À l’heure où, de tous côtés, l’époque célèbre l’effondrement et l’abaissement des grands règnes, pourquoi ne pas songer, avec l’énergie de quelques-uns et la complicité de quelques autres, à redéfinir une commune règle du jeu ? Ceux qui, de près ou de loin, comptent s’y employer nourrissent certes, et de longue date, une irréductible suspicion à l’endroit de toutes les initiatives et ambitions collectives. Ils fuient les chapelles. Se défient des slogans, des manifestes, des programmes. Ils savent que la pensée est une entreprise singulière, jamais aussi souveraine que lorsqu’elle s’établit à bonne distance des enthousiasmes. Bref, chacun selon son style, son itinéraire ou ses passions, ils avaient fait leur deuil de tout ce qui pouvait rappeler les logiques de cénacle ou les orthodoxies avant-gardistes. Aujourd’hui, pourtant, cette revue. C’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, cette aventure partagée. Ce qui mérite, à tout le moins, quelques mots d’explication.

Que cette naissance coïncide avec la mort soudaine, et à bien des égards énigmatique, des systèmes et de l’idée communistes, n’est bien entendu pas le fait du hasard. Il a été, ce communisme, le rêve des hommes avant d’être leur cauchemar. Il a hanté leurs vies. Subjugué leurs réflexions.

Par attraction ou répulsion, il a été l’astre fixe autour duquel tournaient leurs analyses, leurs révoltes, leurs désenchantements, leurs véhémences. Ce qui veut dire que sa faillite, mieux : que l’épuisement si rapide de tous les débats ou obsessions qu’il avait pu inspirer, scellent un événement immense qui laisse derrière lui ce vide qui a toujours été la trace des religions fraîchement défuntes. Ce vide, il fallait, non le remplir, mais l’explorer. Cette sortie du communisme appelait, au-delà des euphories, un authentique effort de pensée. C’est ce que se sont dit, un matin de novembre 1989, lendemain de la chute du Mur de Berlin, les quelques écrivains qui ont voulu cette revue.

D’autant qu’au même moment, des profondeurs de cette Europe qui, comme par enchantement, retrouvait liberté et identité, remontaient des voix qui n’étaient pas toutes, ni toujours, celles que l’on espérait. Ici, c’était une querelle tribale. Là, un ressentiment. Ailleurs, un antisémitisme qui ne craignait plus de s’afficher. Partout, d’un bout à l’autre de ce monde qui s’ébrouait, c’étaient des paroles très anciennes, longtemps gelées, qui, à la faveur de la débâcle, retrouvaient droit de cité. Si bien qu’il n’était pas exagéré de prévoir que l’Europe qui naîtrait du tumulte serait à nouveau divisée – non plus par une frontière d’empire délimitant deux sortes de pays aux régimes politiques opposés, mais par une ligne plus diffuse, plus insidieuse, qui passerait désormais à l’intérieur de chacun : d’un côté, une Europe nationaliste, identitaire, régressive, populiste ; de l’autre, une Europe ouverte, démocratique, cosmopolite. Là aussi, le choix était clair. L’alternative, peu douteuse. Il y avait un combat à mener. La Règle du Jeu entendait, à sa place, y contribuer.

Est-il besoin de préciser que cette ligne de partage n’épargne pas la France ? Et que, dans le Paris d’aujourd’hui, nombre de discours et de lapsus, de faux débats et de vrais dérapages, sont là pour nous redire que le populisme xénophobe n’est, hélas, pas absent de nos patrimoines idéologiques ? Les individus qui animent cette revue sont beaucoup trop soucieux des enjeux européens, ils sont trop convaincus que la vraie partie se joue ailleurs, sur des scènes bien plus vastes, pour s’attarder plus qu’il ne faut à cet aspect des choses. Reste que ce climat ne fut pas négligeable pour autant ; et que cette initiative n’aurait pas été de même nature si l’on n’avait senti comme un malaise dans le tour que prenait parfois le débat national – et un malaise qu’aucun des mots d’ordre, aucune des pensées ou des philosophies en cours, n’avaient apparemment, seuls, la force de dissiper. Soyons clairs : le populisme chauvin est aussi une tentation française. Et, face à cette tentation, nos éthiques minimales ne font à l’évidence plus le poids ; notre défense prudente, frileuse, des droits de l’homme est notoirement insuffisante ; en sorte que pourrait revenir le temps d’une vraie pensée critique, complexe, attentive à l’imprévisibilité du monde comme aux questions neuves qui en surgissent – et pour qui la démocratie n’aurait de sens qu’à être continuellement refondée, repensée, étendue.

