Une patiente me dit que le plaisir qui nous arrache la joie la plus intense est parfois une prison où nous souffrons.
Après son départ, je pense qu’il ne ferme pas les portes, ce plaisir. Je pense qu’il les dissout.
Il nous ôte jusqu’au désir de fuir. Il nous tient comme la mer tient le nageur qui ne sait plus s’il avance ou s’il s’abîme.
La joie extrême est une corde trop tendue. Elle vibre encore quand la main s’est retirée. Elle laisse dans la chair une marque invisible, une brûlure sans feu. On y retourne comme on retourne à la source qui empoisonne, parce que l’eau y fut plus fraîche qu’ailleurs.
Le plaisir promet la délivrance. Il donne l’oubli. Mais l’oubli est un maître jaloux. Il exige qu’on lui sacrifie la mémoire, puis le sommeil, puis le repos du regard. Il exige qu’on se répète.
Il y a dans l’intensité une cruauté secrète. Elle isole. Elle dresse un mur de silence autour de celui qui l’a connue. Comment parler de ce qui excède la parole ? Celui qui a touché la note la plus haute n’entend plus la musique commune.
On croit posséder le plaisir ; c’est lui qui nous possède. Il fait de nous son écho. Il nous contraint à la répétition – et la répétition est la forme la plus douce de la servitude.
Ce que nous appelons extase est parfois une chambre étroite. On y entre par éblouissement. On y demeure par manque. On y apprend que la joie la plus vive est sœur de la perte.
On dit qu’il faut alors consentir à descendre. Abandonner la cime. Retrouver la tiédeur. Car vivre ne consiste pas à brûler sans cesse, mais à supporter la lumière ordinaire, celle qui n’aveugle pas, celle qui ne promet rien.
Le plaisir intense ouvre un ciel. La vie, elle, demande une terre.
La terre est lourde. Elle colle aux semelles. Elle ne chante pas. Elle ne s’ouvre pas comme la bouche d’une femme qui jouit. Elle ne fulgure pas. Elle dure.
Celui qui a connu la brûlure cherche encore la flamme dans la cendre. Il souffle. Il se penche. Il se salit. Il ne comprend pas que le feu n’était pas dans le bois mais dans son attente.
La répétition ne rend pas l’origine. Elle la ronge. Ce qui fut éclair devient procédé. Ce qui fut don devient technique. On perfectionne le geste qui jadis nous traversa. On s’exerce. On devient artisan de sa propre fièvre. On oublie que la fièvre ne se fabrique pas.
Il y a dans le plaisir une part d’involontaire. Une irruption. Une effraction. Lorsqu’on cherche à la reproduire, on la transforme en rite. Le rite rassure. Il balise. Il clôt. Il est l’inverse du surgissement.
Ainsi la prison ne se voit pas. Elle est faite de gestes répétés, d’attentes reconduites, d’espérances tenaces. Elle est faite de fidélité à un instant mort. On dit qu’il faut trahir l’intensité. Laisser s’éteindre la chambre close. Consentir à la lumière pauvre. Se risquer à l’ennui. Car l’ennui ouvre un espace que l’extase condamne.
On dit que le plus difficile n’est pas de renoncer au plaisir. C’est de renoncer à l’idée qu’il nous sauve.
La joie la plus intense nous a fait croire à une sortie hors du monde. Or il n’y a pas de sortie. Il n’y a qu’un retour.
Retour à la lenteur. Retour au corps sans éclat. Retour au silence qui ne promet rien.
On dit que c’est peut-être là, dans cette défaite acceptée, que se glisse une joie moins brillante, moins tyrannique, mais plus vaste : une joie qui ne capture pas, qui ne réclame pas d’être répétée, qui ne fait pas de nous son prisonnier.
Une joie qui ne nous arrache pas au monde, mais qui nous y rend.
On dit.
