordre dans cette chorégraphie collective. Les infirmiers ont sorti une civière à laquelle ils ont attaché l’agitée avec des courroies. L’enfant s’accrochait à sa mère, en laissant ses pieds ballants dans le vide. On a rentré la civière sur laquelle la folle ressemblait à une sainte dans sa niche face à une assemblée de fidèles en prière.

Soudain une autre femme, presque identique à la sainte dérangée, s’est frayé un chemin dans la foule et s’approchant de la blonde, l’a fixée dans les yeux en silence. Elle aussi était accompagnée d’un enfant. Cela aurait été un parfait miroir, si ce n’avait été un petit débile qui ne pouvait maintenir sa grosse tête droite.

J’ai décidé d’abandonner la scène et de me précipiter dans la Librairie Guadalquivir, spécialisée en cinéma et en théâtre. C’était le moment ou jamais de relire l’essai de François Truffaut sur Hitchcock. Je l’ai commandé. En repassant par le même carrefour, j’ai constaté que l’ambulance n’avait pas bougé. La blonde était ligotée sur sa civière. L’enfant, toujours ailleurs, attendait patiemment.

Le pasteur est mort

C’était un pasteur évangéliste, qui avait son temple dans une banlieue lointaine de Buenos Aires. Sans doute les lumières de la ville exerçaient-elles sur le saint homme une irrésistible attraction. C’est ainsi qu’il était arrivé en plein cœur de la ville, sur la Calle Corrientes, le Broadway de là-bas.

Il louait tous les lundis un café-théâtre, au premier étage d’un restaurant de grillades, appelé La Churrasquita (ce nom évoque la viande tendre d’une jeune vierge). Ce café-concert était un véritable antre, avec son plafond bas, recouvert d’une tuyauterie où les vedettes se prenaient souvent leurs hautes coiffures, ne manquant pas d’y perdre quelques plumes.

Le pasteur présentait son spectacle le lundi à 23 heures. Il l’avait intitulé Sermon, Plumes et Paillettes. Spectacle destiné à apporter la parole divine au cœur de la nuit, là où survivent les oubliés de la chance. Pour mieux capter les âmes perdues, il offrait un show, genre Las Vegas.

Les stars de cette revue étaient le quatuor qu’il formait avec sa femme et ses deux filles. Tandis qu’il officiait en Monsieur Loyal, sa pasteuresse de femme répondait par une présence silencieuse et tragique.

La cadette de la famille était danseuse : c’était la vedette du show, que l’on avait surnommée, sans scrupules, la « Petite Chatte Chaude ». Cette innocente proposait des numéros soft porno.

Quant à l’aînée, c’était la plus mystique. Devant un piano électrique, elle entonnait des chansons sirupeuses à la gloire du Seigneur, enveloppée dans de constantes volutes de fumée, venues des coulisses, éjectées comme autant de pets célestes. Son modèle était Céline Dion.

Le pasteur était un homme libre, qui laissait sa langue s’adapter à la situation. Il disait : « Ma mère est ici, dans la salle. Elle porte, comme il se doit, son cache-sexe. » Aux filles qui faisaient la quête, il conseillait : « Allez-y, montrez vos nichons, l’aumône sera plus généreuse ! » Il parlait de lui au féminin : « Quelqu’un m’a dit : Chérie, arrête de faire ta salope, sinon tu finiras en taule ! »

Sa cour des miracles était sans égale.

Monica Gonzales était présentée comme vedette du Teatro Maipo (les Folies Bergère de la capitale porteña). En réalité, elle n’avait jamais figuré sur aucune affiche du célèbre music-hall. Elle, Monica, apparaissait en soutien-gorge, pantalon d’intérieur, baskets.

Son numéro consistait à vouloir traverser les murs d’une chambre invisible. Elle se cognait mille fois contre ces murs imaginaires. Une autre star était le transsexuel Plata, de La Plata (la capitale de la province de Buenos Aires), récemment opéré. Marié à l’église. On présentait aussi son mari. Elle faisait un numéro de ménagère chaude, qui utilisait ses instruments de nettoyage pour se procurer du plaisir charnel.

Il y avait aussi Mariana A, un travesti aux seins tellement gros qu’elle était entraînée en avant par leur poids et en perdait l’équilibre. Mariana A avait pour obsession d’imiter la chanteuse Cher, dans un décor de miroirs sur roulettes qui la suivait dans tous ses mouvements. Mais elle ne savait pas où aller. Elle avait oublié les paroles des chansons qu’elle était censée chanter en play-back.