On ajoutera enfin, au chapitre des professions de foi, que le choix de Paris comme base de cette revue, pour contingent qu’il puisse sembler, avait aussi quelques raisons. Non qu’elle n’ait pas sa place à Milan, Barcelone, Stockholm ou Londres, toutes métropoles où nous comptons bien, d’ailleurs, la voir un jour ou l’autre traduite ou adaptée. Mais il y avait à Paris – dans le Paris, disons, de Diderot et de Grimm, de Benjamin et de Breton, dans le Paris qui, dans les années 30, accueillait les antifascistes allemands et qui, cinquante ans plus tard, recevait des dissidents de l’Est – une tradition d’ouverture et de débat, de confrontation et de rayonnement qui nous semblait convenir à la nature de l’entreprise : contribuer, si peu que ce soit, à rétablir le dialogue, à réinstaurer des échanges et des circulations entravées, à reconnecter des circuits que les décennies de malheur avaient tragiquement interrompus ; en un mot et par-delà, bien entendu, le seul cas des pays de l’Europe centrale et orientale, établir une plateforme de débats et de création où puisse s’opérer cet enchevêtrement de pensées et de formes qui est le meilleur nom de ce que nous appelons l’Europe. D’aucuns ont déjà pris le parti de l’hégémonie, sur le continent, d’une grande Allemagne démocratique. C’est leur affaire. On préfère parier ici sur une Europe polymorphe et polyglotte dont la carte culturelle ne se confondrait pas avec sa carte économique et que la multiplicité même de ses langues, de ses longueurs d’ondes et de ses pôles aiderait à préserver de tous les provincialismes.

Lorsque l’on pense, en France, mais aussi, peut-être, en Europe, à la façon qu’ont les clercs de se tenir dans la Cité, l’on a le choix, grossièrement, entre deux modèles symétriques. D’un côté le modèle engagé de l’intellectuel sartrien qui, porte-parole du sujet ou du supposé sens de l’Histoire, suspend de loin en loin et son travail et son jugement pour, juché sur son tonneau ou asservi à son idéal, se mesurer à des valeurs dont il n’est plus que le prête-nom : ce modèle-là est moribond ou, en tout cas, bien malade ; il n’est pas sûr qu’il survive à la décomposition du communisme. De l’autre le modèle inverse de l’intellectuel, qui, dégagé, écrivain ou homme de science, adepte des formes pures ou d’un savoir indifférent, n’interrompra jamais ses œuvres pour prendre le moindre parti : ce modèle-ci n’est pas mort ; il ne le sera peut- être jamais ; mais il est évident qu’il ne saurait davantage être le nôtre. Le nôtre ? Même si La Règle du Jeu ne compte pas se priver d’accueillir des textes de pure fiction ou, à l’inverse, des interventions plus politiques dans le champ de l’histoire immédiate, son propos – son originalité ? – sera de publier des écrivains ; parfois de purs écrivains ; mais des écrivains qui, sans cesser d’être ce qu’ils sont, assumeront cette part d’eux-mêmes qui les règle sur le monde.

Cette ambition était celle que Hermann Broch assignait au roman lorsqu’il parlait de sa possible fonction de connaissance. C’est celle, sur un autre continent (mais l’esprit européen, tel que nous le comprenons, ne souffle-t-il pas, aussi bien, partout où se prolonge, résonne, une certaine mémoire ?), de Carlos Fuentes dans l’entretien qu’il nous accorde et où il reprend l’idée que le propre du roman est, en tant précisément que roman, de faire apparaître une vérité qui ne serait pas perçue sans lui. Mais c’est surtout, quand on y réfléchit bien, et par-delà leurs éventuels accords de circonstance ou de programme, le véritable point commun à tous les écrivains qui ont bien voulu constituer le « comité éditorial » de cette revue. Tous ont le souci du monde. Certains sont même plus impliqués, plus ouvertement requis que ne le furent jamais les apôtres de l’engagement. Mais ils restent écrivains. Ils le font en écrivains. Et on ne les verra guère, ou du moins pas ici, « interrompre » œuvre ou jugement pour se mettre « au service » d’une cause dont ils ne seraient plus que les exécutants.