Il y avait aussi la Grosse avec le Nounours, un autre travelo, dont la fonction était de bénir l’auditoire, en le frappant avec sa peluche.

Et puis il y avait aussi les vraies stars de la cumbia : Pocho la Pantera, habillé de vinyle noir, avec sa perruque noir électrique. Il chantait My Way. Ricky Maravillas, homme-singe avec ses choristes ramassés dans des bidonvilles.

Lia Cruset, la reine incontestée de la cumbia, avec son physique imposant, aurait été capable de ressusciter Fellini rien qu’en posant ses fesses sur la pierre tombale. Son corps déformé par ses excès aurait pu être dessiné par le génie italien.

Lia était au-delà du bien et du mal. Elle chantait La Güera Salomé, avec une allure si détachée qu’on se demandait si ce n’était pas son propre fantôme qu’elle avait délégué sur scène. Dans les moments où elle ne chantait pas, elle traînait son micro par terre comme un misérable caniche toy.

Mon ami Juanito B était en charge des relations publiques du pasteur. Juanito donnait, au milieu de cette fête mystique, la médaille du Triomphe aux personnalités présentes. Il y avait toujours des problèmes avec cette médaille du Triomphe. Parfois elle était dans sa boîte, et cela voulait dire que l’assistant de Juanito récupérerait la boîte à la sortie et qu’on partirait sans rien. Ou bien la médaille n’était pas dans son écrin, et alors l’assistant soufflait à l’oreille de celui qu’on honorait : « Surtout, tu n’ouvres pas la boîte ! »

Le pasteur est mort à présent. La question de l’existence de la médaille dans la boîte pourrait se poser également pour le pasteur. Le corps du pasteur est-il vraiment dans son cercueil ?

Les dames de la pizzeria

La pizzeria Los Maestros se trouve en face de la place Vicente López, au cœur de Buenos Aires. Les imposants arbres de cette place répandent une agréable fraîcheur et un parfum d’été qui embaument les trottoirs environnants. Quelques tables sont mises devant la façade de Los Maestros et c’est ainsi qu’on peut profiter de la bonne pizza et des arbres.

À côté de ma table, un groupe de dames bourgeoises s’empiffraient. Ces reliques venaient de voir une pièce de théâtre d’un auteur hongrois et elles étaient en extase. Le contact avec le sublime leur permettait de descendre vers les pires banalités avec une surprenante aisance. La brise du soir transportait leurs phrases qui flottaient dans l’air, se mélangeant aux effluves de mozzarella, d’oignons, de tomates…

L’une d’elles a lancé : « Les pommes de terre paraguayennes sont devenues folles ! Elles sont si chères qu’il faut braquer une banque pour en acheter ! »

Une autre a fixé ses pensées sur un thème plus sérieux : l’incrustation d’un bidonville tout près du centre-ville. Elle a déclaré, d’humeur plutôt guerrière : « C’est l’affaire des militaires ! Il faut envoyer les tanks pour raser ce désordre urbain ! »

Une autre, plus artiste, pensait qu’il valait mieux encercler le bidonville d’un mur qui le cacherait à la vue des passants. Et que du reste, les écoliers et les artistes plasticiens pourraient décorer le mur et ainsi doter la ville d’une nouvelle œuvre d’art.

La plus sérieuse préférait parler politique internationale et elle se mit à critiquer la tenue vestimentaire d’Obama pour sa cérémonie d’investiture. Elle protestait parce que, selon elle, le président américain aurait porté un smoking avec des accessoires de frac, ou le contraire.

Une toute petite à l’accent vénézuélien dit : « Michelle Obama ne pourra jamais porter le vison. Elle se fera tuer si elle ose ! Quoique, ici aussi, en Argentine, on te tuerait si tu portais un vison, avec toute cette misère qui traîne dans les rues… On ne peut plus porter aucune fourrure. » Elle ajouta avec fierté : « Heureusement que mon vison est réversible. D’un côté, les poils de la bête, et de l’autre, imperméable. »

La plus silencieuse affirma soudain : « Aujourd’hui, il faut tricher pour survivre. »

La serveuse qui avait suivi ces échanges m’a soufflé à l’oreille : « C’est pour ça qu’elles sont seules ! »

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