Ce comité, on l’aura compris, n’est pas dans notre esprit l’un de ces catalogues de noms dont les jeunes revues aiment se dire qu’ils parrainent leur entreprise. S’ils sont là, c’est qu’ils partagent avec nous une idée de la littérature ainsi qu’un pari sur son pouvoir – et qu’ils composent de la sorte l’une de ces sociétés électives, faites d’affinités et d’amitiés, qui forment à nos yeux la seule communauté qui vaille. Tous (à l’exception, de Salman Rushdie qui, lui, nous a écrit et dont la présence ici, avait, pour le coup, valeur emblématique), nous sommes allés les voir. Et à tous nous avons dit : « cette revue est la vôtre ; elle attend vos suggestions et vos interventions ; vos textes et vos impressions ». Leurs impressions, oui. Tant il est vrai que cet autre engagement, auquel nous les convions, suppose que l’on consente à cette part sensible, presque physique, d’une langue au contact de la matérialité des choses. Les écrivains sur le terrain ? Bien sûr. Le genre du reportage littéraire – Chateaubriand et Kessel, Hemingway et Malraux – n’est pas ce qu’il y a de pire dans la provision de formes que réserve la tradition.

Cette idée que nous nous faisons du rôle et de la responsabilité des hommes d’écriture, il serait malvenu de ne pas admettre qu’elle a elle aussi, comme les autres, ses inévitables postulats. À commencer par celui-ci : qu’il y a dans le point de vue des écrivains quelque chose non seulement de spécifique (ce que disait, donc, Hermann Broch) mais de plus lucide (ce que nous ajoutons) ; ou encore : qu’il y a dans le regard littéraire un effet, certes, de connaissance mais aussi, ce qui change tout, de plus grande vérité ; ou bien encore ; que la littérature, portée à un certain degré d’effervescence et d’exigence n’aura jamais son pareil pour briser les illusions, secouer les paresses, déjouer les stéréotypes – et cela parce qu’elle est la seule, comme nous l’a par exemple appris Bataille, à savoir explorer les zones d’ombre du lien social, la part maudite de ses contrats, l’envers autant que l’endroit de l’histoire contemporaine. Présomption ? Candeur ? Au lecteur d’en juger. Et à nous de jouer. Une chose, en tout cas, est sûre : pour ceux que préoccupe encore la canonique question de la responsabilité des clercs et de la double impasse où, tout au long du siècle, ils se sont parfois égarés, il ne peut y avoir d’issue que dans cette perspective.

Un mot enfin sur le titre. Les oreilles complices y entendront, bien sûr, l’hommage à Michel Leiris et le salut à Jean Renoir. D’un côté, l’impeccable ethnologue ajustant ses romans intérieurs à la quête d’un réel dont la langue n’est jamais acquise. De l’autre l’éternel contemporain, aussi grave et libertin que le fut en son temps Beaumarchais, qui ne s’est pas souvent privé, par dérision, de hâter la mise à mort des choses en sursis. Entre la règle et le jeu, entre la nostalgie d’une morale et l’urgence de ses dérèglements, entre la nécessaire reformulation d’un nouvel esprit des lois dans une vie intellectuelle dont les repères vacillent et la conviction qu’il s’agit aussi d’un jeu avec sa part de chance, de plaisir, de gratuité, faut-il choisir ? Certains ne manqueront pas de le faire. Peut-être y a-t-il même là comme l’aveu d’un temps qui n’ose plus hésiter et n’en finit pas de jouer la gravité contre le cynisme, la légèreté contre l’éthique. Autant dire que là n’est pas notre parti. C’est dans cette tension maintenue que La Règle du Jeu voudrait au contraire, et à son rythme, établir ses séjours les moins incertains. L’époque a commencé dans la ferveur et les dogmes. Saura-t-elle, ici et ailleurs, se poursuivre dans l’incroyance ?

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